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Grizzly Bear, quatre garçons hors du temps

Grizzly Bear, quatre garçons hors du temps

Si Veckatimest les avait vu exploser aux yeux du monde, Shields, le dernier album des géants Grizzly Bear, doit relever une tâche encore plus ardue : celle de punaiser définitivement le quatuor de Brooklyn sur une carte du ciel. Au début, pourtant, c’était pas gagné. Quel est leur secret ?

Au début, il y avait Ed Droste, seul et déjà plein d’idées, et surtout conscient de sa voix. Les années 2000 commencent tout juste, sa vingtaine aussi, avec les ambitions qui vont avec. Devenir journaliste, entre autres. Sa plongée dans le monde de la musique viendra de Pro Tools, logiciel qu'il a été amené à utiliser dans un cadre professionnel, pour retoucher des captations radiophoniques. L'envie de bidouiller plus loin que son cahier des charges a forcément donné naissance à un projet musical, nommé Grizzly Bear en référence à un de ses anciens boyfriends. Il avoue pourtant ne pas savoir vraiment jouer d'instrument, mais une chose est sûre : ce type a la science infuse. Il lui faut juste des types comme lui.

 

Horn Of Plenty : l'acte non-fondateur

Il est dur de considérer ce premier disque comme un album du groupe à part entière. Aux manettes de la composition, le seul Ed Droste, rejoint sur le tard par Christopher Bear, qui va assurer une partie des rythmiques (l'homme qui tient les fûts du groupe depuis lors compose aussi régulièrement, apportant ainsi sa pierre à l'édifice). A priori, pas d'ambition de donner suite à ce projet : Horn Of Plenty, en théorie, doit être une catharsis, le premier et dernier album de ce projet musical. Sorti en 2004 sur Kanine Records (réédité depuis), il pose certaines bases du "son Grizzly Bear" : le mélange de couches de voix, la guitare embrumée... Ceux qui aiment les premiers albums en général risquent d'adorer, d'ailleurs. Peu d'entraînement technique, son très lo-fi (et pourtant non avoué comme tel, Droste et Bear voulant à l'époque "faire ça bien"), mais porté par un talent naissant, les ingrédients de l’œuvre à fleur de peau et spontanée sont réunis. Le "groupe" jouera quatre concerts en trio, Chris Taylor, un natif de Seattle ayant déménage sur la côte Est pour les études, ayant rejoint le projet pour la scène. Il sera la porte d'entrée de Daniel Rossen, qui ne connaît que lui lors de son arrivée. Le quatrième larron n'aura que deux répétitions pour s’accommoder au groupe le temps de prendre la route pour une tournée de deux mois, qui comprendra notamment l'une de ses chansons qu'il a bidouillé pour l'occasion, afin de coller à l'esprit et d'allonger la durée du concert. Ed Droste, quand à lui, ne regrette absolument pas cette transformation d'un projet a priori solo à une vraie formation rock, car l'idée d'affronter la scène seul le terrorisait.

 

 

Yellow House : la cour des grands

Warp Records. Le label mythique, pourtant largement estampillé comme quasi-exclusivement électro, a embarqué Grizzly Bear dans sa hotte, le groupe entrant parfaitement dans sa politique de renouvellement. Le nom, très terre-à-terre de prime abord, fait directement référence à la maison de la mère d'Ed Droste, dans laquelle l'album a été enregistré (Chris Taylor, multi-instrumentiste du groupe, en est par ailleurs le producteur). Il s'agissait simplement, selon le groupe, d'illustrer à quel point le processus de travail des quatre garçons a été influencé par cet endroit, dans une manière inhabituelle.

 

 

Aujourd'hui, Grizzly Bear considère cet album comme le premier réel travail de groupe qu'ils aient eu à effectuer, mais le considèrent comme trop studieux, réfléchi, et pas assez coulant. Si les quatre musiciens, au bagage musical très diversifié, ont naturellement beaucoup à apporter, cet album regorge d'idées au point d'en devenir difficile a appréhender. On y retrouve d'ailleurs des musiciens additionnels, dont Owen Pallett, à l'époque peu connu des mélomanes hipsters. Ces derniers (et pas qu'eux) ont donné un vrai écho à ce groupe de Brooklyn, qui deviendra avec Yellow House l'une des formations les plus marquantes du mouvement indé de ce coin d'Amérique devenu un temps le centre du Monde musicalement parlant. Du New York Times à Pitchfork, tout le monde s'accorde à dire que l'on tient là un groupe qui compte, et dont l'avenir est bien engagé. Estimation pertinente.

