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Para One, les marches du pouvoir

Para One, les marches du pouvoir

Il vient à peine de sortir son deuxième album, et tout le monde est à genoux. Para One est-il le sauveur de la musique électronique made in France ? Récit d’une ascension pas comme les autres, faite de Passion avant tout.

Pedro Winter nous avait prévenus : le nouvel album de Para One pourrait faire de l'ombre aux deux robots les plus connus du monde de l'électro, pour lesquels il a pourtant travaillé avec abnégation pendant plus de dix ans. Meilleur que Daft Punk, ce type aux allures d'intello parigot ? À dire vrai, et après plusieurs écoutes de ce Passion qui en déchaîne pas mal, le pari pourrait être gagnant. Si les créateurs du tout-puissant Homework sont sur le déclin, Jean-Baptiste de Laubier, qui a débuté comme producteur hip-hop pour ses potes, est aujourd'hui au sommet de son art. Les étapes, il les a toutes passées avec brio, marquant plusieurs pans de la musique indépendante hexagonale de son empreinte. Prêts pour un voyage dans la galaxie Para One ?

 

La horde des assassins solidaires contre la haine, vous connaissez ? C'est le tout premier collectif de Para One, dans lequel il a évolué sous le pseudonyme de Paradoxal H, alors à peine majeur. Né à Orléans mais ayant grandi à Paris, dans une famille nombreuse, il n'a jamais dévié de ses ambitions créatrices, qu'elles soient musicales ou non : ce type est diplômé de la prestigieuse Fémis, école de réalisation de laquelle sortent beaucoup de futurs grands noms du cinéma. Il sera par ailleurs l'auteur de plusieurs courts-métrages, mais c'est bien en tant que producteur hip-hop qu'il s'illustrera par la suite, ses mixtapes Quality Streetz étant probablement le premier fait marquant de sa carrière.

 

Para One, un TTC à part entière

Dur d'être passé à côté de ce trio de hip-hop alternatif français aux voix et aux scansions singulières. Cuizinier, Tido Berman et Teki Latex ont beau avoir des carrières actives en tant qu'individualités distinctes aujourd'hui, ils doivent tout à TTC, et Para One a été partie intégrante de leur succès. Si sa contribution au très hip-hop Ceci n'est pas un disque reste marginale leur second album Bâtards Sensibles (2004) est clairement marqué par l'empreinte de ses productions, le boulot étant partagé avec Tacteel (reconverti aujourd'hui à la chanson sous son patronyme civil Jérôme Echenoz), sous le blaze explicite de Fuckaloop. 3615 TTC, troisième et ultime album du crew, officialisera tout ce petit monde dans le line-up officiel du groupe, Para et ses amis pousseurs de boutons étant considérés comme davantage que de simples producteurs, au sens « hommes de l'ombre » du terme. Il s’essaiera même au micro ! Inutile de préciser que les relations entre Para One et les autres membres perdureront bien après la mise en pause du collectif, mais chaque chose en son temps...

 

L'expérience solo et Institubes

2003 : Para One sort l’EP Beat Down, deuxième à sortir de sa besace en tant qu’artiste solo. Il s’agit également du tout premier maxi sorti sur Institubes, label fondé, entre autres, par Teki Latex. On retrouvera naturellement les trois TTC, entre autres, sur le morceau-titre. Affaire de famille, toujours. Ce maxi sonne également comme une déclaration d’amour explicite à une frange “intello” de l’électro, le morceau “J’aimerais bien” regardant clairement, et avec subtilité, du côté d’Autechre. S’ensuit une histoire d’amour avec le label qui durera jusqu’à sa fin, en 2011. En amoureux imperturbable du hip-hop, il participera au projet “L’atelier”, sur lequel on retrouvera Tacteel, James Delleck, Fuzati (Klub des Loosers), Teki Latex (toujours lui) et Cyanure, le résultat étant aussi dévoué à la cause hip-hop qu’il est inclassable dans ce genre même. La pièce principale de son œuvre solo s’appelait, il y a peu de temps encore, Epiphanie, premier album dense, compilant des pans entiers de la musique a priori insolubles entre eux, la recette finale étant d’une complexité effarante. De l’imparable “Dudun-dun”, tube dancefloor remixé dans tous les sens et joué par tous les DJs de la planète, à “Les Soleils Articifiels”, qui pourrait illustrer une bande originale d’un film expérimental sur une expédition en Antarctique, il y a un gouffre qu’il s’est affairé à réduire, avec succès. Ceux qui osent le nier sont sots : Para One aura été, pendant cette période, une figure incontournable de la production “made in France”.

