Music par Mathias Riquier 17.01.2013

Qui peut sauver la peau du rap français ?

Aussi puissant qu’il soit, le rap français est plus que jamais dépendant de ses anciens maîtres, les nouveaux rois du genre se contentant de décliner leurs formules gagnantes. Et la créativité dans tout ça ?

Aurait-t-on raté un épisode ? La France, autrefois nation reine du rap aux côtés des USA, porte une scène hip-hop qui n’est plus que l’ombre d’elle-même et qui se repose sur ses acquis. Paradoxe, car le rap n’a pas perdu ses parts de marché, les concerts continuent à marcher du tonnerre et les casquettes à fleurir sur les têtes des collégiens. Quel est le problème, donc ? Le rap français est-il condamné à se faire soutenir par ses vieilles gardes, et à garder l’oeil rivé sur le rétroviseur pour survivre en tant qu’exception culturelle hexagonale ? Ou existe-t-il une autre voie, une relève ? Nous avons tenté de décrypter la situation.

 

Des cadres aussi usés qu’indispensables

Il suffit de jeter un oeil au glorieux passé du hip-hop made in France pour pouvoir en tirer un podium. Le triptyque IAM / NTM / MC Solaar, qui a marqué les années 90’s de son empreinte en travaillant pourtant trois sillons différents, a marqué des générations de jeunes MCs. Aujourd’hui, où en sont ces anciens champions ?

IAM revient pour un nouvel album,nommé IAM Morricone, à sortir cette année et dont quelques extraits (en écoute ci-dessous) sont déjà en ligne. Est-ce bon ? Étonamment, oui, plus que jamais. Est-ce nouveau ? Bien sûr que non.

NTM n’a rien sorti depuis 1998. Séparé, reformé, passé par la case “tournée historique”, le duo Kool Shen / Joey Starr n’a jamais posé les armes. Mais à quoi bon clamer “Si on s’est remis pour faire Bercy, ce n’est pas pour blaguer” pour finalement ne produire que des albums solo, qui surfent sur les vieilles thématiques du passé ? NTM est une entité qui a hautement conscience de son patrimoine, mais qui n’a plus rien de suprême.

MC Solaar a carrément disparu des radars, après une suite d’albums de moins en moins intéressants. Pour enfin revenir avec le single “Marche ou Rêve”, qui ne ressemble en rien à ce qu’il a pu faire auparavant. Ce mélange entre reggae et chanson française ne fera jubiler personne, surtout lorsque l’on se rappelle à quel point Prose Combat a pu être un magnifique album.

 

Des stars qui manquent d’audace

Ces dernières années, une bande de casquetteux gouailleurs de Paris s’est taillé une place de choix sur l’échiquier rap français. Sexion d’Assaut, pourtant, s’est grillé de plusieurs façons. De leur déclaration ouverte d’hostilité à l’homosexualité, jusqu’à la standardisation de leurs instrumentations et des thèmes développés dans leurs paroles, ils ont dilapidé leur potentiel, l’échangeant contre des liasses de gros sous. Ironie du sort : ils partagent la tête d’affiche d’Urban Peace 3, qui aura lieu le 28 septembre au Stade de France à Paris… avec IAM.

Booba, bien assis sur son trône de roi (les classements de ventes d’albums parlent pour lui) semble également trop occupé à compter les dollars, son dernier album, Futur, l’installant comme artiste “à formule”, la sienne faisant visiblement mouche sans changer pour autant. Dernier exemple en date, 1995, collectif pourtant frais et enthousiasmant, base la plupart de son style, du flow à l’accompagnement, sur des poncifs d’il y a bientôt vingt ans ! Enfin, Oxmo Puccino, la “force tranquille” du rap français, évolue dans un sillon plus adulte, plus poétique, qui pourra faire penser au père Solaar.

 

Le concurrent américain à l’offensive

Il est dur, pendant ce temps-là, de trouver quoi que ce soit à redire à la vitalité du hip-hop américain. Le duel côte est/ouest a été consommé depuis longtemps, le dirty south a gagné une influence incontestable (y compris sur la musique électronique) ces dernières années, et de nombreux MCs sont aujourd’hui complètement protéiformes, à l’image d’A$AP Rocky, de Kendrick Lamar ou des trublions Odd Future. Tyler, The Creator, leader du collectif, a donné froid dans le dos à la planète hip-hop avec le clip de “Yonkers”. La force de ce type ? Avoir laissé tomber la dichotomie underground / mainstream, ce qui lui permet de jongler avec les sons et de collaborer avec qui il veut. En France, on a encore du mal avec cette idée.

 

No future ?

Qui, alors ? Y a-t-il un messie dans l’avion ? Peut-être pas, mais de nombreux MCs, tapis dans l’ombre, agissent déjà pour le bien être du rap français. Le plus souvent héritiers d’une excellente vague indépendante, composée de James Delleck, TTC ou La Caution, ayant maintenu le niveau pendant le début des années 2000 (et elle aussi dissoute avec le temps), ils avancent sans se poser de questions, seul compte le niveau de leur musique et c’est une excellente nouvelle. Grems, pas né de la dernière pluie, est probablement le meilleur MC rap de l’Hexagone, et continue de passer pour un outsider, même si l’on espère qu’il dominera le monde un jour.

Comic Strip, réjouissant duo MC/producteur marseillais, semble avoir l’énergie nécessaire pour se faire entendre et stimuler les neurones du rap tel qu’il se présente aujourd’hui, un nouvel EP est prévu pour avril. Et, aussi fou que ça puisse paraître, Disiz (oui, La Peste), revenu de son passé tubesque, n’a pas raccroché les gants pour autant, et manie le verbe avec poésie sur ses albums solo, sans hésiter à brocarder les stars qui dominent le monde du rap d’aujourd’hui : “les pauvres sont pourris par les sous, font des choix par défaut, le rap est sur les genoux”, scande-t-il sur le classieux single “Moïse”. Peut-être pas de messies ici, mais une bonne dose d’honnêteté. C’est déjà un bon début.