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Boiler Room : les raisons d'un succès

Boiler Room : les raisons d'un succès

Ces soirées, encore underground il y a un an, attirent l'attention de toute la planète Web. Quel est le secret de la recette ?

L’année 2012, à n’en point douter, à été celle de l’accession de l’entité Boiler Room à la reconnaissance internationale. Et ce n’est pas parti pour s’arrêter : le rythme, toujours plus élevé, de ces soirées pas tout à fait comme les autres, sera a priori le même pour 2013, avec toujours plus de villes marquées d’une pierre blanche. Mais comment se fait-ce ? Pourquoi diable sommes-nous tous en train d’attendre fébrilement le prochain épisode de cette nouvelle institution de la musique indé ? Dit-on “La Boiler Room”, “Le Boiler Room” ? Qui tient les fils ? Et arriveront-ils à maintenir la température encore longtemps ? Autant de questions qui méritent qu’on analyse le phénomène.

 

Le concept imparable

Pour les néophytes, rappelons brièvement ce qu’est Boiler Room par une mise en situation. Nous sommes un samedi, vous avez une angine, et si ça ne tenait qu’à vous, il y aurait déjà une prévente pour la meilleure soirée clubbing du week-end dans votre poche. Sauf que vu votre état, c’est loin d’être gérable. C’est là que Boiler Room intervient de manière assez géniale dans votre vie : un écran d’ordinateur et une connexion Internet qui fait son boulot suffiront à votre bonheur. Si vous avez de la chance, vous assisterez à l’événement en direct, sinon, des tonnes d’archives sont à votre portée : des DJ’s, généralement excellents, mixent dans des lieux incongrus, lors d’événements à très petite jauge (aucune place vendue, et la liste des invités est quasi-inaccessible)... et se font filmer. Un plan fixe, pas de chichis, mais largement de quoi se croire dans le feu de l’action, le son étant toujours au poil et l’action se situant juste sous vos yeux. Et avec un peu de patience, l’affaire de quelques jours, vous pourrez généralement emporter les mixes ainsi exécutés pour une baladodiffusion ultérieure.

Né à Londres aux alentours de juin 2010 lors d’une fête dans une “boiler room” (un centre d’appel ayant pour mission de vendre un tas d’investissements douteux via des méthodes de vente malhonnêtes, le genre de choses qui nous font généralement raccrocher), l’idée s’est ensuite développée, et surtout exportée. De ses racines est-londoniennes, l’arbre a ensuite étendu ses branches, et semé des graines sur les terreaux fertiles que sont New York, Los Angeles et Berlin. Paris, pendant longtemps restée à l’écart, a connu sa première édition en novembre 2012. Il est quasi-impossible de ne pas voir de puissants sponsors derrière chaque édition, le feu ainsi allumé il y a bientôt trois ans attirant de plus en plus d’adeptes.

 

Ne plus jamais rater l’inratable

Primo, ce que nous offrent les différentes occurrences du concept Boiler Room, c’est de ne plus jamais à avoir à entendre de “mec/meuf, c’était la meilleure soirée électro de l’année, tu peux regretter toute ta vie d’avoir loupé ça”. Cette crainte de passer à côté d’un événement ponctuel de peur de le regretter a un nom (anglais) : FOMO, pour “Fear Of Missing Out”, la peur de manquer quelque chose de crucial. Envolée en deux temps trois mouvements, pour le coup. Ustream a joué le rôle du pionnier, Dommune l’a tenté de manière plus sédentaire (cet “online club” est basé au Japon), Boiler Room en a fait son cheval de bataille. Mais cette victoire médiatique repose sur bien d’autres piliers que la simple anxiété de rester dans le fossé de la hype.

 

Les gens qu’il faut

La petite clique d’organisateurs qui gravite autour de Boiler Room a compris une chose : pour que la sauce prenne, plutôt que de tout donner à faire chauffer de l’eau froide, autant agir comme catalyseur de tendances, et squatter les zones à haute teneur en créativité. Londres-Est, donc, et tout ce que cette partie de la capitale anglaise peut compter de producteurs house, post-dubstep et autres fantaisies, étant donc le terreau parfait pour ajouter l’intérêt artistique à l’originalité de l’idée de départ. Blaise Belleville, le “company director” de Boiler Room qui a déjà à son actif le succès des soirées All Age dédiées aux adolescents, n’a que 26 ans. Et c’est sûrement pour ça qu’il est à même de comprendre que la position du curseur sur l’échelle “hype - célébrité” est la clé de voûte du succès, et qu’il faut donc le manier avec la plus grande subtilité. De Shy FX à Scuba pour le Royaume-Uni, de Gaslamp Killer à Lapalux pour la West Coast, Boiler Room tape là où l’excitation est à son comble.

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Le buzz de la sélectivité

Trois ou quatre performances par soirée, des programmations démentes pour qui s’intéresse un peu aux cultures électroniques, pas un kopeck à dépenser pour rentrer, des lieux souvent complètement fous (quitte à faire ça bien, certaines Boiler Room sont organisées dans les lieux de vie des artistes eux-mêmes), tout ça ressemblerait bien au Nirvana. Sauf que la guest-list est ridiculement petite et qu’il n’existe que peu de moyens d’y accéder. Entre le copinage, les pistons et les médias, l’espoir ne dure jamais longtemps... Et le plus rageant, c’est que ça donne d’autant plus envie, il paraît. Il suffit de regarder les files d’attente ultra-longues devant la plupart des clubs du monde, souvent pas si pleins en début de soirée, pour saisir que plus il est difficile d’entrer à un événement culturel, plus l’envie d’y participer est grande. La solution, dans le cas de Boiler Room, est toute trouvée. Vous n’avez pas réussi à rentrer ? Pas grave, y’a le streaming live sur le site. Résultat : des dizaines de milliers de connexions à chaque événement, en croissance exponentielle.

 

La démocratie du cool

Reste à savoir si on a réellement envie de s’asseoir dans son canapé pour regarder une image fixe d’un DJ qui mixe. Voilà une question qu’il fallait se poser dès le début, pourrait-on dire. Pas nécessairement, et pour cause : il s’agit davantage de créer un rendez-vous prescripteur qu’un véritable projet audiovisuel qui serait intéressant dans son essence, ce discours étant d’ailleurs tenu par certains membres de la team. Ce projet, au final, n’est là que pour ferrer le chaland. La suite coule de source : Boiler Room proposant des performances de qualité chaque semaine, il devient extrêmement difficile de décrocher, en tout cas une fois que ce rapport de légitimité a été ancré, et ce même si l'on ne prête plus guère attention à l'aspect vidéo du projet.

Reste qu’un tel rythme est difficilement tenable à long terme. Si 2012 a été, du point de vue de la notoriété, une année fantastique pour les organisateurs de ces événements, la spontanéité y a forcément un peu laissé de plumes, les hangars des premières éditions ayant tendance à laisser place à des lobbys d’hôtels classieux, ravis de s’acheter une image décoincée. Le problème de la sensibilité du curseur, une fois encore. Problème d’autant plus sensible que le public de Boiler Room est extrêmement branché, mélomane, cultivé, et donc intransigeant. Le phénomène de dilution est-il inévitable ? Rien ne dure, mais vos esgourdes, on ne prend pas trop de risques en pariant là dessus, vont continuer d’être gâtées. Et puisqu’on ne rentrera jamais dans une Boiler Room, la qualité du papier peint importe, au final, si peu...

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