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Le grand Nord européen peut-il sauver la pop ?

Le grand Nord européen peut-il sauver la pop ?

La Scandinavie et, plus largement, les pays du nord de l'Europe, ont toujours eu un rapport très fort à la musique, et développent nombre de groupes méconnus et magnifiques. Mais comment font-ils ?

Ce n’est pas nouveau, dans les pays que l’on qualifie communément de “nordiques”, on n’a pas l’habitude de chômer niveau musique et créativité en général. de ABBA au black metal en passant par le folk et le post rock, les pays au drapeau en croix ont apporté, aussi subtilement que régulièrement, leur pierre à l’édifice musical, à leur manière. Aujourd’hui, la plupart des yeux sont braqués sur ce qu’il reste de Brooklyn, et sur les tribulations des producteurs électro de Los Angeles ou de Londres. Et la hype, si elle a ses bons côtés (il est toujours agréable de voir un artiste talentueux devenir un phénomène indé), elle peut vite s’avérer normative. La Norvège, la Suède, la Finlande, le Danemark et l’Islande, justement, ont l’air de réussir à rester concentrés sur l’essentiel : la musique. Et, en conséquence, voient des formations musicales aussi magnifiques que singulières évoluer en leur sein. Plus que jamais, notre salut vient du froid !

 

Norvège

La dernière artiste estampillée “Norvège” à avoir émergé s’appelle Carmen Villain. Bon, elle n’est qu’à moitié mangeuse de saumon, et elle était top model avant de se lancer dans sa carrière de musicienne. Mais son premier album, Sleeper, est une réussite en tous points, son indie rock écorché et sensuel étant porté par la production de Emil Nikolaisen et de Prins Thomas, deux grands noms de la musique norvégienne. Le second, notamment, fait partie de cette vague nu-disco dont le pays viking peut s'enorgueillir, aux côtés de Lindstrøm et de Todd Terje, qui a explosé à la face du monde avec son tube “Inspector Norse”. Le genre de morceau que tout le monde a entendu au moins une fois l’année dernière, et c’est tout à fait justifié. Si on ajoute la propension des norvégiens à donner dans un post-rock étrange et froid, ou dans le jazz électro (oui, Jaga Jazzist vient de Norvège), on tient là un joli méli-mélo d’originalité, qui porte une égale affection aux instruments organiques et électroniques.

 

Finlande

C’est probablement le pays le plus isolé de “ce qui se fait”, et c’est justement ça qui le rend passionnant. La Finlande est notamment le berceau de la tendance skweee, qui, si elle s’est largement tassée, a produit un paquet de disques et d’EPs intéressants dans la deuxième partie des années 2000. Plus généralement, ce pays reste, si on prend en compte les statistiques, celui où l’on trouve le plus de groupes de metal par habitant. Le podium des artistes finlandais les plus méritants de ces dernières années n’est pourtant pas du genre à mettre les amplis à 11. Burning Hearts, dont la sève pop est totalement intemporelle, prend corps par la volonté (et la voix) de Jessika Rapo, et Extinctions, album solaire et 100% bio, reste l’un des joyaux de 2012. Le duo Renaissance Man, qui a étonnamment réussi à se faire une place dans le chaudron du cool européen, est basé à Helsinki, et leur accointances avec le label Sound Pellegrino ne les empêchent pas de sortir des sentiers battus... en téléversant notamment leurs rythmes sur YouTube, puis en les enregistrant, utilisant ainsi la distorsion naturelle de la célèbre plate-forme de streaming vidéo pour composer leurs beats ! Enfin, les zinzins de K-X-P viennent tout juste de sortir leur second album, sobrement nommé II, et qui réconcilie électro, krautrock et Wodkid (rien que ça). Comme quoi, évoluer en vase quasi-clos peut amener de magnifiques surprises.

