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Quentin Dupieux : "Wrong", le parc d'abstraction

Quentin Dupieux : "Wrong", le parc d'abstraction

Que ce soit en tant que Mr. Oizo ou sous sa véritable identité, Quentin Dupieux fonctionne tellement en roue libre qu'il finira par consacrer un film à un pneu. Attendez... On vient de me le confirmer, c'était le sujet de son précédent long-métrage "Rubber", œuvre d'art brut parfois proche du génie où le concept du pneu psychopathe se dégonflait (hélas) trop vite. Éternel amateur, Dupieux sortira en aout un troisième film toujours empreint de la fraîcheur du premier, noyé dans un surréalisme qui est aussi sa seule bouée de sauvetage.  

"Dolph se réveille un matin et son chien a disparu. Son monde va alors connaitre une nouvelle dimension". Chez Dupieux, comme dans le porno, le synopsis semble toujours n'être qu'un prétexte.

Qu'il soit producteur freaks sous le nom de Mr. Oizo ou réalisateur freaks en tant que Quentin Dupieux, on ne sait jamais vraiment sur quel (contre) pied danser avec lui. D'ailleurs on ne sait jamais vraiment si on a pied (tout court) dans ses œuvres. Seule certitude, si l'animal a deux têtes, il n'est en revanche animé que par un seul esprit : provoquer un sentiment fort chez son public. Soit il vous répugne, soit il vous amourache mais Dupieux ne se contente jamais d'une demi-molle. Pour parvenir à ses fins, là où la facilité recommanderait la surenchère, il opte pour une mise en scène de sa propre personne (il annonce lors des rares interviews qu'il accorde qu'il crée tout à fait au hasard ou qu'il découvre ses films au montage) et une volonté de substituer toute réflexion par une absurdité radicale. Escroc ou génie, c'est justement la question que pose chacun de ses films puisque Dupieux place systématiquement son public devant un même dilemme : est-ce que Oizo sait flairer le pigeon ou remet-il en cause (surement inconsciemment) les conventions du cinéma tel un néo-dada? Oui, chez Dupieux, le sous-texte donne de la lecture pour l'hiver. 

Lors de son premier manifeste surréaliste, André Breton prônait un art issu de la "dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ". Votre ticket pour WRONG en main, n'oubliez pas d'observer une pensée pour Dédé puisque c'est son héritage que l'on dilapide ici. 
Le premier de ses amendements a été posé dans une tirade de Rubber, il s'agit du "no reason". En gros : justifier l'injustifiable en arguant qu'on n'a pas à se justifier. Ce qui nous distingue des animaux (outre le fait d'utiliser des water closet) est qu'eux ne se posent jamais la question de savoir pourquoi. Dupieux (et son côté Oizo) non plus. Cet anti-raisonnement est la clé d'une porte nous conduisant de l'autre côté du miroir dans chacun de ses films. Avec WRONG, Dupieux cherche à déstabiliser en jouant sur le glissement permanent de la raison : les protagonistes meurent et reviennent (no reason), Dolph continue à bosser quotidiennement trois mois après son licenciement dans une boite où l'alarme incendie est déclenchée en permanence (no reason), son voisin fait du jogging mais en a honte (no reason) et lorsqu'il se réveille il n'est jamais 8h mais 7h60 (no reason). C'est cette insertion naturelle d'aberrations au sein du quotidien qui rend l'absurdité parfaitement ordinaire dans WRONG. Pourquoi les choses se passent ainsi ? No reason

Chose difficile à concevoir lors de son précédent film, Dupieux a dépassé les bornes de Rubber avec WRONG. Si Rubber avait un concept (un pneu sociopathe tenant le haut de l'affiche), WRONG ne s'ennuie plus avec ce genre d'arbre cachant la forêt. Libéré de toute idée forte, Dupieux a désormais le loisir de naviguer en eaux troubles sans chercher le moindre cap. Il en résulte WRONG, un film où le rythme se dilate comme une pupille de crackheads et où les acteurs sont invités à tirer le meilleur de leur médiocrité. WRONG est une flaque, un ectoplasme de film, une œuvre à la consistance insaisissable et (donc) fascinante où l'inconscient à tombeau ouvert fait du surnaturalisme une matière ordinaire.   

Lorsqu'on lui pose la question, Dupieux lui-même est incapable de décrire son film: "c'est mon troisième et... je ne vais pas essayer de le définir, je n'ai aucune idée de ce que c'est". On ne mendiera pas à nos esprits troublés une quelconque analyse de comptoir puisque Quentin lui-même ne voit aucune explication à WRONG. Un livre de psychologie pour débutants sur les genoux, on verra malgré tout un énorme symbole dans ce personnage qui trouve son salut dans le fait de conduire sans but précis : il s'agit de Dupieux et de son troisième film WRONG.

Sortie en salles le 5 septembre 2012
https://www.facebook.com/WRONGTHEMOVIE 

Matt Deshours