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L'Afrique du Sud, quand la hype change d’hémisphère

L'Afrique du Sud, quand la hype change d’hémisphère

L'Europe et les USA ont beau se démener pour rester au centre du jeu musical mondial, le vent de la créativité semble avoir changé d'origine. Et les nouvelles qu'il nous apporte sont passionnantes.

Ras le bol de la branchitude zélée des artistes de East London, de Brooklyn, de Los Angeles ou des clubs parisiens et berlinois ? Au lieu de regarder ce qui se passe aux alentours avec de simples jumelles, prenez donc une longue vue ! L’Europe, si elle possède nombre de recoins créatifs, dont les sonorités diffèrent naturellement de “ce qui se fait” (de la Roumanie à la Pologne en passant par la Finlande), c’est bel et bien l’Afrique du Sud qui dame le pion au reste du monde en ce moment.

La nation Arc-en-Ciel, sans qu’on s’en rende compte, a pris une place importante dans le spectre sonore mondial ces dix dernières années. Du hip-hop à la pop, en passant par la musique électronique, il existe probablement un artiste de là bas sur votre iPod... sans même que vous le sachiez. Délicat, en effet, de mettre en avant la provenance sud-africaine d’un groupe, au risque de le voir jugé, classé, noté avec cette origine en arrière-plan, ce qui serait évidemment réducteur. Effet pervers : la vivacité de la scène africaine dans son ensemble manque donc de relais médiatiques, encore aujourd’hui.

Difficile de décider de qui a été le premier ambassadeur musical de ce pays à l’histoire mouvementée. L’influence de la musique Zoulou, libre de se faire entendre depuis la fin de l’Apartheid ? Les quelques groupes de rock, essentiellement Blancs, qui ont accédé à la notoriété au sein d’un effet de mode occidental (on pense aux quelques tubes du groupe Seether, en pleine vague nu-metal et post-grunge, il y a une dizaine d’années) ? On imagine que tous ces phénomènes musicaux ont eu un impact sur la musique sud-africaine telle qu’on la conçoit aujourd’hui. Un patchwork, donc, à base de sous-cultures développées dans les townships, de tentatives d’insertion dans les principaux mouvements musicaux de l’hémisphère nord, et de rétroviseurs bien placés pour ne pas oublier les mille histoires musicales de ce pays.

Township culture

Ces fondations ont permis à Die Antwoord d’exploser à la face du monde. Ce duo d’apparence extraterrestre vient du Cap, et se réclame de la contre-culture “zef”, qui récupère les symboles carrément “ploucs” de certaines zones peu aisées de la métropole pour les afficher ostensiblement. Musicalement, ça donne un rap électronique acide, assez incompréhensible (le mélange entre anglais et afrikaans est assez dur à suivre) et totalement addictif. Les deux albums du duo, $O$ et Ten$ion, sont des monstres d’originalité, qui gomment la frontière entre bon et mauvais goût, et dont l’Amérique et l’Europe se sont entichés.

Derrière eux, un paquet de groupes profitent de l’aspiration. Certains évoluent déjà dans le monde de l’underground depuis plusieurs années. Le MC Ben Sharpa, originaire de Soweto mais ayant vécu la moitié de sa vie à Chicago, possède donc un double bagage. Son nom ne vous est pas inconnu ? Normal, le label lyonnais Jarring Effects l’a soutenu avec force ces dernières années, Ben Sharpa a donc eu l’occasion de sillonner l’Hexagone à maintes reprises. Vous avez probablement connu DJ Mujava sans le savoir, et bien que ce type ne fasse plus grand chose depuis l’accession de son tube “Township Funk” à la postérité via une sortie sur Warp Records en 2007, il a ouvert la voie à un nouveau type d’électro. Né dans les recoins de Soweto à la fin du siècle dernier, le Kwaito a reçu, depuis lors, le soutien de seigneur Diplo, qui y a reconnu une variante ralentie de la garage music anglaise. Une spécificité sonore toute sud-africaine, donc, et qui influence subtilement les sonorités de nos latitudes...

La pop arc-en-ciel

En pop, il faut bien l’avouer, on se fait également battre à plate couture. Si certains pourront s’agacer des sonorités très “radiophoniques” des Parlotones, leur rôle au sein de la grande entreprise de la démocratisation de la musique sud-africaine est prépondérant. Depuis leur premier album sorti en 2003, ils ont acquis une notoriété considérable, au point d’avoir vu l’un de leurs titres, "Rock Paper Scissors", diffusé das la série télé américaine One Tree Hill. Aujourd’hui, ils ont déménagé à Los Angeles et portent des cravates rouges, ils sont donc mal barrés, mais on peut cependant les remercier pour avoir ouvert un chemin bien dégagé.

Dur d’imaginer que Petite Noir puisse avoir quoi que ce soit de commun avec les rock stars pré-citées, mais ce chanteur-producteur originaire du Cap a au moins eu le sens du vent pour lui. Ce qui a permis aux Trans Musicales d’entendre ses mélopées funk-pop, à mi-chemin entre Vampire Weekend et Neon Indian, et propulser sa carrière européenne, en attendant un album à proprement parler (sortie prévue en mai 2013).

Il est concitoyen de Spoek Mathambo, qui a également fait ses armes dans le festival rennais, et qui pose les fondations d’un rapprochement entre rap indé, pop synthétique et bizarreries bruitistes (ce grand original est aussi DJ et illustrateur). Son deuxième album, Father Creeper, cadre un peu trop le personnage singulier qu’il est, mais ancre un peu plus son excellent début de carrière dans le marbre.

La diversité ethnique et culturelle de l’Afrique du Sud, en outre, peut tout à fait être utilisée comme un vecteur de création, comme processus en tant que tel. C’est ce qui rend le projet Skip&Die si attachant. Catarina Pirata et Crypto Jori, respectivement chanteuse et producteur du groupe, forment le noyau dur humain d’une entité musicale qui prend son sens dans la rencontre. MCs des townships, musiciens tribaux, beatmakers de Johannesburg ou de Pretoria, autant de collaborations qui viennent nourrir les morceaux dans le premier album de Skip&Die, “Riots in the Jungle”. Les fans de M.I.A., de baile funk, de kuduro ou de Buraka Som Sistema ont déjà succombé. Nous, c’est tout un pays qui nous fait tourner la tête. Et qui nous réchauffe notre coeur coincé dans cet hiver auropéen, météorologique et musical, qui rend nos contrées bien conservatrices en comparaison.