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Totally Enormous Extinct Dinosaurs : le chaînon manquant

Totally Enormous Extinct Dinosaurs : le chaînon manquant

L’histoire de ce jeune anglais au nom de scène imprononçable est aussi courte que chargée. À l’heure où T.E.E.D. s’apprête à révolutionner la pop et l’électro, il est temps de savoir à quel saurien on a affaire. Focus.

Décembre 2011, Trans Musicales de Rennes. Certes, le festival breton a la réputation d’être avant-gardiste sur ses choix. Mais cela faisait un bail qu’une telle surprise n’avait pas été dénichée et mise sur une scène d’envergure. Avant cette date, Orlando Higginbottom jouissait déjà d’une certaine aura auprès des gens “au courant”, l’oreille en permanence vissée sur les bruits constants émis par Twitter et la blogosphère musicale. Les amateurs éclairés, venus constater la promesse d’une découverte ahurissante, en seront pour leurs frais : Totally Enormous Extinct Dinosaurs a prouvé ce soir là qu’on pouvait faire de l’électro puissante, de la pop maline, tout en puisant ses sources dans une érudition musicale sans faille. Juin 2012 : T.E.E.D. s’apprête à sortir son premier album, Trouble, et on s’attend à un carton plein au niveau des critiques. Mais quel est l’ADN de ce drôle de type ?

 

Famille et partitions

Pas besoin de chercher midi à 14 heures pour trouver d’où vient T.E.E.D. : il prend ses origines directement dans le génome d’Orlando Higginbottom. Son père, professeur de chorale à l’université, est un personnage-clé dans la construction de l’artiste qu’il sera plus tard. Il avoue aimer l’opéra et la musique classique de manière spontanée, même si on imagine que quelques disques lui ont également été mis dans les mains, ce qui ne dément en rien les qualités d’analyse et d’écoute acquises par le futur producteur. Puis son grand frère prend le relais, et l’initie à la musique électronique au virage de ses dix ans. Lui en viendra tout d’abord une attirance pour la jungle, au détriment du 4-to-the-floor dans un premier temps (il avoue aisément avoir détesté la house et la techno avant de s'y ouvrir bien plus tard). La chorale de papa, ainsi que le piano, qu’il pratique déjà depuis quelques temps, sont mis progressivement de côté au profit d’une petite armada de machines, les acquisitions s’étalent tout au long de son adolescence.

 

L’innocence comme valeur musicale

Ce qui a rendu T.E.E.D. aussi bon, ce n’est pas sa boulimie musicale et sa soif de découverte. C’est justement son ignorance de l’historicité de tous les genres qu’il a appréhendés jusqu’à présent, son regard sur la notion de Musique étant bien plus frais que n’importe quel indie-boy autodidacte. Non, lui, il s’en fout, s’il faut marier disco, house et indie-pop, il le fait sans stress, et surtout sans le poids de l’héritage des musiques qu’il manipule, lui qui est ancré dans une érudition venant davantage de sa pratique “classique” de la musique. Arrivé au bout de sa lune de miel avec la jungle, puis le hip-hop, au tournant de ses 20 ans, il découvre ainsi l’univers pop sur le tard, lors d’une période de “creux” entre lui et ses machines. Cette remise en question fera émerger son alter ego musical actuel, qui embrassera alors la totalité du spectre musical pour l’inclure dans sa recette éminemment singulière, rapidement saupoudrée d’une voix humble et mesurée, à l’image de celui qui la porte.

 

Un nom, un son

On croyait les chapelles enterrées, et les modèles prédéfinis de patronymes musicaux également. En cette époque de floutage des frontières stylistiques, les entités musicales n’ont jamais été aussi peu imaginatives, la dictature de la mélancolie néo-vintage chapeautant l’esthétique des choix de noms de groupes. Un type seul, qui tente l’humour, en plaçant une référence à l’ère des grands reptiles alors même que sa musique se place dans une modernité sans faille, ça, on aime davantage. Totally Enormous Extinct Dinosaurs, c’est certes difficile à prononcer la première fois, mais ça marque d’un seul coup.
On ne sait pas si c’est le nom où le son qui a tapé dans l’oreille de Joe Goddard, qui l’a rapidement signé sur son label Greco-Roman, qui lui a clairement servi de tremplin. Le diptyque d’EPs “Sixty Dancehalls” et le maxi Household Goods, sortis entre 2009 et 2010,  ont installé le son T.E.E.D. partout où il a pu s'insérer, comme si une nouvelle forme de vie protéiforme envahissait tous les espaces laissés vacants par le manque de créativité de la sphère indépendante ces dernières années. Mais ce sont vraiment les titres “Garden” et “Tapes & Money” qui l’ont fait grimper d’un cran. Entretemps, il a, lui aussi, cédé à la tentation du remix commandé, de Fenech-Soler à Katy Perry en passant par Lady Gaga. Encore une fois, un beau mariage mainstream-indé, qui prouve en tout cas que tout le monde a les yeux rivé sur ce môme rouquin et timide originaire d’Oxford.

 

Changement d’ère

Les têtes de rockers désabusés, clônes sans âme de Morrisey ou de Ian Curtis, ça n’a pas l’air d’être le délire de Higginbottom, qui assume sa singularité à 100%. Un nom qui rappelle le Jurassique ? Ça vaut bien un costume approprié, non ? Ainsi, T.E.E.D., à chaque apparition, est looké en saurien arty, souvent multicolore, enfantin et psychédélique. C’est d’ailleurs ce qui a marqué les cohortes de curieux venus s’entasser dans un hall froid des Trans Musicales. La prochaine étape française, pour lui, c’est le Nouveau Casino le 28 juin. Plus tôt dans le mois, le 11, sort Trouble, son premier album. Inutile de dire qu’il est attendu, ceux qui ont déjà eu la chance de l’écouter le notent déjà dans leurs tops 10 de fin d’année. Les médias spécialisés se tiennent prêts, sa première couverture de magazine sera d’ailleurs française. Le challenge qu’il devra relever dans les prochains mois sera celui de la régularité scénique, mais c’est surtout le moyen terme qui pourra s’avérer dangereux pour lui. T.E.E.D., avec un tel début de carrière et un bagage musical aussi fourni, sera forcément sollicité de toutes parts. À lui de voir, quand le moment viendra, s’il souhaite conserver son indépendance sonore, ou s’il souhaite se transformer en petit frère de Calvin Harris. Même un dino peut glisser sur une peau de banane, mais T.E.E.D. n’a pas l’air de vouloir sacrifier quoi que ce soit sur l’autel de l’authenticité. Jusqu’ici, tout va pour le mieux, donc.