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Lives électro : du visuel sinon rien

Lives électro : du visuel sinon rien

10 ans d'Ed Banger Records, Vitalic, Paul Kalkbrenner à Paris... L'électro reprend ses droits en ce début d'année. Attention cependant : pour réussir à frapper fort sur scène, la musique ne suffit plus. Analyse.

Au temps d’Aphex Twin, des débuts de Laurent Garnier, d’Underground Resistance ou de l’âge d’or de la drum’n’bass, l’équation était simple. Un type, parfois plusieurs, quelques boîtes avec des boutons (ou des platines, selon l’usage), l’affaire roulait sans problème, du moins tant que quelque chose sortait des enceintes. La musique électronique, dans la plupart de ses composantes, a commencé à apparaître aux yeux du monde de façon quasi détachée de ses géniteurs, qui laissaient, tapis dans l’ombre, leur oeuvre parler d’elle-même. L’archétype du club dans sa version 90’s ne comprend pas de DJ booth surplombant la fosse et offrant la corporalité du maître de la sono à son auditoire. Puis, tranquillement, au delà d’une certaine popularité fugace, l’électro s’est ancrée dans le paysage, est devenue commune sans pour autant perdre en intérêt. Au contraire, elle y a gagné en diversité. Mais qui dit nouveaux publics, dit nouveaux usages, et nouvelles façons d’appréhender la scène. Inutile d’expliquer le symptôme des principaux représentants de la communauté électro à travers le monde, qui ont, pour la plupart, été confrontés à certains problèmes d’égo.

Oui, le DJ électro est devenu star. Mais au delà de ça, le producteur, celui qui forge le son à coups de potentiomètres et de séquenceurs, a bien dû s’adapter à sa nouvelle place dans l’échiquier des musiques actuelles, coincé entre le rock, le hip-hop et toutes les autres mouvances de musiques “scéniques”. La transformation, si elle a été expérimentée pendant des années (souvenez-vous de la deuxième partie des années 2000, époque bénie du terme “VJing”) n’est devenue effective que très récemment. Bon sang, mais c’est bien sûr : inutile de se donner la peine d’exister en tant que personne sur une scène de toute façon trop grande (et inadaptée) pour n’importe quel projet à base de machines ou de platines. Non, pour assurer une présence sur un lieu “rock”, il faut donner à voir, remplir la case vide qui manque aux musiques électroniques pour se mettre au niveau.

 

L'électro et son rapport aux images : une longue histoire

L’idée d’associer des identités visuelles fortes aux musiques électroniques n’est pas neuve, loin de là. Les free parties dans les années 90, notamment les sound-systems trance, véhiculaient, que ce soit par leurs flyers, leurs décorations et leur code vestimentaire, un marquage culturel clair, marginal et revendiqué comme tel. Les cagoules d’Underground Resistance ? Jeff Mills et ses collègues gantés savaient bien que, s’ils véhiculaient le principe d’une techno anonyme, dont le message parle de lui-même, leurs dégaines de gangsters militants leur donnaient tout de même une certaine gueule. On ne parle même pas du phénomène Daft Punk, les deux frenchies ayant réussi à atteindre un statut de star jamais atteint auparavant dans le milieu de la musique électronique, malgré leurs masques. On peut encore citer les Chemical Brothers, qui ont toujours aimé les shows visuels, ou, en grand précurseur, notre Jean-Michel Jarre national. À l’inverse, l’écurie Warp, menée par Aphex Twin, de même que les types de chez Ninja Tune (Coldcut, Mr Scruff...) ont toujours joué la carte de l’effacement pur et dur, parfois pour cacher une certaine timidité. Ces dernières années, une nouvelle recrue est entrée dans ce formidable jeu de plateau mouvant qu’est le monde de la musique indépendante. La crise du disque, si elle ne présente pas que des inconvénients, en a poussé plus d’un sur la route, à enchaîner les concerts à n’en plus pouvoir, parfois à reculons. Pour gagner sa croûte, il faut des dates. Et pour trouver des dates en festival d’été, un sampler et une boîte à rythme ne suffisent plus.

 

L'impulsion De Crécy

Le premier à avoir ouvert la voie royale, en tout cas en France, s’appelle Étienne de Crécy. Ce cas est particulièrement étonnant car il pointe la renaissance de l’une des têtes de file de la french touch durant la fin des 90’s, ayant largement disparu des radars pendant un temps, et ce uniquement par le live... Et pas n’importe lequel : De Crécy se montre, avec tout son attirail musical, au coeur d’un énorme cube composé d’une structure de métal et de tissu, la façade présentant neuf carrés. La projection d’images sur la toile semi-transparente tendue sur cette structure fait prendre vie à l’installation, qui semble se mouvoir comme un Rubik’s Cube, se plier, s’éclairer de l’intérieur... On en prend plein les yeux et les oreilles, l’artiste, sans se montrer plus que ça, reste présent aux yeux de l’intégralité de l’audience, bref, la balance semble être à l’équilibre. Son omniprésence en festivals depuis quelques années a déjà donné plein d’idées à certains...

