JE RECHERCHE
R&B, état des lieux d'un genre en mutation

R&B, état des lieux d'un genre en mutation

Comment le R&B est-il passé de l'état de grâce à la déchéance avant de renaître comme un genre indépendant bourré de créativité ? On vous explique tout.

Alors qu’on croyait le R&B contemporain enterré depuis la fin des années 2000, écrasé par l’hégémonie de la dance sur les charts mondiaux, Frank Ocean et ses suivants ont redonné ses lettres de noblesse à un style bien souvent ringardisé et singé pour ses excentricités vocales. Après quelques années de trouble inhérentes à toute fin de règne, le genre semble avoir plutôt changé de pôle. L’occasion de revenir sur l’histoire de la forme moderne du rythm & blues.

 

1995-2006 : l’âge d’or

Au début des années 90, le R&B contemporain incarné par Michael Jackson et Prince était en mutation, s’éloignant des codes du rhythm & blues originel et de la soul pour s’acoquiner avec son cousin hip-hop, grâce à des icônes comme Mary J. Blige, Jodeci ou En Vogue. Le milieu des années 90 déclenche l’âge d’or d’un nouveau R&B créativement passionnant, incarné bien souvent par des tandems : d’un côté le producteur, de l’autre son poulain. Pour la seconde catégorie, on retrouvera notamment Usher et R. Kelly du côté masculin et Aaliyah, les Destiny’s Child, TLC ou Faith Evans côté féminin. Pour les mentors, on a droit à Puff Daddy (essentiel à la carrière de Mary J. Blige ou des TLC), Jermaine Dupri (qui a produit pour Usher, Janet Jackson ou Mariah Carey), les Neptunes de Pharrell Williams (pour Kelis, Justin Timberlake, Usher…) ou Timbaland (pygmalion d’Aaliyah et responsable des plus beaux succès de Justin Timberlake).

Pharrell et Timbaland incarnent jusqu’au milieu des années 2000 les chefs de file du mouvement qui, malgré les tendances à l'expérimentation des deux producteurs, atteindra une popularité impressionnante. En 2006, Timbaland chapeaute deux grands albums du genre, Loose de Nelly Furtado et surtout FutureSex/LoveSounds de Justin Timberlake. La baisse de forme qu’il subira ensuite laissera le genre orphelin et coïncidera avec une chute dans la créativité et dans les performances financières, qui signera le début d’une crise sans précédent.

 

Aaliyah - "Try Again"

 

Traîtres et résistants

La trahison qui mènera à la perte du R&B viendra de l’intérieur. Kelly Rowland, en difficulté depuis la disparition de son ancien groupe, les Destiny’s Child, rencontre en 2008 David Guetta à l’un de ses DJ-sets dans le sud de la France. Elle lui confesse son admiration et demande à poser sa voix sur l’un de ses morceaux. Ça donnera "When Love Takes Over", gigantesque tube fondateur de ce que les Américains appellent l’europop et qui s’apparente bien souvent à une réminiscence des grands succès dance des années 90. Avec Will.i.am ou Calvin Harris, Guetta participe à une mise au placard du R&B suivie par beaucoup d’artistes Américains et internationaux. Alors qu’en cette fin de décennie beaucoup de gros noms historiques ont du mal à rester sur le devant de la scène (Justin est accaparé par le cinéma, R. Kelly est toujours écorné par ses affaires judiciaires, Mariah Carey et Mary J Blige sont en mal de succès, Timbaland semble essouflé...), le reste du peloton choisit de retourner sa veste.

Kelis (qui s’adressera directement à Guetta sur Flesh Tone), Rihanna (avec Calvin Harris sur le tube "We Found Love"), Les Black Eyed Peas (à tous les niveaux, sous l’impulsion de leur leader Will.i.am), Christina Aguilera (qui sort deux albums dance après avoir rendu hommage aux racines du R&B en 2006 avec Back To Basics) ou Chris Brown (avec "Yeah 3x") foncent tête baissée. Les résistants sont rares. Il y a bien Beyoncé, qui n’a jamais succombé aux sirènes du carton dance, ou Mariah Carey. Mais la première a vu son succès décroître sensiblement, malgré son triomphe au Superbowl hier, et la seconde est revenue en 2012 dans l’indifférence générale.

 

David Guetta feat. Kelly Rowland - "When Love Takes Over"

 

Le coming-out de la planète indé

Le salut d’un R&B en plein doute ne viendra étrangement pas du succès populaire mais bien d’une déclaration d’amour de la planète indépendante. De Of Montreal, qui en 2010 professe son amour du genre sur son dixième album False Priest (qui invite au passage deux princesses du genre, Janelle Monáe et la petite sœur de Beyoncé, Solange) à Dirty Projectors, qui glissait sur Bitte Orca en 2009 un minitube R&B aux vibes extraterrestres, "Stillness Is The Move", les confessions s’accumulent. Aaliyah et Timbaland sont regrettés par tous, et la deuxième moitié des années 90 est érigée en référence ; Depuis, les nouvelles stars du R&B ont émergé de la planète indé. D’abord Frank Ocean, qui après quelques années à écrire dans l’ombre (pour Beyoncé, John Legend…) a connu la gloire en rejoignant le collectif hip-hop Odd Future et en explosant avec son album Channel Orange.

Là où Ocean propose un R&B classieux et souvent plutôt révérencieux vis-à-vis des anciens, le Canadien The Weeknd explose le genre en le plongeant dans une noirceur insondable, alimentée au dub et à des sonorités industrielles. Il a triomphé en 2011 en alignant trois mixtapes épatantes. Du carton de Miguel au succès croissant des Autre Ne Veut, How To Dress Well ou Inc., les scènes underground d’Amérique du Nord pullulent de formations néo-R&B en train d’exploser. Et si la France n’a toujours pas les clefs du genre, l’Angleterre s’en sort avec les honneurs, avec les deux succès fulgurants de Jessie Ware et du duo AlunaGeorge. Le phénix R&B a ressucité dans le camp des outsiders, et il prétend de nouveau au titre.

 

Dirty Projectors - "Stillness Is The Move"

Image de une : AlunaGeorge.