 

Caméra, B.O., réflexion

Les dernières années des noughties, pour Para One ont été celles d’un effacement relatif du petit monde de la musique électronique hexagonale. Ses velléités cinématographiques le stimuleront sur plusieurs aspects. It Was On Earth That I Knew Joy, court-métrage réalisé pour le label Sixpack, le voit revenir derrière la caméra. La Naissance Des Pieuvres, de Céline Sciamma, aura également le droit à une bande originale signée Para One. Il s’illustre également, au printemps 2010, en produisant un titre d’Alizée, devenue pour un temps (celui de l'album Un Enfant du Siècle) l'égérie d'une frange pointue de l'électro française. On apprendra beaucoup plus tard que cette période (2007 - 2010, pour faire large) a également été difficile à gérer sur le plan personnel pour lui, ce qui l’a amplement freiné dans ses pulsions musicales. Prendre du recul pour mieux repartir, apprendra-t-on plus tard, aura été sa meilleure stratégie au final.

 


IT WAS ON EARTH THAT I KNEW JOY par sixpackfrance

 

Reprise d’activité

Beaucoup voient dans l’EP Kiwi/Toadstool, sorti chez Sound Pellegrino en juin 2010, l’acte de naissance du Para One 2.0. Non pas qu’elle soit nécessairement différente de la première, mais il s‘agit clairement d’un retour libératoire. Les premières ébauches d’un deuxième album que tout le monde semble attendre seront finalement injectées dans un projet de duo, nommé Slice & Soda, mené de front avec San Serac, et dont le résultat a vu le jour en 2011 sous forme d’un excellent album sorti chez Sixpack. Année charnière pour Para One, soit dit en passant : Institubes déclarant officiellement forfait, il s’allie avec Bobmo et Surkin pour former Marble Music, label aujourd’hui incontournable dans le paysage culturel international, au même titre que Sound Pellegrino, et loué pour son talent dans la mise en avant de nouveaux producteurs à la pointe de l’innovation. Il sortira régulièrement des morceaux sur ce label, que ce soit en solo (l’EP Mother) ou avec ses acolytes (sous le nom de Marble Players). Son travail de producteur, qu’il ne semble pas prêt d’arrêter de sitôt, a atteint un niveau d’implication et de talent impressionnant sur le troisième album de Birdy Nam Nam, Defiant Order. Il l’avoue lui-même : cette expérience l’a conforté plus que jamais dans un rôle (bosser pour des tiers) qu’il entend jouer pendant longtemps encore. Les années 2010 à peine entamées, Para One semble déjà les posséder au creux de sa main.

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Une histoire de Passion

Tout le monde l’attendait, celui-là. Para One a laissé couler six ans antre ses deux albums solo, une éternité dans le monde de la musique d’aujourd’hui. Au vu du CV évoqué dans les paragraphes précédents, on ne s’en formalise guère. Mais tout de même. Passion, dernier album de Para One tout juste mis en bacs, est le deuxième long-format à être inscrit au catalogue Marble Music (le premier étant celui de Surkin), le label ayant davantage pour objectif de mettre des EPs sur le marché. On peut toujours douter du bien-fondé économique de la chose. Si Para One ne vendra probablement pas des caisses de disques, son art a probablement atteint un sommet. Moins purement démonstratif qu’à certains moments de sa vie de producteur, il marche certes dans le sens du vent, mais il aurait au final tendance à en devancer le souffle. Une réinvention de l’électro, du hip-hop (auquel il restera lié jusqu’à la fin, on l’imagine), du funk, de la soul et de la pop, qui se mélangent dans une aisance qui ferait presque peur. Il pousse le vice jusqu'à réaliser le clip de son premier single, "Lean On Me", où l'on surprend Teki Latex en flagrant délit de romantisme... L’un des albums de 2012 assurément, mais on serait prêt à parier qu’il permettra à Para One d’entrer dans une postérité à laquelle seuls quelques statues ont droit, notamment... Daft Punk et Justice. En attendant, il compte bien tailler la route avec ses machines, sans en faire trop (il réfute clairement la surenchère scénique amenée par l’ère De Crécy), mais avec Passion, forcément. On peut déjà parier qu’il y aura du monde au balcon.