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Fauve : les raisons d’un phénomène

Fauve : les raisons d’un phénomène

Ils sont cinq, ils sont jeunes, et ils collectionnent les breloques avec marqué "espoir 2013" dessus. Fauve, pourtant, a déjà dépassé ce stade. Qui peut encore les arrêter ?

Il y a six mois, quasiment aucune trace de Fauve, que ce soit sur le Net ou dans les médias. Oui, ce mystérieux collectif qui remplit les salles sans faire de bruit est effectivement sorti de nulle part en très peu de temps, ce qui le rend d’autant plus passionnant. Alors quoi, il y a des machines gigantesque cachées derrière le décor, qui dirigeraient ce nouveau groupe comme une marionnette ? Ou Fauve est-il juste tombé au bon endroit, au bon moment ? Nous avons essayé de saisir ce qui a propulsé Quentin (chant), Simon (batterie), Pierre (Guitare), Stéphane (basse) et Noki (vidéos) sur une rampe de lancement qui risque de les amener haut, très haut.

 

Un vide artistique comblé

Mais où est passé le rap ? Mis à part dans le cerveau Grems, la créativité semble avoir déserté cette exception culturelle à la française, les représentants actuels du style se contentant de manger leur casquette, avec un peu de caviar pour faire passer. La grande époque du slam, beaucoup moquée, mais artistiquement viable à une époque, s’est tranquillement éteinte, Abd Al Malik n’a pas bougé depuis 2010, et ce n’est pas plus mal. Le rock français, s’il se porte bien, est globalement squatté par des groupes... qui chantent en anglais. Et même si Eiffel n’est pas mort et que Luke continue à hurler Soledad aux paumés qui veulent bien l’entendre, le silence assourdissant qu’a laissé Noir Désir n’a jamais été comblé de manière cohérente. En outre, la parenthèse folle de Diabologum, dont tout le monde se rappelle sans pouvoir en fredonner les hymnes, est fermée depuis des lustres, son pouvoir enivrant étouffé.

Fauve se place très exactement au croisement de toutes ces sphères. Les textes, scandés vite et haut, parlent de quotidien, de tourments, d’amour (le sublime "Nuits Fauves"), de paradoxes, bref, de l’intellectualisme doux et extrêmement bien amené (Quentin avoue sans cesse son obsession pour la quête du “mot juste”). Un miroir, donc, pour les amateurs de sensations intimes que nous sommes tous. Évidemment, Fauve ne réveillera pas les fans de rap, les vrais, ceux qui attendent l’énième album de IAM comme une bouée de sauvetage. Mais tous ceux qui s’abandonnent à l’occasion dans la musicalité strophée de cette musique aimeront Fauve, et l’aiment déjà sûrement. Quant aux écorchés qui pleurent encore l’absence de Bertrant Cantat, en tout cas les plus jeunes d’entre eux, ils se sentiront Fauve pour la plus simple des raisons : ce groupe, c’est eux, le talent en plus.

 

Les frissons des planches

Ceux qui ont eu la chance de voir Fauve à L’international, petit café-concert parisien, au début de cette année, peuvent déjà frimer, en mode “j’y étais”. Depuis, les cinq artistes du collectif ont eu la chance de squatter le Nouveau Casino, mais aussi de partir sur la route, du festival Panoramas à Europavox, en passant par le Trabendo pour une soirée orchestrée par France Inter (la radio nationale ayant déjà adoubé le jeune groupe). Prochaine étape ? Un Bataclan, le 7 juin prochain. 1500 places en version “grand format”. en admettant qu’on applique une logique bassement statistique, ces types rempliront trois Stades de France à la rentrée. Et bien qu’il soit évidemment peu plausible que ce soit le cas, l’explication tient dans un mouchoir de poche : ces types sont extrêmement doués pour créer une tension, une connexion avec le public, bref, une magie qui se fait de plus en plus rare sur scène. L’énergie du désespoir, couplée avec une réserve de choses à raconter qui semble inépuisable, voilà les carburants de cette pétroleuse musicale, qui fait joliment tâche sur le périph’.

 

Fauve, la différence

Déjà, il y a ce symbole que tout le monde a vu passer sur son mur Facebook ou sur le Pinterest du collègue de la compta ces trois derniers mois. ≠, à traduire “différent de” en langage algébrique, si on est du genre cartésien. D’autres y ont déjà vu une version bancale, revisitée, du F de Fauve, ce qui donne un point commun à ces deux visions : elles concordent dans leur nécessité urgente de lever le doigt du milieu à tous ces types qui errent sans but en multipliant les poncifs musicaux, les noms de groupes réchauffés et les synthés usés jusqu’à la moëlle. Fauve, c’est indéniable, ce n’est pas pareil.

Ce ≠, on le retrouve à chaque occurrence visuelle du groupe, y compris dans ses clips, déjà très nombreux à circuler. Normal, c’est le rôle principal de l’un des membres du groupe ! Breton, il y a peu, a proposé l’idée d’une internalisation de l’image associée à la musique, Fauve confirme l’idée avec une maîtrise déconcertante. La recette, pourtant, ne tente pas l’entourloupe : les clips de chaque morceau du groupe présentent le plus souvent des images de vie à la mise au point variable, qui jouent sur les atmosphères, et qui respirent la nostalgie, qu’elles soient captées à la plage ou en pleine nuit dans les rues de Paris.

Penser que toute cette enveloppe est purement authentique, soit dit en passant, serait évidemment naïf. Pour mieux faire tomber l’ennemi, il faut le connaître de l’intérieur, paraît-il, on imagine bien que l’un des membres du quintet, travaillant dans l’industrie de la musique, a joué de sa connaissance du milieu pour mieux le contourner. C’est de bonne guerre, et même si aucun des membres de Fauve n’est du genre “prolétaire mancunien”, la révolte n’en est que plus élégante. D’autant plus lorsqu’elle s’avère participative : Fauve pousse continuellement quiconque pense avoir une idée à apporter à se manifester, transformant le groupe en une entité “musiciens - fans” commune, à mi-chemin entre le collectif de hippies et l’incarnation artistique de la com’ 2.0. Idée de génie, tant du point de vue humain que musical. Fauve, c'est qui veut, surtout si c'est utile à l'avancée du projet.

Reste à savoir si Fauve tiendra bien longtemps sans être mis en cage. Pour l’instant sans l’aide d’un label, le groupe sort son premier EP, Blizzard, le 20 mai prochain. L’auto-production reste un moyen extrêmement difficile de faire vivre sa musique, les cinq félins ayant cependant le bénéfice du buzz pour eux. On dit qu’ils ont déjà une structure derrière eux (les majors et les agences de booking frappent en tout cas à la porte). On dit que Fauve est un projet marketing créé de toutes pièces. On dit beaucoup de choses sur Fauve. Ce qui revient le plus souvent, en tout cas, c’est qu’on tient là l’avenir de la musique française.