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Le leak : Anatomie d’un crime 2.0

Le leak : Anatomie d’un crime 2.0

Que ce soit Random Access Memories des Daft Punk ou plus récemment Yeezus de Kanye West, la plupart des disques passent par le rituel de la "fuite" de l'album sur internet, quelques jours avant la date de sortie officielle.

Cependant, cette sortie n'a pas empêché les Daft Punk de cartonner au top des ventes de disques la semaine de la sortie de l'album. Tout compte fait, le leak est-il vraiment un frein à la promotion d'un album, ou peut-il avoir des effets bénéfiques, au point d'imaginer qu'on puisse le provoquer ?

 

Le leak : késaco ?

Non, «leak» n’est pas une nouvelle manière à la mode de désorthographier le célèbre «like» de Facebook. Ce terme, que l’on pourrait traduire grossièrement en français par «fuite», est bel et bien une pratique qui a explosé avec la démocratisation de l'Internet haut débit et qui fait trembler les maisons de disques du monde entier : vous planifiez la sortie du siècle, mettez les moyens de promotion à leur maximum, et voilà que l'album en question se retrouve en ligne quelques jours / semaines / mois (dans le pire des cas) avant la date de sortie officielle.

Il est difficile de donner un point de départ précis à la pratique du leak sur le net. Surtout que ce démon touche tous les domaines : jeux vidéos, codes sources de logiciel, magazines, livres, et, c'est ce qui nous intéresse aujourd’hui, la musique. La fuite d’une information, d’un morceau de musique voire même de l’album complet avant la date de sortie officielle est bien sûr aussi vieille que le business musical (l’album des Beatles A Hard Day Night a par exemple leaké en 1964), mais avant l’arrivée de l’Internet grand public, il fallait, pour avoir le privilège d’écouter un album avant la sortie dans les bacs, se faire inviter par un journaliste ou un attaché de presse  peu scrupuleux. À l’époque, la source de la fuite était connue en quelques instants. Aujourd’hui, une fuite sur le Net rend la source quasi-insaisissable, malgré les tentatives des labels d'envoyer des copies promotionnelles "codées" aux médias. En un éclair, l’info se relaie sur les forums et réseaux sociaux du monde entier. Aujourd’hui, les leaks les plus farfelus parcourent le web : photo Instagram d’une pochette, tracklist recopiée à la volée, quelques secondes d’un titre enregistrées sur son téléphone, ou plus récemment la tendance à rendre publics les riders des groupes (les listes d’éléments improbables que les artistes peuvent réclamer si vous les programmez chez vous, sans citer de noms).

Un site s’est même spécialisé dans l’annonce de ces fuites d’albums : Has It Leaked?. Il en suffit de peu aujourd’hui pour devenir un leakeur : relayer n’importe quelle information est devenue une pratique accessible à tous, grâce à des outils aussi simples d'utilisation que Twitter, Facebook,  Mediafire, Zippyshare, etc. mais tout un chacun peut potentiellement être à l'origine d'un leak. Il est aujourd’hui très simple, par exemple, d’enregistrer un album qui est uniquement disponible en streaming, pour ensuite le transférer à tous ses contacts, lançant ainsi la boucle infernale.

Mais comment ce phénomène est-il géré, du point de vue des artistes ? Analyse en trois temps d’une liste loin d’être exhaustive, et dans laquelle nous aurions pu également mettre Kavinsky, Bon Iver, Jay-Z, Disclosure, A$AP Rocky et bien d’autres.

 

Le leak «pur et dur» : le cas Phoenix / Two Door Cinema Club

Ce leak qui fait mal : deux mois avant la sortie officielle prévue le 22 avril du nouvel album des français de Phoenix, voilà que Bankrupt! fait son apparition sur le web. Six mois plus tôt, c’est Beacon des Two Doors Cinema Club qui avait subi le même traitement. Des leaks apparemment incontrôlés que déplorent les artistes. TDCC publiera sur le web une longue réponse insistant sur le fait qu’ils ne font pas de la musique pour l’argent et que si les fans du groupe veulent continuer à ce que la scène existe, ils feraient mieux de continuer à acheter les albums plutôt que de simplement les pirater :

«I’m aware that Beacon has leaked. In this day and age it was inevitable but I’d just like to urge you all to do the right thing.(...) One decision supports the music you love; gives it strength, longevity and respect.The other, slowly but surely, will destroy the music you love. (...) I’m an independent artist. I don’t have big label money behind me to support me until I sell 30 million records or get a reality TV show. We, Two Door, do everything ourselves and pay for everything ourselves so we rely on YOU to support us. That’s the way we like it, that’s the way we wish it could stay. (...) I’m not a rich man, nor do I wish to be. I make enough to pay my bills and then every other penny goes back into Two Door; into making things happen ».

