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Jay & Kanye : frères ennemis ?

Jay & Kanye : frères ennemis ?

Vendredi 1er juin, 21H. Extinction des feux. 20'000 gorges déraillent dans un cri assourdissant. Les premières notes s’élèvent au-dessus des bras levés : un chœur martial qui annonce le début d’un rap-opéra de trois heures. Deux silhouettes découpées au laser apparaissent, tandis que les basses de H.A.M. rebondissent sur les murs de Bercy.

Harnachés de cuir, lestés de chaines en or comme un symbole du poids de la réussite, le « demi-milliardaire»  et l’émo-mégalo enchaînent leurs couplets avec une rage de débutants. Ils sont séparés par la fosse, chacun sur une mini-scène à un bout et l’autre de la salle. On se demande si leurs divergences créatives ont finalement eu raison de leur collaboration, si cette tournée n’est qu’une illusion… Les rumeurs parlent d’un Jay-Z fatigué par les frasques de Kanye, de différends financiers, de clashs en studio pendant l’enregistrement. Crash final de deux égos hors-normes ?

Leur aventure commune commence en 1998 avec « This Can’t Be Life », sur l’album The Dynasty. Shawn Carter, déjà patron de label et producteur exécutif, a repéré le talent du jeune de Chicago débarqué à New York pour produire sur les albums de Jermaine Dupri, Foxxy Brown ou Goodie Mob. Ses instrus samplent souvent d’obscurs tracks de soul en pitchant la voix vers les aigus, effet « Chipmunk » garanti.


Jay-Z est le premier poids lourd à lui faire confiance, et dans la foulée les contrats prestigieux s’accumulent. Quelques années passent, et l’ambitieux monsieur West veut passer sur le devant de la scène. Pendant des mois, il bosse ses démos, les envoie à tous les labels qui le refusent tous. Jay-Z lui-même mettra longtemps à lui tendre la main pour partager une partie du gâteau.

Leurs rapports deviennent complexes, entre amis, compétiteurs, patron/employé et mentor/protégé. Tout ce que Jay a, Kanye le veut. Mais après plusieurs albums réussis et une trajectoire fulgurante, la compétition tourne presque à la jalousie. Kanye en parlera très bien sur « Big Brother », un titre à la vulnérabilité rare qui lui permet de balancer des vérités sévères sur son « grand frère » sans pour autant se brouiller avec lui.

Leur complicité est évidente dès la deuxième chanson du concert, « Otis ». Ils se sont déjà rejoints sur la scène principale devant un immense drapeau américain. Effectivement, ils peuvent s’engueuler pour un choix de prod (on dit que leur album a connu 2 versions entières mises à la poubelle) ou une histoire de coûts de tournée (et le plus dépensier n’est pas celui qu’on croirait...), mais comme le rappelle Carter, c’est parce qu’ils se poussent mutuellement à l’excellence constamment.

Le défilé de hits qui s’enchaînent confirme que le C.E.O. du R.O.C. a toujours eu l’oreille et l’esprit ouvert pour sélectionner ses collaborateurs, sans quoi il n’aurait pas sorti 10 albums numéro 1 au Billboard (record dépassé uniquement par les Beatles). Et sans le succès de Kanye, Jay ne serait pas le même aujourd’hui.

Leurs répertoires sont si riches qu’ils se relaient sur scène en solo pendant une bonne heure avant de revenir ensemble assommer la foule à coups de Watch The Throne. Coup de grâce : 10 répétitions de « Niggas In Paris ». Spike Lee lâche sur Twitter que ce concert parisien a surpassé New York, Los Angeles et Londres, on savoure. Et comme un mot magique, on entend Jay-Z répéter : « AGAIN ! ».

11 fois : record battu.

Julien Sorrenti