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On a exploré la galaxie Flying Lotus

On a exploré la galaxie Flying Lotus

Le quatrième album de Steven Ellison, Until The Quiet Comes, fait voler le Lotus encore plus haut dans la stratosphère. Nous avons tenté de comprendre les forces gravitationnelles qui le nourrissent, et qui ont fait du producteur de Los Angeles ce qu’il est aujourd’hui.

 

Cela n'aura échappé à personne : le quatrième album de Flying Lotus, Until The Quiet Comes, vient de sortir dans notre bon vieil Hexagone. Ce disque, déjà en bacs depuis plusieurs semaines dans d'autres pays du monde, a déjà fait couler beaucoup d'encre, et s’apprête à faire la couverture du magazine Tsugi, pour son numéro de novembre. Pour une simple et bonne raison : c'est un pur chef d’œuvre. Plus virtuose que ses prédécesseurs, il les surclasse de plusieurs longueurs, achevant ainsi de forger la légende. Pourtant, au bout du fil, il n'y a qu'un bonhomme nonchalant de vingt-neuf ans, fier de ce qu'il fait sans être mégalo, malgré tout ce qu'on a pu dire de bien sur lui. Loin de nous l'idée de le pousser vers cet état d'esprit, mais nous allons probablement en rajouter une couche. Pas en se mettant à genoux devant son génie, non, mais en essayant d'en distinguer les composantes. Flying Lotus, on peut le dire, vole littéralement. Et ses satellites n'ont jamais été aussi nombreux.

 

Sa ville

Los Angeles. La ville où le Soleil règne chaque jour, nourrissant les êtres créatifs qui la composent d'un flux d'inspiration quasi intarissable. Lorsque le jeune Steve Ellison déambule dans les rues de Winnetka, quartier de la vallée de San Fernando, éloignée des places fortes culturelles de la métropole du Pacifique, il ne s'imaginait probablement pas toucher la stratosphère comme il le fait aujourd'hui. De fait, L.A. a repris une position dominante sur la scène musicale mondiale, qu'elle avait perdu, au profit de New York, et notamment de Brooklyn, pendant les années 2000. Les groupes de rock, les producteurs électro, les beatmakers et les MC's surdoués y pullulent, le plus souvent dans une franche camaraderie et un sens de l'entraide évident. C'est probablement dans cet esprit que Steve s'est retrouvé à être stagiaire pour le label Stones Throw, écurie emblématique de la ville, qui a produit les meilleurs albums de hip-hop indépendant de la galaxie. Madlib, Quasimoto, J Dilla, Peanut Butter Wolf, ça vous parle ? Si ce n'est pas le cas, rattrapez votre retard, vous devriez apprécier. On en connaît un qui, en tout cas, s'est parfaitement inscrit dans la logique musicale, et par conséquent humaine, de sa ville.

 

Son label

Brainfeeder. On peut également parler de Warp, incontournable temple des musique électroniques et indépendantes qui a dominé le monde durant ces vingt dernières années, et sur lequel Flying Lotus propose ses albums. Certes, la maison anglaise lui a permis d’exploser comme il le méritait. Mais Brainfeeder, qu'il a créé sans jamais avoir le but de publier ses œuvres à lui, est une mine d'or bien plus exigüe, et truffée de minéraux nobles. Et c'est bien pour ça qu'il a entamé un catalogue de sorties, le Steve : il avait largement assez de potes archi-talentueux, qui ne méritaient qu'un peu d'exposition, pour faire chauffer la presse à disques. Son fidèle ami Thundercat, qui manie la basse à la perfection, a eu la chance de voir son premier album produit par Ellison lui-même. The Gaslamp Killer, grand fêlé qui tient généralement les manettes sonores d'un autre type étrange, Gonjasufi, vient de sortir son singulier nouvel album, nommé Breakthrough, sur Brainfeeder. Certains, comme Lorn, ont sauté le pas, rejoignant des labels plus conséquents. Le but, cependant, est atteint : Brainfeeder est aujourd'hui le principal catalyseur du beatamking spatial et innovant, made in Los Angeles.

 

Son carnet d'adresses

Flying Lotus ne le cache plus vraiment, il aimerait produire pour des voix célèbres, qui le marquent en tant qu'artiste. Il n'a pas encore pris son envol réel concernant ce sujet précis, mais ses tweets réguliers, couplés à ses déclarations publiques, nous font comprendre une chose : il cherche, et il va trouver. Si Drake semble être un fantasme pur et dur, M.I.A., selon ses assertions digitales, aurait essayé de bosser avec lui, en vain pour l'instant. Reste qu'il suffit de regarder le tracklisting de When The Quiet Comes pour halluciner : aligner Thom Yorke et Erykah Badu sur un même disque est déjà un grand signe de respect. Il suffit de voir que Mary Anne Hobbs, la célébrissime animatrice et DJ anglaise, l'ait déjà qualifié au micro de "Jimi Hendrix de sa génération" pour comprendre que la floraison du lotus est en cours, et que son pollen magique risque d'aller se balader dans des sillons inattendus.

 

Son éducation

Y'a pas, lorsqu'on grandit dans un milieu vaguement propice à l'épanouissement musical, ça se passe généralement beaucoup mieux pour envisager une carrière d'artiste. Le petit Steven, lui, a eu une grand-mère au passif "Motown" affirmé, puisqu'elle y bossait. Mais c'est surtout du côté de sa grand-tante, Alice Coltrane, la femme de qui vous savez, qu'il faut aller chercher, et tant qu'à faire, Ravi Coltrane, le rejeton toujours en activité, a forcément du influencer l'homme qui nous intéresse aujourd'hui. Voilà pour l'école familiale. Ellison a bossé le saxo pendant ses jeunes années, avant de zapper, pas assez fun, trop cadré, et, fatalement, les chances d'innover dans ce domaine sont maigres. C'est dans les études de cinéma qu'il trouvera son bonheur... musical. La narration, le scénario, la création d'images mentales, telle est la base du concept de Flying Lotus, du moins tel qu'il existe aujourd'hui. Il suffit d'écouter Until The Quiet Comes pour s'en convaincre...

 

Ses albums

Car FlyLo n'a pas toujours été aussi précis dans sa façon de faire. 1983, son premier disque, a vieilli. Il reste tout à fait novateur pour son époque, et regorge d'idées passionnantes. Mais le spectre de ses mentors l'enserre bien trop fort pour qu'il puisse continuer à rayonner aujourd'hui. Ses deux albums suivants, Los Angeles et le complexe Cosmogramma, sont des évolutions logiques de ce son : une fois sa patte affirmée, structurée, homogénéisée, a commencé la poussée de QI inhérente à tout artiste qui maîtrise son univers. Résultat : Cosmogramma est aussi génial qu'il est fouillis, et par conséquent difficile à appréhender. Un véritable big bang sonore, aux multiples couleurs. Son nouvel opus, à côté, pourrait paraître terne. Il suffit pourtant de se déshabituer, et d'utiliser un microscope. Flying Lotus, grâce à toutes ses composantes humaines, se fait nourrir de l'intérieur, et, en enlevant tout le superflu, il a réussi à muter en quelque chose de plus simple, plus petit, plus précis, et infiniment plus touchant. Et ce qui est fou dans tout ça, c'est qu'il en a encore sous la pédale. Il est bien possible, en effet, qu'on tienne là le petit génie d'une génération.

Until The Quiet Comes (Warp/Differ-Ant)