Two Door Cinema Club et Phoenix, au passage, recevront un bon paquet de message de soutiens. Phoenix réagira à sa manière, en proposant une version deluxe de l’album, avec pas moins de 71 titres bonus. On tient là des leaks qui semblent donc incontrôlés, des fuites «pures et dures» dont il est très difficile de déterminer la source (journalistes, sous-fifres de studio ?), au détriment potentiel des ventes, par exemple pour Phoenix dont l’album s’est tout simplement vu crucifié par certains médias et les fans avant sa mise en bacs. «That's a little bit of a shame» conclura tout simplement Deck D'Arcy, bassiste et claviériste du groupe.

 

Le leak douteux : le cas Kanye West

Vendredi 14 juin, aux environs de 19h00, la blogosphère et Twitter s’enflamment : un leak du nouveau Kanye West, Yeezus, serait disponible quatre jours à peine avant sa sortie officielle. Les liens disponibles pour télécharger le sixième album du 33 tonnes du hip-hop américain apparaissent puis disparaissent les uns après les autres. Quelqu’un semble vouloir éteindre le feu naissant mais il est déjà trop tard, l’engrenage est lancé et l’album se retrouve rapidement décortiqué alors qu’il est encore officiellement indisponible. Ce leak serait-il un second «faux pas» pour le rappeur, dont la pochette de l'album avait déjà leaké quelques semaines auparavant ?

Nous pouvons en douter. En effet, l’artiste avait planifié quelques temps auparavant un show durant lequel il a invité la presse à écouter en exclusivité son nouvel album. Et, aux dires de l’artiste, sur la planification de son Yeezus : «I have a new strategy. It’s called no strategy. This album is all about giving. This whole process is all about giving no fucks at all». Et en effet, apparemment aucune consigne n’a été donné aux invités quant à une impossibilité d’enregistrement audio ou vidéo (ce qui peut certainement expliquer la qualité déplorable de certains leaks), comme le prouve ce tweet d’un journaliste qui assistait à l’événement :


Cependant voilà, quatre jours avant la sortie de l’album, un nombre incalculable de blogs et autres webzines ont fait circuler l’information du leak de l’album, et, par le même biais, l’information de la sortie officielle (après tout, ne sommes-nous pas nous-même en train de le faire ?). Alors au final, cette «no strategy», ne serait-elle pas qu'un grand coup de pub savamment orchestré ?

 

Le leak réussi : le cas Daft Punk

S’il existe bien un duo qui contrôle parfaitement son image, son univers, et qui a su passer maître dans l’art du teasing, c’est bien Daft Punk. En 2013, les deux Français les plus connus de la planète après Napoléon  peuvent encore faire leurs courses au Carrefour Market et passer aussi inaperçus que Monsieur tout-le-monde. Tout récemment, ils ont su la presse et les fans en branle bas de combat... avec seulement quinze secondes d'un morceau, qui deviendra plus tard "Get Lucky", premier single de leur nouvel album Random Access Memories. Du teasing Vine aux rumeurs les plus incroyables, les Daft montrent qu’ils tiennent le monde entier par la cravate.

Lundi 13 mai, une nouvelle se répand comme une traînée de poudre : Random Access Memories aurait fuité, à peine une semaine avant la date de sortie officielle. Comme d'habitude, le buzz a happé la source véritable de cette fuite pour la faire disparaître dans les méandres des sources contradictoires. Une course à «qui écoute l’album en premier» se met en place, et les premières impressions, très contrastées, fleurissent à vitesse grand V. Une chose est sûre, c’est que ce même soir du 13 mai, Columbia avait programmé un streaming complet de l’album sur iTunes. L’origine du leak reste obscure : même si l'hypothèse l'enregistrement du stream officiel, facile à réaliser techniquement, est la plus viable, l'album pourrait avoir atteint les internets bien avant la date officielle de l'écoute (certains blogs ont affirmé avoir reçu une copie piratée courant avril). Bref, le mystère reste entier, mais il semble farfelu qu'un groupe comme Daft Punk puisse être victime d'un erreur aussi grossière.

Comme le résume bien ce tweetos :

Ce leak ayant déclenché les passions sur le Net, deux camps semblent se dessiner : ceux qui adorent sans condition, et ceux qui détestent. Et malgré le fait que tout le monde semble l’avoir écouté avant l’heure, Random Access Memories a enchaîné les records de vente en ligne dès la première semaine d'exploitation. Tout est à parier que l’art du teasing, combiné à la vive émotion (et la production pharaonique de statuts Facebook) autour du leak de l'album, sont pour quelque chose dans cet impressionnant record de vente.

Ainsi, le leak semble être devenu un phénomène inévitable à l’heure du web 2.0 et des enregistreurs de qualité que peuvent proposer les smartphones. Et au final, du leak incontrôlé à la stratégie de communication pure et dure, il n’y a qu’un pas. Cette pratique révèle bel et bien quelque chose : les processus de production, de promotion et de sortie que connaît le milieu musical "traditionnel" ne sont plus adaptés à la vitesse à laquelle avance Internet. Et, n’est qu’à voir certains leaks récents, ces derniers servent parfois de parfait plan de communication. De fait aujourd’hui, le nouveau leitmotiv des boites de production devrait être : Mieux vaut être le leakeur que le leaké.