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Le DJ a-t-il un avenir ?

Le DJ a-t-il un avenir ?

À l’heure de l’extrême démocratisation du deejaying, Green Room Session a tenté de saisir les évolutions potentielles du rôle du DJ au sein de la scène musicale actuelle.

“Oui, ça m’arrive d’être DJ en soirée de temps en temps, mais c’est surtout pour le fun”. Vous avez tous entendu cette phrase au moins une fois ces dernières années, pour certains, vous en êtes probablement à la dizaine d’occurrences. Le fait est avéré : il n’y a jamais eu autant de DJ’s qu’aujourd’hui, qu’ils soient auto-proclamés, érigés comme tel par l’opinion publique, et même si beaucoup de ces nouvelles autorités n’ont que peu de liens avec ce qui pouvait constituer l’ADN de ce personnage mystérieux, autrefois unique, qu’est le “disc jockey”. Que s’est-il passé ? Pourquoi le rôle du DJ dans notre société a-t-il eu besoin de se démocratiser à ce point ? Est-ce dû à la technologie, à un effet de mode ? Mais avant toute chose, au fond, c’est quoi un DJ ? Green Room a enquêté sur les évolutions d’un type d’artiste en voie de dissolution... ou pas.

 

Les commandements du DJ

Comment définit-on un DJ, déjà ? Selon Crame, lui-même DJ mais aussi organisateur de soirées (dont les fameuses House Of Moda) dans de nombreux clubs parisiens, le “disc jockey” a pour mission “d’aider une foule à se mettre dans un état collectif particulier qui ne ressemble pas aux autres états du quotidien. C'est un peu plus que faire danser”. Madben, DJ/producteur techno signé sur Astropolis Records, confirme le principe avec d’autres mots : “un DJ doit faire voyager son public pendant son set, tenter de l'emmener vers quelque chose d'inattendu, de surprenant”. L’Histoire, qu’elle soit nourrie par les évolutions stylistiques du hip-hop ou à l’émergence de la musique électronique (la house et la techno en tête), a rajouté une sur-couche à cette raison d’être fondamentale. Un DJ, ça mixe, ça intercale, ça magouille une popotte interne que l’auditeur n’est pas censé comprendre, tout envoûté qu’il est par les transitions du maître de la sono.

2013, les principes n’ont pas changé tant que ça, même si le nombre de DJ’s en activité semble avoir littéralement explosé. “Les rôles de recherche et de transmission des DJ’s sont toujours remplis, sinon il n'y aurait pas un nouveau genre musical à la mode tous les deux mois”, explique Crame, définissant ainsi un vrai positionnement du DJ dans la chaîne de distribution de la musique indépendante : à une époque où il n’y a jamais autant eu d’artistes sur le marché, il joue un rôle de filtre, son bac de disques (ou son dossier de nouveautés mp3) étant implicitement un garant du bon goût. Quant au nombre sans cesse grandissant de ressortissants, “L'évolution de la musique électronique, la vague french touch 2.0, l'évolution d'Internet, MySpace à l'époque de son apogée, les réseaux sociaux aujourd'hui qui permettent de diffuser ses sons, et donc ses mixes, au delà des murs de sa chambre” sont autant d’explications au phénomène, selon Anthony Audebert, responsable du marketing digital à Universal, et “DJ/entertainer” à ses heures perdues, sous le nom de Kanthos. Le phénoménal gain d’importance de la place du DJ dans la société culturelle actuelle, au delà de ça, est logiquement mu par l’importance quasi-monopolistique qu’a pu prendre la musique électronique dans l’événementiel comme dans les médias ces dernières années, guidée par ses grandes figures tutélaires, de Busy P à Paul Kalkbrenner.

 

Être DJ, ça s'apprend ou pas ?

Finis les posters de guitar-heroes et les amplis Marshall dans les chambres d’étudiants, donc. Et d’ailleurs, le XXIème siècle a enfin fini par offrir les outils (informatiques) pour se prendre pour Laurent Garnier à moindres frais (avec un ordinateur, un logiciel pour DJ’s et une surface de contrôle pleine de boutons). Avant, il n’y avait pas 36 solutions, se rappelle Madben : “j'ai appris à mixer sur vinyle, à faire le tour des disquaires chaque semaine à la recherche de perles rares et de nouveautés. Cela m'a aussi pris du temps d'apprendre à caler parfaitement deux morceaux à l'oreille”. Aujourd’hui, comme tout un chacun, il profite de l’attirail technologique qui s’offre à lui, avec le passif qui est le sien. Cependant, la possibilité de pouvoir griller certaines étapes d’apprentissage, selon lui, peut nuire à la créativité des aspirants DJ’s : “Auparavant, caler deux disques par soi-même était une clef d'entrée pour pouvoir te produire en public, maintenant ce n'est plus le cas. L’un des côtés négatifs de cette démocratisation peut aussi se traduire par un manque d'originalité dans la sélection du néo-DJ (je télécharge le top 10 du style qui m'intéresse au lieu de fouiller), et dans la façon de faire voyager son public (mon logiciel gère tout tout seul, en résumé, je m'occupe juste de ma sélection). Ceci dit, il y avait aussi de très mauvais DJ’s à l'époque du 100% vinyle !”. Crame, lui, a eu l’occasion d’apprendre à mixer, selon lui, à la pire période : “des CDs gravés de mp3 en 192 kbps, pas de platines chez moi, des platines rudimentaires dans les clubs”, pile-poil entre l’âge d’or du vinyle et la révolution des outils du “DJ-mp3”. Ce qui implique une approche différente du deejaying, également influencée par son bagage culturel qui lui est propre : “Un jeune homme ou une jeune femme qui enchaîne à la perfection une heure de deep house ronflante en début de soirée a l'impression d'être un bon DJ. Je lui préfère pourtant cent fois un soi-disant mauvais selector avec un certain sens du fun et de la légèreté.”.

