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Le syndrome du tribute band : farce ou bénédiction ?

Le syndrome du tribute band : farce ou bénédiction ?

Le phénomène du tribute band n'est pas qu'une simple lubie pour quinquagénaires. Bien au contraire : on en compte de plus en plus, et aussi intrigant que ça puisse l'être, ces tribute bands raflent les prix, remplissent les stades, embrasent les foules. Décryptage d'un genre.

Photo de Une : Mini Kiss, un tribute band de Kiss composé uniquement de personnes de petite taille.

« Quelle est la différence entre un tribute band et un orchestre symphonique jouant la 9e de Beethoven ? » demandait le batteur d'Abba Mania dans un article du JDD il y a deux ans. À l'image de ces derniers, les tribute bands sont de plus en plus nombreux à vouloir rendre hommage à leurs héros de l'époque, et s'exportent éminemment chez nous. La réplique exacte du look, les mimiques minutieusement recopiées, les mêmes instruments : les tribute bands (différents des cover bands) s'arment de l'identité du groupe, devenant des véritables clones. Et c'est ce qui est étrange. Sont-ils un brin schizophrènes ? Sont-ils des musiciens à part entière ? Et surtout : pourquoi ont-ils autant de succès ?

 

Un « syndrome » venu de l'étranger

Led Zeppelin est considéré comme l'un des groupes les plus influents dans l'histoire du rock. Il n'est pas étonnant de compter alors un certain nombre de tribute bands qui lui sont dédiés. Les Anglais de Letz Zep sont de ceux là. Mieux encore : il est considéré comme le meilleur tribute band du groupe. La ressemblance en est troublante : Billy Klurk, le chanteur, capte chaque mimique de Robert Plant, alors que le sosie de Jimmy Page enfourche sa célèbre guitare à deux manches, rouge flamboyante. « Je suis rentré dans la salle, et je me suis vu » a t-on pu entendre de la bouche de Robert Plant en personne, lui qui adoube fièrement ce tribute. Letz Zep se forme en 2001 : « on a commencé pour le fun, pour notre propre plaisir, et aujourd'hui, nous sommes des professionnels. C'est très bizarre ! » racontait Billy Klurk en interview, « on s'amuse en permanence, depuis plus de dix ans de tournées. »

Billy-Kurke-letz-zep

Letz Zep fait partie d'une longue liste de tribute bands : The Rabeats, A*Teens, The Cureheads, ReGenesis... Le phénomène remonte à quelques années déjà : en 1980, le premier tribute band de The Beatles, nommé The Bootleg Beatles, se forme, en Angleterre. En 2013, ils sont nombreux à redonner vie à la musique et au jeu de scène de leurs idoles : l'Argentin Pablo Padin arbore sa plus belle moustache en l'honneur de Freddie Mercury chez God Save The Queen, considéré comme le meilleur tribute band en activité par le magazine Rolling Stone. On peut aussi citer l'incroyable ressemblance de The Beats à leurs idoles, The Beatles, tant dans le son des voix, que dans le physique. Aujourd'hui, ces groupes enchaînent les tournées internationales, écument les stades, font crier les midinettes et ne se privent pas des bains de foules.

Le tribute n'est pas seulement une pâle copie comme certains pourraient le croire. C'est bien plus que cela. Sont-ils musiciens s'ils ne composent pas eux-mêmes leurs titres ? Si l'on part du principe qu'ils sont interprètes, alors oui, sans aucun doute. Billy Klurk insiste d'ailleurs sur le fait qu'avant l'aventure Letz Zep, chaque membre était musicien professionnel. Sly, chanteur de The Rabeats, disait dans une interview : « À force de jouer les chansons des Beatles, tu deviens très exigeant avec ce que toi, tu peux faire. »

Croyez le ou non, mais vous ne resterez pas de marbre devant le show de The Australian Pink Floyd Show. Eux qui trimbalent désormais une liste de techniciens longue comme le bras avec eux. Mais attention : c'est un cover band, à ne pas mettre dans le même sac. Le cover band s'attache à la musique, seulement elle, pour en restituer le meilleur, sans imiter chaque détail de l'accoutrement... De savoir si Syd Barrett avait l'air d'être à deux doigts de se jeter d'une falaise à chaque fois qu'il montait sur scène ou non, pour le cover band, ceci n'a aucune importance.

