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Rone, l'épopée fantastique

Rone, l'épopée fantastique

Le producteur électro français, qui s'apprête à marquer sa carrière d'une pierre blanche lors d'un concert au Trianon à Paris, a réussi un parcours exemplaire, que l'on a passé au peigne fin.

Il y a encore peu de temps, Erwan Castex n’était qu’un outsider parmi d’autres dans le monde de la musique électronique française. Aujourd’hui, on le considère comme le digne héritier d’Agoria et de Laurent Garnier. Que s’est-il passé pour que Rone, et son univers pas comme les autres, aient réussi une telle prouesse ? Le talent, évidemment, est la première des raisons. Tohu-Bohu, dernier album du producteur parisien, pousse les ingrédients de la formule Rone à leur paroxysme : invitation au rêve, créations d’images imaginaires, place prépondérante laissée aux mélodies, autant de raisons qui peuvent expliquer que Castex signe des tonnes d’autographes ces derniers mois. S’il n’y avait que ça... Nous avons essayé, en retraçant le parcours de Rone, de saisir les différentes composantes de son succès.

 

InFiné, Agoria... la planète électro en soutien

Bien qu’Erwan Castex soit d’origine fancilienne (il est né à Boulogne-Billancourt), son entrée dans le petit monde des producteurs électro qui comptent s’est faite par une porte lyonnaise. Tout d’abord, c’est InFiné, par l’oreille de son co-directeur de l’époque, Agoria, qui a su montrer l’intérêt nécessaire à la musique de Rone, qui avait envoyé une démo à trois labels. Il a eu la chance de recevoir des retours positifs, ce qui lui a permis de choisir, luxe non négligeable. S’il a avoué lui-même adorer InFiné, son atmosphère musicale reste assez singulière au sein du label. Agoria, quant à lui, donnera le coup de pouce nécessaire à Rone en jouant son morceau “Bora”, issu de l’EP du même nom, sur sa compilation mixée At The Controls, sortie en 2007. Bien en vue des radars médiatiques depuis lors, le jeune Erwan n’a jamais lâché sa ligne de conduite : produire la musique la plus personnelle possible.

 

Alain Damasio et le pont vers le fantastique

C’est probablement ce qui frappe le plus à l’écoute de ce fameux “Bora”, notamment sa version vocale. Le morceau, une pièce de techno douce, aux nappes de synthétiseurs presque cinématiques, possède un capital émotionnel énorme, transcendé par une drôle de performance vocale. Ce “spoken word”, qui a l’air placé au milieu de la piste comme un cheveu sur la soupe, est en fait un enregistrement de la voix de l’écrivain Alain Damasio, qui s’enregistrait régulièrement pendant la période de gestation de son livre “La Horde du Contrevent”. Devenu quasi-culte pour tout aficionado de science-fiction/fantasy qui se respecte grâce à ce roman, l’auteur a, sans le vouloir, amené la partie la plus assidue de son lectorat à s’intéresser au travail de Rone, et vice-versa. De là, la promiscuité artistique avec l'univers fantastique qu’on pouvait naturellement prêter à Rone a pris tout son sens. Ceux qui sont entrés dans son univers via cette porte ne seront jamais déçus : son dernier clip, pour le titre “Bye-bye Macadam”, développe une imagerie chamanique, en utilisant l’animation comme procédé artistique, prenant à contre-courant une époque où le bricolage vidéo et le second degré prédominent. Démarche personnelle, on vous dit.

 

"So So So", le single du déclic

Spanish Breakfast, premier album de Rone, a naturellement été acclamé par la critique, de Télérama à Tsugi en passant par les Inrocks. Erwan Castex se voit offrir une beau costume d’artisan électronique, au cachet bien plus authentique que la plupart des productions frontales et un brin dénuées d’âme qui secouent les clubs parisiens à cette époque (2009, donc). Toutefois, rien qui puisse lui faire grimper l’échelle du succès de manière démesurée (le prix à payer pour ne pas faire d’esbrouffe), mais cela lui donnera l’opportunité de développer son expérience scénique de manière impressionnante (lire ci-après). La transition entre cet album et le suivant se fera par l’intermédiaire d’un EP nommé So So So, sorti en 2011. Le morceau du même nom, qui s’étire sur sept minutes et comprend trois mouvements, sera extrêmement relayé par bon nombre de DJ's. Le producteur, qui habite maintenant à Berlin pour gagner en sérénité et en confort de production, a semble-t-il trouvé l’écrin nécessaire à sa pleine expression. "So So So" est un hymne de la trempe de "Bora", mais qui préfigure l’intégration des codes stylistiques qui rendront sa musique assez accessible pour qu’elle n’ait plus de limites de public. Le déclic qu’il faut, donc.

 

L’expérience du live

Quiconque n’a jamais vu Rone en live ne peut pas prétendre avoir vécu une véritable prestation de musique électronique. Castex n’est pas du genre à s’entourer d’une usine à gaz sur scène, et amène juste ce qu’il faut de matériel pour avoir pleinement la main sur sa musique. Les projections visuelles, qui ne sont pas là pour révolutionner le fil à couper le beurre, sont cependant tout à fait en adéquation avec le personnage, et avec sa musique. Quant à lui, il ne se met pas en scène, et il se contente d’être enthousiaste, sans costard ni fanfreluches. Un live humain, qui a fait ses preuves jusqu’à l’automne 2011, moment où le producteur a fait appel à Studio Fünf (qui a réalisé le clip de "So So So", visible ci-dessus) pour travailler sur la scénographie de son nouveau show, moins bricolé, mais beaucoup plus cohérent. Concernant l’efficacité musicale de cette formule 2.0, certains y trouveront une ressemblance presque évidente avec la superstar Paul Kalkbrenner, notamment dans le mixage, percutant et efficace, et dans l’espace donné aux mélodies. Sans le côté mégalo.

 

Docteur Rone, mister Castex

Voilà quelque chose qui déconcerte un grand nombre de fans comme de journalistes. Rone n’est pas le personnage créé par Erwan Castex pour mettre en scène sa musique, comme on pourrait le penser. Rone est Erwan Castex. Par sa façon archi-simpliste de se mettre en scène, mais aussi par son attitude et son discours. Tous ses concerts font le plein, la fosse finit souvent sans dessus-dessous, bref, le genre de succès à la fois populaire et palpable qui pourrait lui donner des envies de snobisme. Pourtant, il n’est pas rare de le voir converser avec le public pendant de longues minutes après le show, de se laisser prendre en photo, bref, de ne pas quitter le lieu symbolique par lequel il est arrivé jusqu’à nous. S’il a conscience que Tohu-Bohu a amené quelque chose de fort dans sa carrière (il vient de changer d’agence de booking), son point d’amarre se situe dans ce qui fait de lui un être entier : son aspect humain. Pas de risque de se griller les ailes, donc, tant que les racines sont là. Un point commun qu’il partage avec Agoria et Laurent Garnier, tiens donc.

 

Tohu-Bohu (InFiné)

En concert au Trianon (Paris) le 16 février 2013