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Les (gros) ratés de l’épreuve du deuxième album

Les (gros) ratés de l’épreuve du deuxième album

Le passage très glissant du deuxième album a été fatal à bon nombre de groupes, ce qui s’avère d’autant plus frustrant lorsqu’ils avaient réussi la prouesse de réaliser un premier effort somptueux. Passage en revue de quelques “tome 2” qui n’auraient pas du voir le jour...

On a tous connu cette sensation, celle d’être persuadé de détenir, entre nos mains de passionnés de musique, le futur du rock, de la pop ou de l’électro, et ce dès le premier album. Bon nombre de jeunes formations ont eu l’occasion de nous fournir cette sensation ces dernières années. C’est peut-être l’époque, qui incite ces espoirs de la musique à ne jamais laisser couler l’eau sous les ponts avant de revenir à la charge, qui en a grillé certains. À moins que ce ne soit l’appât du gain, ou tout simplement un manque d’inspiration... Green Room Session revient sur quelques disques qui n’ont pas rempli leur mission, alors que la rampe de lancement était prête à envoyer leurs auteurs dans la stratosphère.

 

Calvin Harris

Souvenez-vous, c’était en 2007 : la France découvrait sur scène une grande asperge frêle, au style vestimentaire bien à lui, et à la présence scénique incroyable. Calvin Harris, au début (à gauche sur la photo ci-dessus), c’était le roi de la disco-pop, point. Son premier album, I Created Disco, est un concentré de second degré et de bon goût, accessible au plus grand nombre, certes, mais sans oublier d’être malin. Et puis bon, remettre l’Écosse sur l’échiquier indé, c’était un sacré défi à relever ! Ce souvenir, chacun de nous le garde bien au chaud, comme une madeleine de Proust, dont il est bon de se remémorer les saveurs à chaque écoute (subie) du dernier single d’un certain bellâtre gominé (à droite sur la photo, donc), qui n’oublie pas de rouler des pelles à Ellie Goulding dans son clip. Sans oublier les innombrables intrusions dans nos vies de "We Found Love" de Rihanna... Oui, Calvin Harris a bien changé, et le dérapage a commencé lors de la publication de Ready For The Weekend en 2009, que la presse a hésité à descendre, toute décontenancée qu’elle était par ce revirement qualitatif. Depuis, tout le monde s’est mis d’accord : ce deuxième album est à proscrire absolument.

La raison de l’échec : tout ça ressemble bien à un joli plongeon dans le péché de l’envie, non ? Rappelez-vous, avant, Calvin Harris, c'était ça :

 

The xx

Romy, Jamie et sa bande peuvent se targuer d’avoir presque inventé un style, tant la pop arty et minimale que l’on peut entendre sur leur premier album ne se retrouve nulle part ailleurs, mis à part chez les nombreux clones du groupe anglais. Ceux qui aiment se décrire comme uniquement beaux dans le noir (et qui aiment faire des photos de presse en regardant leurs pieds) avaient réussi, avec The xx, à conquérir le monde, des hipsters jusqu’à ta petite sœur. Puis Jamie a décidé de faire sa vie pendant un temps, et de dilapider (intelligemment, entendons-nous) sa créativité dans de multiples projets, électro pour la plupart. Aujourd’hui, celui qu’on appelle logiquement Jamie xx mixe régulièrement en festival aux côtés de ses potes, de Caribou à Four Tet. Le groupe, devenu trio, s’est tout de même remis à la composition d’un deuxième album, dont la promotion a été verrouillée à l’extrême, ce qui nous a fait imaginer que seul un chef d’œuvre pouvait être aussi bien gardé. Raté : à défaut d’être réellement dark et profond comme pouvait l’être son prédécesseur, Coexist est gris, simplement gris.

La raison de l’échec : si le talent est potentiellement présent dans chacun des membres du groupe, il faut l’alimenter avec de l’inspiration, qui est une denrée rare et pas facile à trouver. C’est ballot, elle est passée ailleurs. Rappelez-vous, avant, The xx, c'était ça :

 

Two Door Cinema Club

En un claquement de doigt, on a vu ces trois Irlandais encore boutonneux sortir de leur cave, passer à la radio, jouer dans tous les festivals de l’univers, et illustrer des pubs pour des compagnies d’assurance. Ce succès, Two Door Cinema Club le mérite : Tourist History, sorti en 2010, est un concentré de tubes. Certains, une fois le succès du groupe avéré, ont jugé leur recette trop proprette pour être honnête. Ces mêmes personnes dansent encore sûrement en secret sur "Something Good Can Work" et sur tous les autres morceaux de l’album, qui auraient pu tenir le rôle de singles sans problème. Sauf que le succès, ça use, et que le besoin de maturité, parfois, il faut le laisser venir. Beacon, sorti en 2012, ne démérite pas, on y trouve forcément quelques morceaux de bonne facture. Mais de tube il n’y a point. Il semblerait que les trois jeunes loups aient voulu grandir trop vite, mais nous, on voulait encore s’amuser un peu.

