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Interview : Jean-Louis Ménanteau, directeur de la Cigale

Interview : Jean-Louis Ménanteau, directeur de la Cigale

(photo - Tadeusz Kluba)

Il est un de ces hommes de l’ombre qu’on ne voit jamais, l’un de ces types besogneux au physique de boxer qui ne montent jamais sur le ring mais sans qui rien ne serait possible. L’équivalent d’un coach qui aurait troqué le protège-dents contre un portable qui vibre toute la journée, tout ça pour offrir au public parisien un spectacle de qualité avec – si possible – pas de perdant à la fin. Lui, c’est Jean-Louis Menanteau, patron de la Cigale depuis janvier 2011 et vieux briscard du métier qui a en a vu passer des poids lourds…

Après 17 ans à la tête d’une salle réputée d’Angoulême – la Nef – et d’un festival de rock indépendant – la Garden Nef Party d’Angoulême, stoppée en 2009 – Jean-Louis Ménanteau s’est installée dans le fauteuil du patron de la Cigale, histoire de donner un coup de sang, un coup de neuf, à une vieille dame de 125 ans qui aura vu passer sur ses planches des artistes comme Maurice Chevalier, Jean Cocteau, les Rita Mitsouko, Noir Désir et tout ce que la planète rock compte d’artistes dans le vent.
Sa philosophie de travail ? « Savoir faire de l’économie avec du bon goût ». Aux manettes de ce monument historique racheté par la maison de disques Because, Jean-Louis se décrit lui-même comme un aiguilleur qui s’active comme une fourmi pour presque tous les soirs offrir un spectacle exigeant, de qualité, mais aussi rentable… comment fait-on fonctionner un tel paquebot sans naufrage – surtout en temps de crise ? Et comment retrouver des challenges une fois passé la cinquantaine ? Interview avec un rockeur pur et dur, dans les coulisses du spectacle.

 

Depuis votre arrivée en janvier 2011 au poste de Directeur Général de la Cigale, pouvez-vous tirer un premier bilan ?

Quand on arrive dans une vieille maison comme celle-ci, faut d’abord comprendre comment ça fonctionne, tant au niveau administratif que technique ou humain. La Cigale c’est une grosse organisation interne, donc le premier travail que j’ai réalisé c’est de ressouder toutes les équipes, faire en sorte qu’il y ait une dynamique commune. Venant de l’extérieur et surtout du secteur public – je travaillais jusque là beaucoup avec les collectivités – j’ai essayé d’amener une méthodologie différente, en arrivant à la Cigale il m’est arrivé de dire « je viens de passer 25 ans dans le secteur associatif, les gens sont beaucoup moins compétents que vous mais ils mettent beaucoup plus de cœur ». Voilà. Je ne suis pas du genre à faire de la figuration, j’ai du caractère et ceux qui sont venus me chercher le savent ! (Rires)

 

C’est compliqué pour une salle comme la Cigale d’être en concurrence avec autant de lieux aussi proches, le Trianon, le Bus Palladium, les Trois Baudets ? Vu de l’extérieur on a l’impression que toutes ces salles se trouvent, littéralement, sur le même trottoir, distantes de seulement quelques mètres…

Il est vrai que le paysage a changé, mais la Cigale reste un pilier. Historiquement, l’Olympia et la Cigale ont toujours été en situation de monopole, en dépit de jauges différentes globalement elles se partageaient le plus gros du gâteau. L’Olympia est plus connu pour la chanson, parce que ça reste un lieu mythique et qu’il faut faire un Olympia, la Cigale est depuis sa réouverture en 87 plus axée sur le pop-rock. Mais effectivement, avec la réouverture du Trianon – qui est une magnifique salle, un lieu extraordinaire – la donne est différente. Parce qu’à la Cigale le public vient pour le concert mais s’en va directement à la fin, il ne flâne pas comme au Trianon, on est encore un peu moins convivial. Mais ça reste un lieu « approuvé » avec différentes configurations possibles, que ce soit l’option théâtre 900 places assises ou 1400 debout avec une plateforme modulable.