 

Don Rimini, aux Trans Musicales 2011, a présenté son live “A Space Odyssey”, juché sur un monolithe impressionnant qui recevait le même type de projections. Sa saison 2012 a également été excellente, son show étant adapté à de grandes audiences en extérieur, alors qu’il peinait à sortir des clubs il y a encore un an, lui qui se revendique DJ avant tout. Le show le plus impressionnant de ces derniers mois reste encore celui d’Amon Tobin, qui a su relancer sa carrière de manière admirable avec une nouvelle tournée nommée ISAM Live. Il y est enfermé dans une forêt de petits cubes qui se mettent à briller, à se démonter visuellement, bref, à vivre comme un organisme indépendant, ce qui donne une perspective inédite à la musique mentale du producteur. Autre exemple de succès en la matière : la fameuse “shadowsphere” de DJ Shadow a roulé sa bosse partout où il était possible de jouer ces deux dernières années.

 

Certains groupes d’artistes “A/V” vont même jusqu’à approcher la notoriété des artistes (ou les événements) pour lesquels ils travaillent. À Nantes, le collectif AntiVJ collabore régulièrement avec des artistes électro pour les “habiller” et part en tournée avec eux (ils ont récemment travaillé avec Murcof). Le duo 1024 s’est illustré l’an dernier avec sa “Boombox”, créée pour l’événement parisien “We Love Boombox”, qui a repris, pour un soir, le principe de projection sur un échafaudage nappé de tissu cher au fameux “square cube” d’Étienne de Crécy... dont ils sont les géniteurs. Le collectif a aussi travaillé sur un ghetto-blaster lumineux du même acabit pour un “back to back” d’Agoria et Oxia au festival Scopitone, festival très branché sur les arts numériques. Pour ce qui est d’Amon Tobin, les auteurs du show s’appellent Vita Motus Design et Leviathan. Du côté de l’Angleterre, les visual designers d’UVA ont également un agenda bien chargé.

 

Visual business

Conséquence directe de la chose : certains événements s’axent de plus en plus exclusivement sur ce type de performances, la programmation virant parfois au très pointu. Mais la plupart n’hésitent pas à ne garder que la grandeur visuelle suggérée par cette nouvelle vague sans forcément en garder les principes d’expérimentation : SebastiAn, avec son live aux visuels très politiques, ou Paul Kalkbrenner, qui sillonne l’Europe encadré par une structure polygonale entièrement blanche sur laquelle sont projetés des visuels, n’ont aucun mal à rameuter les foules. Côté DJ, On pense également à l’accompagnement visuel des sets d’Agoria ces derniers mois. Dans tous les cas, impossible de faire rentrer ce genre de prestations sur une scène trop petite : ces choix sont donc ceux d’artistes à la carrière déjà bien lancée.

Corollaire de tout cela : si l’entité musicale que tu diriges n’est pas assez grande pour pouvoir te permettre de fournir une mise de départ, jeune padawan, te voilà condamné à rester derrière tes machines... avec une difficulté supplémentaire pour trouver des dates. C’est simple : les festivals majeurs calent de moins en moins d’entités purement électro qui n’ont rien à proposer en termes de jeu de scène (pas de guitares, de batterie...) ni de quoi occuper visuellement un public très demandeur. Le panel de choix possibles pour ce genre de formation, hors festivals, se résumant à jouer (ou à mixer) en club, ou en petites salles de concert, c’est une option importante de se faire connaître qui s’effrite.

 

Changement de public, changement de moeurs

Surtout, c’est bien la problématique de la mise au monde, via la scène, d’une musique qui n’est pas conçue pour être jouée sur une scène qui se pose. Si certains, à l’image d’Apparat, choisissent la voie inverse, à savoir jouer en groupe et prendre le parti d’une présence organique sur scène au lieu de la conceptualiser par un appui visuel, il s’agit bien, avant tout, de coller à une évolution des habitudes de “consommation” du public, et en particulier de sa partie la plus jeune. Aujourd’hui, la techno, la house et le dubstep s’incarnent. Et pour la multitude de musiciens du joli monde de l’indépendant, qui n’ont pas la notoriété ou l’ego d’un Skrillex ou d’un Tiësto, il faut redoubler d’inventivité avec les moyens du bord. Entre l’utilisation d’interfaces musicales inédites, parfois fabriquées pour l’occasion (le nouveau show des Scratch bandits Crew en est truffé) et certaines techniques “actives” de création visuelle (le “wiijaying”, qui utilise une manette de Wii pour influer sur une création visuelle projetée sur un écran, par exemple), la situation a au moins l’intérêt d’insuffler un vent de créativité sur ce tableau. On peut regretter que l’idée soit de coller à une demande, et de stimuler l’appétit visuel d’un public qui n’a pas forcément grandi avec les codes classiques de la musique électronique, mais, au delà des évolutions stylistiques qu’elle a pu montrer ces dix dernières années, il s’agit là d’un changement majeur de son appréciation en tant que telle. Dans certains cas, au détriment de la musique elle-même.