 

Veckatimest : la consécration

Avant d’entamer sur ce troisième opus qui adoubera Grizzly Bear comme l’un des groupes indé les plus importants de la planète, il serait injuste de se refuser le plaisir d’évoquer la tournée du groupe en compagnie du colosse Radiohead. Jonny Greenwood, le guitariste de la formation anglaise, dira lors de l’un des derniers concerts de la tournée américaine, que Grizzly Bear, qui avait joué en première partie, était “son groupe préféré”. Le quatuor de Brooklyn ne s’en est toujours pas remis, on se demande d’ailleurs qui ne succomberait pas à de pareilles louanges venant des auteurs de OK Computer.

Atterrissage, Retour à Cape Cod (quelque part dans le Massachusetts, près de la fameuse Yellow House), dans une maison louée pour l’occasion, afin de potasser dur. Le nom de l’album sera d’ailleurs directement emprunté à une île de la région, inhabitée et au patronyme indien, qui a visiblement inspiré le groupe qui s’y est baladé plusieurs fois pendant cette retraite spirituelle. De nouveaux morceaux ont fait leur apparition des mains même de Grizzly Bear lors d’apparitions télé courant 2008, notamment la fameuse “Two Weeks”. Veckatimest ne sort finalement qu’en mai 2009, le résultat, produit encore une fois par Chris Taylor, étant le fruit d’un doux perfectionnisme. Plus accessible, mais pas moins ambitieux pour autant, cet album contient la patte de chaque musicien, la composition pure ayant finalement échappé aux seules mains de Droste et Rossen.
On connaît la suite : 33 000 copies écoulées en une semaine, des tournées dans des salles bien plus grosses que ce à quoi ils étaient habitués jusqu’à présent (certains membres sont restés morts de peur pendant très longtemps à chaque montée sur scène, ce changement d’échelle n’a pas du arranger leur affaire), des synchros publicitaires... En France, beaucoup de non-initiés connaissent d’ailleurs Grizzly Bear sans le savoir, ce monospace ayant été un ambassadeur de choix.

 

 

Outre-Atlantique, on ne compte plus le nombre de dates que donne le groupe, ou de plateaux télévisés enchaînés tous les week-ends (une pratique courante aux USA, les chaînes n’hésitant pas à inviter de vrais bons groupes indépendants). Deux ans harassants pour les quatre garçons, qui ont eu toutes les difficultés à revenir à la vraie vie une fois le “cycle Veckatimest” terminé. Le constat est clair : avec Animal Collective, le groupe domine la nouvelle vague indie américaine, et met tout le monde d’accord.

 

Shields : la postérité ?

Ils ont forcément dû poser la question à Radiohead à un moment, quand on y pense. Damned, comment faire pour se surpasser lorsqu’on vous colle un piédestal en dessous des pieds ? Vu la tournure bénéfique des événements, la chute ne peut être qu’infiniement plus violente. La réponse, on la trouve aisément dans Shields, sorti cette semaine. Non, Grizzly Bear n’a pas fait son petit Kid A, comme tant de projets musicaux ont tenté de le faire à un moment de leur carrière. Contrairement à Thom Yorke et ses amis, qui, à leur façon, ont aussi collé au cliché de rock star (avec du thé et des névroses pour remplacer la drogue et les groupies), eux, ont toujours été effacés au possible. C’est toujours le cas aujourd’hui.

 

 

Et Shields en est un impeccable reflet. Sans esbroufe aucune, Grizzly Bear s’acharne à atteindre son propre nirvana, en épurant sa musique, en donnant de l’espace aux notes, en travaillant de façon plus collégiale que jamais, pour un album finalement plus beau, quoique moins facile de prime abord, que le précédent. La France aura l’occasion de les croiser au Pitchfork Music Festival Paris, nous y serons assurément. D’ici là, on espère avoir décrypté l’intégralité de ce qui s’apparente à l’un des albums de l’année 2012...

Shields (Warp/Differ-Ant)
grizzly-bear.net