La raison de l’échec : un premier album peut-être “too much” ne peut que cacher une déception pour la suite, même lorsqu'elle aurait pu faire le poids dans un autre contexte... Rappelez-vous, avant, Two Door Cinema Club, c'était ça :

 

Digitalism

“Zdarlight” et “Pogo” ont rythmé votre année 2007 ? Vous n’êtes pas les seuls. Le premier album du duo allemand Digitalism, nommé Idealism, arrivait à point nommé pour donner un peu de joie dans l’univers de la musique électronique teutonne, à l’époque très minimal et dominé par Berlin. On ne peut pas vraiment parler de turbine ici (si tant est que ce mot veuille dire quelque chose), mais l’électro-pop pulsative de Jens Moelle et Ismail Tuefekci sentait l’énergie rock à plein nez. Vous savez, celle qui vous avait filé entre les doigts lorsque les Chemical Brothers sont devenus un peu trop célèbres pour être honnêtes... Bref, un excellent premier album, plein de patate et de talent. Puis ce fut l’attente, assez interminable, il faut le dire. Après innombrables lives, des DJ-sets en pagaille et une composition archi-longue, le duo est revenu en bacs en 2011 avec I Love You, Dude, un deuxième au choix artistique pour le moins particulier. Exit l’électro (ou presque), place à une pop excessivement lisse, mélodique en diable, certes, mais à la production clinique. Le premier single de l’album, “2 Hearts”, résume merveilleusement bien le glissement : ça pétille, c’est niais, ça donne envie de se mettre trop de gel dans les cheveux et ça sent davantage le déodorant que la sueur. On retrouvera le Digitalism que l’on connaît sur le single “Falling”, tiré du DJ-Kicks orchestré par le duo en 2012, mais le mal est fait : Digitalism est passé dans la case des souvenirs pour pas mal de monde.

La raison de l’échec : l’envie latente des deux garçons de faire ce qu’ils veulent, quand ils veulent. Sauf qu’à l’instar d’un Yuksek, eux ne savent pas nécessairement s’aventurer sur tous les terrains... Rappelez-vous, avant, Digitalism, c'était ça :

 

Klaxons

La légende voudrait qu’un excellent deuxième album, un vrai, dormirait dans les tiroirs de Klaxons. Ou de son label, au choix. Car c’est bien Polydor, une fois le successeur du démoniaque Myths Of The Near Future enregistré, qui a tiqué sur la teneur du résultat, apparemment trop expérimental. En tout cas, si on en croit les dires du quatuor londonien, qui s’est bien amusé à le répéter autant que possible à la sortie de Surfing The Void en 2010, quatre ans après leur premier effort. Comme s’il s’agissait de se venger des méchants cerbères de l’industrie musicale, à moins que ce ne soit que par pure lucidité... Oui, Klaxons, c’était bien, n’en déplaise à ceux qui l’ont trop vite oublié, et c’est d’autant plus triste de les voir couler comme ça sur le second. La réserve de chocs électro-psychédéliques des débuts (rappelons que Klaxons a incarné un instant le mouvement nu-rave) a été épuisée, ne reste plus qu’une pop semi synthétique à peine sautillante, mais pas plus intelligente pour autant. Bref, ces types étaient des morveux qui ne tenaient pas en place, on les retrouve avec des envies de grandeur qui ne leur vont pas au teint, et qu’ils sont pour l’instant incapables de soutenir, tout engoncés qu’ils sont dans leur nouvelle sagesse (imposée ou non). Pour eux, l’espoir est encore possible (Surfing The Void est juste décevant, mais pas ignoble), et il risque d’arriver à la fin de cette année, voire au début 2014. En espérant qu’ils se soient remix à manger des bonbons acidulés d’ici là...

La raison de l’échec : a priori, le label, qui leur a dit de tout recommencer pour faire dans le consensuel. À moins qu’ils aient eu eux-mêmes quelques envies de ce côté là... Rappelez-vous, avant, Klaxons, c'était ça :