 

Suède

Le pays le plus peuplé de la bande est aussi le plus musicalement productif. Fini le temps d’ABBA, aujourd’hui le pays des biscottes Wasa excelle autant en pop qu’en folk, en électronique qu’en hardcore. Bonne nouvelle : la Suède n’a jamais été un pays très centraliste, on trouve des groupes absolument partout, même dans les villes mineures au nord du cercle polaire. Simian Ghost, trio pop assez énorme là bas mais encore très “indé” dans nos contrées, vient de Sandviken, une bourgade perdue en pleine brousse (comme souvent là bas), ce qui ne les a pas empêchés d’élaborer une pop douce, claire comme de l’eau de source, avec la naïveté comme atout. Leur dernier album Youth, sorti en 2012, est incontournable, et cartonne sous leurs latitudes. Dans un autre style, Agent Side Grinder joue le rôle du cauchemar de vos nuits musicales, l’ambiance dark, entre post-punk et cold wave dégagée par le groupe les ayant rapidement propulsé sur nombre de scènes européennes (les Trans Musicales en tête de liste). L’indie-funk instrumental, planant et déraille de This Is Head, groupe originaire de Malmö, est également à tester d'urgence, dans un autre style. Umeå, ville du Nord très concentrée en excellents groupes, a autrefois été le nid d’aigle des excellents Refused, reformés l’année dernière pour une série de concerts, et reste le port d’ancrage de l’artiste folk Frida Hyvönen, dont le nom circule beaucoup dans les congrégations d’utilisateurs de fixie, ou de Cult of Luna, collectif “post metal” (oui, ça existe) incontournable.

 

Danemark

La contrée la plus “au sud” de la bande est aussi la plus normalisée en termes de sons. Mais il existe bien une “tradition danoise” qui veut que chaque groupe du royaume qui réussit à s’exporter soit ambitieux et talentueux. Alors que la patrie du design n’a pas spécialement de passif punk, c’est bien de Copenhague que vient Iceage, bande de fous furieux à peine adultes qui envoient un noise rock sale, abrasif et qui sent le bois tout juste brûlé. La hype commençant doucement à réaccepter la présence de guitares réellement distordues dans son cercle, Iceage est rapidement devenu un groupe culte. Mais c’est probablement Efterklang qui, depuis près de dix ans, donne une voix à la musique indépendante danoise, via une pop orchestrale froide, mélancolique et aérienne. Le seul reproche qu’on puisse leur faire ? Plus ça va, plus ils sonnent “normal”, malgré tout le talent dont ils font preuve, notamment en concert. Il n’y a plus qu’à espérer un retour gagnant du génial producteur Trentemøller, plutôt silencieux ces derniers temps, et tout le monde sera content.

 

Islande

Oui, on sait, Islande = Björk, sauf qu’il serait dommage de s’arrêter à ça. L’île perdue au milieu de l’océan Atlantique ne comporte que 320 000 habitants, ce qui limite un peu les possibilités niveau vivacité de la scène musicale. Malgré tout (et surtout malgré la crise), la culture reste le deuxième moteur économique du pays, son marché étant d’un millard d’euros par an (à comparer à la faible population, donc). Si le duo Björk - Sigur Rós, malgré toutes les qualités qu’on peut incomber aux deux groupes, semble jouer le rôle d’éternelle vitrine, c’est Of Monsters And Men, un sextet d’indie-folk, qui affole les compteurs depuis 2011, année de sortie du splendide album My Head Is an Animal. Si c’est la recherche d’originalité qui vous pousse à poser votre regard vers le Nord, il faudra frapper à la porte de Múm ou D’Amiina, deux groupes de post-rock gravitant autour de la galaxie Sigur Rós. Sóley, chanteuse folk-pop habitée et singulière, fait partie du groupe live d'un autre local nommé Sindri Már Sigfússon, alias Sin Fang, qui a enregistré son album Summer Echoes dans les studios de... Sigur Rós. Vous l’aurez compris, dans un pays aussi petit et peu peuplé, il faut se serrer les coudes pour progresser, et il faut s’exporter pour réussir, au risque de devoir forcément sonner comme un groupe mystico-planant pour conquérir une Europe continentale avide de clichés. Mais l’Islande, comme tous les autres pays Nordiques, n’a pas besoin de jouer sur ce genre de terrain pour affirmer son talent. Voilà des contrées qui ont compris que la création, ça se stimule, ça ne se copie pas.

Photo de une © Iceland Aiwaves