Nous nageons donc en pleine subjectivité. Techniciens, playlisteurs, orfèvres du mix et “sélectas” seraient donc tous égaux devant le dieu de la fête ? Pas si simple. “Ce n'est pas parce qu'on a un logiciel de mix qu'on doit forcément se dire DJ”, prévient Kanthos, assez réticent à ce qu’on l’appelle ainsi. Cependant, de nombreux DJ’s reconnus comme tels utilisent des moyens techniques qui leur facilitent la tâche, et peuvent ne pas remplir correctement le premier commandement du DJ (faire danser, faire voyager, tout ça). “Aujourd'hui j'ai l'impression que la notion de 'DJ seul' a disparu, continue Kanthos. target="_blank">Larry Levan n'était pas producteur, il avait une bonne sélection et faisait danser les gens. Aujourd'hui, la majorité des DJ's dont on entend parler sont avant tout des producteurs. Aujourd'hui, si tu ne produis pas, tu n'existes presque pas.” Constat partagé par Crame : “Une casquette sert à la promotion de l'autre et vice versa ; les discothèques sont devenues des salles de concerts, les raves des festivals, et inversement.”. Mis à part quelques cas particuliers (coucou, Ben UFO), le DJ “professionnel” ne peut plus se permettre d'enfiler des perles lorsqu’il fait jour. Et le producteur se doit de prendre les platines d’assaut s’il veut faire parler de lui le samedi soir. Pour le bien commun ? Tout est question de talent, et il ne peut pas être partout à la fois. Un excellent DJ de formation comme Don Rimini a besoin de ses EPs et de son nouveau live pour gagner la place qu'il mérite sur l'échiquier électro, alors qu'un musicien/producteur comme Thom Yorke, tout intégré qu'il est dans le milieu du beatmaking underground (il est pote avec Flying Lotus et Four Tet, entre autres), s'improvise régulièrement DJ en club, et s'éclate visiblement davantage que son public.

 

Des publics, des jugements

Le néo-DJ, si tant est qu’il existe en tant qu’idéal-type, est-il voué à prendre la place des artisans du son que seraient les DJ’s 1.0 ? La question ne se pose peut-être pas en ces termes : “Un sélecta-playlisteur n'est qu'un DJ sans l'approche technique. Mais les deux ont le même devoir, le même rôle pratiquement”, analyse Kanthos, qui remet donc la clé du débat au contexte de l’événement dans lequel le DJ se produit. Et au public qui compose l’assistance. “Lorsque tu es devant plusieurs centaines ou milliers de personnes, tu ne peux pas mentir derrière des platines, car ça se ressent rapidement !”, confie Madben. On imagine donc qu’une barrière invisible et protéiforme, composée à la fois de maîtrise technique, de talent, d’érudition et de charisme, séparera toujours deux univers, l’un étant manifestement plus “pro” que l’autre, et cette barrière pouvant faire office d’examen. Chacun sa place, donc ? Heureusement, il n'en est rien, on trouve de très bons tacticiens du beat dans des salles exiguës. Ainsi que des DJ-sets de groupes de pop, dont la technique ne peut qu'être approximative, mais qui doivent, pour maintenir une présence médiatique constante, se placer eux-mêmes en experts de la sélection de morceaux, pour le meilleur et pour le pire.

Oui, la profusion de DJ's en herbe, de DJ's promoteurs, de DJ's "je suis une autorité dans mon domaine culturel et du coup je tente le transfert de légitimité" n'a jamais été aussi grande, dans notre entourage immédiat, dans nos salles de concerts, parfois dans nos salons. Mais en face, il y a un public, avec un paquet d'oreilles à occuper, et une augmentation substantielle de ce public, au niveau global, nécessite également l’émergence de nouveaux individus pour le faire danser. Et c'est ce public qui encense target="_blank">Seth Troxler, excellents DJ sur chacun des points sur lesquels on peut le juger. C'est aussi lui (peut-être pas les mêmes, certes) qui se masse devant Steve Aoki, entertainer pur, qui n'essaie pas de mixer ses morceaux, mais plutôt de proposer un spectacle, la plupart du temps bien éloigné de ce qu'on peut attendre d'un DJ-set. L'un d'entre eux joue son rôle de passeur, l'autre non, on vous laisse chercher l'intrus. Les deux ont cependant un point commun : leur succès repose sur une santé du milieu et une attention collective qui ne dureront pas toujours. Et même si la musique électronique gardera probablement l'initiative pendant longtemps encore, le moment viendra où Larry Levan saura reconnaître les siens, mais il se peut que dans le tas, il y ait aussi un paquet de playlisteurs du dimanche qui se sont improvisés DJ parce que "ça se fait". Pourquoi ça ? Parce que la donne a changé, pardi, et qu'il existe autant de publics que de types de disc jockeys, qui se partagent dorénavant la légitimité. C'est Madben qui lâche l'expression en premier : "je pense qu'une partie des newbies qui se mettent à mixer aujourd'hui le font car c'est un phénomène de mode. Pour certains néo-DJ's, la pratique sera éphémère". Le tout, en attendant, est de savoir discerner les zones de talent, dont la quantité, dissoute dans la masse mais toujours présente, n'a pas changé. Quand aux DJ's "de l'école originelle", qu'ils ne se fassent pas de bile, selon Crame : "les vieux n'ont jamais raison de se sentir menacés par les jeunes. Ever.".