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Docteur Lemoine, Mister Woodkid

Docteur Lemoine, Mister Woodkid

Prêt à affronter un concert au Grand Rex, alors même qu’il n’existait pas aux yeux du monde il y a trois ans. Woodkid impressionne par son intelligence et son talent, qu’il tire avant tout de la maestria de son créateur, Yoann Lemoine.

La mise en atmosphère. Si tant est que cette expression ait réellement un sens, elle pourrait bien qualifier la principale qualité du travail de celui qui porte le patronyme de Yoann Lemoine, nom a priori marqué sur son acte de naissance. Depuis lors, il a su donner au monde plusieurs de ses talents, et autant de facettes de son être. L’une d’entre elles s’appelle Woodkid, compose et joue une musique précise et enveloppante, servie par un univers graphique pensé au micromètre près. La version a priori la plus aboutie de l’art développé par Lemoine depuis son existence publique, celui d’hypnotiser les foules. Et il faut avouer qu’il le fait plutôt bien. Au moment où le jeune homme s’apprête à marquer son sigle au plus profond de la tête des gens qui le suivent lors d’une date cruciale au Grand Rex à Paris, et en amont d’un potentiel album pour l’année prochaine, il est plus que temps d’essayer de saisir ce qui nous arrive lorsqu’on croise le travail de cet humain pas comme les autres.

 

Yoann, le publiciste

Le graphiste, plus exactement. Originaire de Lyon, Yoann a tenu un crayon dans sa main dès son plus jeune âge, pour gribouiller du mieux qu’il pouvait. Le genre de choses qui l’a conduit à fréquenter les couloirs de l’Ecole Emile Cohl, pour finir par apprendre la sérigraphie au Swindon College (Londres). Ses premières armes dans le milieu professionnel ? L’illustration de livres pour enfants, d’une part, et la réalisation de publicités au sein d’un studio de production, qui lui a permis de développer ses capacités de réalisateur, autant en terme de technique que de vision. Loué pour son inventivité, il empoche rapidement plusieurs récompenses honorifiques qui feront sa réputation dans le milieu.

La réalisation qui fera basculer sa carrière dans la lumière est clairement révélatrice de son côté inventif et bricoleur. Cette campagne publicitaire pour l’association Aides, qui incite avec enthousiasme à porter le préservatif, possède une qualité qui se retrouvera dans tout le travail de Yoann Lemoine par la suite : c’est accrocheur, et ça donne envie de partager aux amis Facebook, qui le partageront à leur tour. Une fois le million de vues dépassé, on imagine que le téléphone a du se mettre à sonner assez régulièrement.

 

Lemoine, le clippeur

La légende veut que Yelle soit le premier projet musical à avoir bénéficié du travail d’illustrateur visuel de Yoann Lemoine. Chez lui, il est d’ailleurs beaucoup question de projets, de collaborations, de deadlines et d’agendas. Un vocable d’homme occupé, conséquence d’une vision globale et cohérente du travail qu’il fournit, pour lui comme pour les autres. Et c’est ce qui commence à faire sa force.

 

Son premier job dans le monde magnifique du mainstream américain lui sera proposé par l’équipe de Katy Perry, pour laquelle il réalise le clip de “Teenage Dream”. Puis suivent Taylor Swift, Moby, The Shoes (le duo français et Yoann Lemoine sont extrêmement liés dans leurs carrières, les Rémois ayant produit le premier EP de Wookid), Drake... Les barreaux de l’échelle ne sont pas gravis, ils sont avalés à une vitesse que peu de bourreaux de travail sont capables d’atteindre. La notoriété absolue viendra de la série de vidéos tournées pour Lana Del Rey, dans lesquelles le “Style Lemoine” s’exprime à plein : dramaturgie des images, cadrages à la symbolique forte, slow-motion signifiant... Certains magazines iront même jusqu'à lui prêter une liaison avec elle, ce qu'ils démentiront bien évidemment. Il avouera plus tard que cette relation professionnelle avec elle lui avait appris à ne pas sr brûler les ailes, et à travailler avec concentration et méthode, sans chercher le buzz, ni courir après lui comme un surfer ayant raté sa vague. Si Yoann Lemoine mange du lion pour encaisser son carnet de commandes, Woodkid, lui, sait que rien ne sert de dégainer trop vite. Il suffit de viser juste.

 

Woodkid, l’homme de scène

On se rappelle tous de "Iron", et, évidemment, de son clip. Il serait difficile de nier l'évidence que nous avons tous ressenti au moment de cette découverte : Woodkid, ce projet musical dont Lemoine est la tête pensante, le leader, le seul membre réel et le créateur d'un point de vue presque cosmogonique, dégage une intelligence sans précédent. Encore plus que l'inventivité ou le talent de composition, qu'il possède indéniablement sans pourtant tenter l’esbroufe, il réussit, méticuleusement, à tisser un univers qui tient un équilibre parfait. Du clip à la pochette d'album, du type de son au grain des photos de presse, de l'imagerie grandiloquente au traitement de l'image. Un projet, on le répète autant que lui, réfléchi jusqu'au bout des ongles.

Pas étonnant que la vidéo de "Iron", premier des quatre morceaux d'un EP sorti l'année dernière, se soit répandue sur le Net avec autant de puissance et de rapidité dès sa mise en ligne. Cette année, dans le même genre, c'est "Run Boy Run", qui manie des codes fidèles à l'idée que Lemoine veut développer, qui a squatté les iPods et les écrans d'ordinateur de la génération branchouille, et bien au-delà. Son album, The Golden Age, est a priori presque terminé, la plupart des morceaux étant parés à s'envoler au Grand Rex et dans la tournée française qui suit. Lui qui a déjà tourné loin de chez nous, il a tenté de travailler absolument à l'envers : l'entame d'une étape cruciale dans sa vie d'artiste (le live) se joue de la même façon qu'un final en apothéose. Et c'est lui qui le dit : cette date parisienne lâchera une conception holiste du show musical, à laquelle peu de gens risquent d'échapper.

 

Vous l’aurez saisi, le noyau dur de ce personnage aux multiples capacités lui donne une force incomparable. Une énergie, un ego, une vision qu’il met en œuvre dans chacun de ses projets, quitte à s’y plonger de manière démesurée. La dernière campagne de publicité réalisée par Yoann Lemoine, pour Lolita Lempicka et comprenant l’actrice Elle Fanning au casting, comporte une bande-son... écrite par Woodkid. Au service d’un parfum ou d’autre chose, tant que le résultat soit le plus poussé possible, il se donne du mieux qu’il peut. On tient peut-être ici un nouveau type de génome d’artiste : à la fois visionnaire, talentueux, et malin comme un singe qui a fait ses armes en boîte de pub. Il est peu probable que vous ne tombiez pas dans son escarcelle, vous aussi. Mais ne vous débattez pas : il a gagné de toutes façons, et c’est d’ailleurs une bonne nouvelle pour vous.