La Cigale

 

La « légende » tend à véhiculer l’idée que l’événementiel, le spectacle et les festivals resteraient les seuls secteurs musicaux à être bénéficiaires, sans vous demander votre avis là dessus, la Cigale parvient-elle à se maintenir, financièrement, ou sentez-vous une érosion liée à la crise ?

La Cigale reste une salle respectable et qui fonctionne environ 230 à 240 jours par an, au moment où je vous parle on est complet jusqu’au mois de mai prochain… Sur chaque date ouverte à la programmation, on se retrouve souvent avec quatre propositions, notre travail avec Corinne (Mimram, directrice artistique de la Cigale NDLR) c’est donc de faire des arbitrages, préférer tel spectacle par rapport à tel autre, fonction de l’image du lieu, de ce qu’on a envie de soutenir, etc... Bien évidemment, il y a des périodes plus compliquées comme l’été, les mois de décembre à février, où l’on favorise des spectacles humoristiques, le café théâtre. Mais globalement de la rentrée de septembre au printemps, on favorise les musiques actuelles, la pop et le rock.

 

C’est quoi le public type de la Cigale ?

Comment dire… la Cigale c’est entre 280.000 et 300.000 spectateurs par an, c’est un lieu ouvert quasi quotidiennement, donc ça dépend. Lorsqu’on accueille le festival des Inrocks, c’est un public d’étudiants et de parisiens entre 30 et 40 ans, quand on fait de l’humour, c’est différent. Mais de manière générale, je pense qu’on a un public transgénérationnel qui va de, euh… 17 ans à …

 

77 ans ?

Ah ah, ouais voilà. Le fait d’être situé sur un boulevard touristique, dans un quartier qui bouge beaucoup, fait que l’impact sur le public est beaucoup plus fort.

La Cigale

 

Pour vous qui avez passé 20 ans à créer votre « bébé » à Angoulême avec la salle de la Nef puis le festival de la Garden Nef Party, je suppose que l’histoire du lieu mythique qu’est la Cigale a du jouer dans votre décision de rejoindre la salle...

Ah bah oui, bien sûr. D’autant plus qu’à mon départ de la Nef, je n’avais pas vraiment pour objectif de reprendre la gestion d’une salle. Quitter Angoulême ce fut une vraie séparation douloureuse après 17 ans de mariage, j’avais pas vraiment envie de repartir dans une aventure similaire. Mais quand on m’a proposé la direction de la Cigale, ça m’a semblé différent. C’est un lieu mythique, je savais que ça allait me permettre de démontrer à tout le monde que je n’étais plus seulement un acteur régional mais aussi un professionnel parisien.

 

Puisqu’on parle de festival, n’est-ce pas un grand drame que l’ensemble des programmations soient désormais homogènes, et qu’on retrouve aux quatre coins de la France les mêmes artistes, sans distinction ?

Evidemment. L’uniformisation des festivals c’est un grand drame, mais cela montre aussi qu’il y a de la place pour des événements avec une vraie cohérence artistique. Depuis toujours sur le registre « rock », c’est la Route du Rock à Saint Malo. Mais en même temps, pour avoir des exclus il faut « boxer » au niveau européen, monter un festival sur 3 jours avec 3 scènes et environ 20.000 personnes pour donner aux groupes l’envie de jouer chez toi. 

 

Dernière question pour la route, il y a-t-il des artistes que vous aimeriez amener sur les planches de la Cigale ?

Récemment, il y a eu la reformation des Guided by Voices – avec un magnifique album – donc j’y travaille… (sourire). Sinon à la rentrée on aura Richard Hawley (le 10 octobre, NDLR) et j’en suis heureux, parce qu’il faut bien dire que je suis avant tout du rock… (…) A l’époque il y avait beaucoup moins de groupes, moins de styles, aujourd’hui c’est plus difficile de tout maitriser ou tout savoir sur la prolifération des artistes, il faut constamment rester à l’affut, s’informer avec le net, la presse écrite, j’arrive à faire ma synthèse pour rester au courant et faire mes arbitrages. Depuis l’adolescence, j’ai réussi à garder ce côté sale gosse et depuis ça ne m’a jamais quitté.