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Nicolas Jaar : les raisons d'un succès

Nicolas Jaar : les raisons d'un succès

Il y a deux ans, Nicolas Jaar n'existait tout simplement pas. Tout juste auréolé de ses vingt printemps, il préparait pourtant consciencieusement quelque chose qui l'aura rapidement dépassé. Ce fils d'artiste, né à New-York d'un père américano-chilien (Alfredo Jaar, internationalement reconnu pour ses travaux photographiques, architecturaux et audiovisuels) et d'une mère aux origines françaises, a vécu une enfance partagée entre deux Amériques. Ayant passé sa petite enfance au Chili, résident de Big Apple depuis ses huit ans, il sait pertinemment qu'il deviendra musicien au beau milieu de l'adolescence. Biberonné à Ricardo Villalobos, bercé à la culture française de part son éducation (qui s'est déroulée, à Santiago comme à New York, dans des lycées français), il revendique un parcours qui ressort nécessairement dans sa musique, hybride, élégante, habitée... Mais en aucun cas fédératrice ou tubesque. Nicolas Jaar est donc un cas d'école, qu'il convient d'analyser. Comment Space Is Only Noise, unique album de ce tout jeune producteur (22 ans au compteur) a-t-il pu déclencher autant de ferveur ? Et, corollaire du point précédent, comment Jaar s'est-il retrouvé, presque malgré lui, comme nouveau hérault de l'électro pointue ?

L'érudition comme influence

Nicolas Jaar a peut-être décidé, à l'âge de 14 ans, de prendre le chemin des potentiomètres et des claviers. Le truc, c'est qu'il n'a pas nécessairement baigné dans la musique électronique étant plus jeune. Si cela avait été le cas, nous aurions eu droit à un autre Nicolas Jaar, probablement davantage rempli de basses anglaises, ou de rythmes house syncopés destinées à être joués fort, très fort. Chacun ses choix : il a préféré écouter du jazz, du classique, de la cold wave, et se plonger dans la peinture surréaliste et la littérature comparée, qu'il a étudié. Symptômes magnifiques d'une enfance privilégiée et érudite, sa musique transpire tout son être, composé de fragments de Keith Jarrett, de New Order, de René Magritte et de Jean-Luc Godard. Lui-même avoue intégrer une masse non négligeable de culture française dans sa musique, ce qui explique probablement l'attachement particulier que le public hexagonal peut avoir avec sa musique. Le résultat tient en treize pistes qui ne sont ni totalement électro, ni totalement autre chose, mais qui se posent à la croisée d'une multitude de chemins, en les empruntant tous à la fois, et touchant d'autant plus de publics. Mais Nicolas Jaar n'a jamais fait ça à dessein. Il a juste décidé de peindre du son, pour lui avant tout.

 

 

Humanisme musical

Dans les années 10, il est de plus en plus curieux d'entendre un musicien "professionnel" défendre une idée presque "lutte des classes" de la musique indépendante. Pourtant, Nicolas Jaar l'a déjà dit : il ne signera jamais en major. Il préfère bosser avec Wolf+Lamb, label de Brooklyn plutôt microscopique mais archi-respecté (le morceau ci-dessus, nommé "Time For Us", provient de cette période), avant de se frotter aux fossoyeurs du groove noir de Circus Company, puis de monter son label en 2009, target="_blank">Clown & Sunset. Nicolas Jaar se place explicitement en représentant de la sacralisation de la musique, dans un monde de la culture qui se désenchante petit à petit. Et c'est bien en cela qu'il est torturé, hésitant constamment entre le système classique du label et la libre circulation de ses morceaux, notamment via SoundCloud, sur lequel il a déjà offert un EP, nommé Don't Break My Love et à télécharger ci-dessous. Torturé et sympa, donc.

 

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Le mystère d'une aura

Répétez après nous : ce type à 22 ans. Vingt-deux. Space Is Only Noise est donc sorti aux alentours de l'anniversaire de ses 21 ans, en plein hiver 2011. Si on le rattache, parfois un peu trop, à James Blake, autre jeunot qui a réussi à percer le plafond en cette année faste, Jaar peut pourtant s'enorgueillir, malgré son âge de bambin, d'une oreille de vétéran liée à sa culture. Si jeune, et déjà si affûté, si mature : ce genre de cas est rarissime. Parfaitement bilingue, Nicolas Jaar a pourtant aimé jouer à l'anglophone devant beaucoup de médias hexagonaux, du moins avant de lâcher du lest et de dévoiler sa maîtrise quasi-parfaite du français. Question d'égo ? Possible, le jeune homme n'étant pas reconnu pour être facile d'accès, mais cela relève, encore une fois, d'un esprit d'artiste infaillible, qui façonne le personnage mystérieux qu'il contrôle. Le fait qu'il ait refusé d'avaliser un clip du morceau "Keep Me There" en avril 2011, car il ne collait pas avec les images mentales qu’il pouvait avoir en l’écoutant, prouve, outre le fait qu'il laisse peu de gens interagir avec son monde personnel, qu'il a une haute idée de son art, et donc de l'Art en général. Pourtant, il était bien, ce clip.

 

 

Une qualité scénique indéniable

C'est un fait, un musicien, surtout à notre époque, ne peut survivre que s'il possède un talent qui le maintient dans un état de grâce scénique. C'est évidemment le cas de Nicolas Jaar. Quiconque a pu appréhender ses prestations, a fortiori les trois dernières dates de sa micro-tournée française en janvier dernier, a saisi l'aspect cinématographique indissociable de son show. Nicolas Jaar en live, c'est un film, rien d'autre. Il n’est d’ailleurs pas seul à la manoeuvre, acceptant de partager sa vision avec ses acolytes Dave Harrington et Will Esptein, anciens camarades de lycée aujourd'hui instrumentistes virtuoses, entre autres collaborations futées. Sa prestation au MoMA de New-York début 2012, en collaboration avec Pitchfork, reste un moment fort de sa courte carrière, prouvant que ce type est prêt à encaisser les projets les plus ambitieux sans faillir un seul instant. Encore une fois, malgré son relatif manque d’expérience.

 

 

Évidemment, tout le monde attend un nouvel album de Nicolas Jaar pour se prononcer sur son sort véritable au sein du petit monde de la musique indépendante. La chance du débutant y existe, l’essoufflement artistique aussi, sévissant parfois de la plus rude des manières. On a cependant du mal à croire à un retournement de situation. Si Nicolas Jaar ne correspond en rien aux canons de la musique actuelle, de plus en plus consommable, c’est parce qu’il réfute cette vision en bloc. Il a la chance d’être l’un des seuls, en plus d’être extrêmement doué. Sa musique, aussi cultivée que potentiellement rébarbative si il continue dans cette direction, pourra peut-être prendre la poussière. Dans de nombreuses années, cependant, on se souviendra de lui comme d’un objet d’orfèvrerie pure, qui aura toute sa place dans une discothèque de mélomane. Les wagons pop et électro de notre décennie, eux, auront probablement moins de chance que lui.

http://www.nicolasjaar.net/