pinkfloydshow

Les tribute bands, il en existe un paquet outre-Atlantique. On pourrait penser qu'ils pastichent, en grande majorité, les dinosaures du rock généralement éteints. Détrompez-vous : les Antartic Monkeys se forment en 2006, au moment même du premier album de la bande à Turner. Ils sont aujourd'hui considérés comme le groupe officiel de reprises. Oasis Forever se forme en 2010, et Blurb continue son bout de chemin, mais ils ne touchent pas aussi fortement l'audience que leurs collègues davantage branchés "musique à papa".

 

Une success story nostalgique

The Australian Pink Floyd Show a fait sa dernière tournée, en 2012, à guichets fermés sur toutes leurs prestations. Qu'est ce qui intéresse autant le public, friand de ces retrouvailles avec leurs idoles d’antan ? La nostalgie du passé, sûrement. Les décors, la mise en scène scénique, et surtout le répertoire joué avec précision et brio sont des facteurs évidents. Si jamais vous n'avez jamais eu la chance de voir Paul McCartney, John Lennon et les autres, vous serez ravis de vous retrouvez devant ces tribute bands qui vous feront vivre ce que c'était, avant. Évidemment, ça ne sera jamais pareil, mais vous aurez l'impression d'un peu toucher du doigt « un rêve ». Voilà aussi une des raisons pour laquelle les billets sont aussi chers : les gens se ruent dessus.

Ces musiciens-acteurs, c'est avant tout par passion et par hommage, et non pour l'argent qu'ils endossent le rôle d'un homme qu'ils ont vénéré des années durant. Ils sont tout autant reconnus par les idoles elles-mêmes (si elles n'ont pas encore succombé) que par les managers. En France, il peut nous paraître étrange d'aller voir un groupe de reprise, à l'identique. Il est vrai : la majorité des tribute bands sont étrangers. Serait-ce étonnant d'aller voir en live un tribute de Noir Désir (figurez-vous que ça existe) ? Mis à part les musiciens de The Rabeats, originaires d'Amiens, qui ont eu l'occasion de jouer à l'Olympia à de nombreuses reprises, les tribute bands français sont rares. Ça n'est pas tout à fait ancré dans nos habitudes de live, à l'inverse des autres pays, qui veulent avant tout communier autour du souvenir de leurs icônes. Mais il serait judicieux de ne pas pousser le vice jusqu'à la caricature, le tribute band étant tout de même à double tranchant.

 

Génération zapping

Est-ce que dans 30 ou 40 ans, on se souviendra d'un groupe qui aura véritablement influé dans l'histoire d'un genre musical particulier ? À l'époque, Pink Floyd était critiqué par le mouvement punk pour sa musique "prétentieuse" et extravagante, et quelques dizaines d'années plus tard, le groupe se retrouve vénéré de tout part. Des groupes comme U2 et Muse pourraient-ils avoir la même destinée alors que notre génération zapping véhicule énormément d'idées et de musique autour du buzz ?

Le paysage musical est aussi à l'opposé de ce qu'il y avait il y a 50 ans : on compte aujourd'hui cent fois plus de formations musicales qu'auparavant, tandis que l'offre d'écoute est diversifiée, gavant par ce fait l'auditeur moyen, qui zappe d'artiste en artiste. Dans ce nouveau contexte, induit par les avancées technologiques de ces 20 dernières années, peut-on réellement idéaliser, mettre sur un piédestal un groupe dont on ne connaît que des moitiés d'albums ?

En soi, on pourrait se poser la question de savoir si les groupes actuels à succès ne sont-ils pas finalement des cover bands... Tame Impala ne serait-il pas le descendant de Pink Floyd, les Libertines n'auraient-ils pas un peu trop puisé dans l'attitude et le son des Clash, Interpol n'est-il pas un Joy Division 2.0 à peine masqué ? Ces formations, évidemment talentueuses, sont forcément influencées par ceux qui ont marqué la musique de leur empreinte. Alors, ne sont-elles pas que de nouvelles briques sur le mur, à défaut de pouvoir en devenir les pierres angulaires ?