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 Disquaire Day, pour l’amour du disque

Disquaire Day, pour l’amour du disque

Le disque n’est pas mort. Si l’industrie a fait une croix sur le support, il existe toujours dans le coeur des mélomanes, des collectionneurs et des amateurs de son de qualité. Le Disquaire Day, événement annuel ayant pris forme aux États-Unis et s’étant développé dans plusieurs pays d’Europe, a pour but de remettre à l’honneur une espèce en voie de disparition : les marchands de musique indépendants. Une belle journée qui prendra place le 21 avril prochain, à la vocation militante et culturelle forte, qui marque la bonne santé de cette strate du marché musical, tout en mettant en lumière la nécessité d’une défense de la profession.

 

Un Peu d'histoire

Au départ, il y avait le disque vinyle. Avant cela, les essais de musique enregistrée, s’ils pouvaient parfois se révéler concluants, avaient un gros défaut : il était presque impossible de les diffuser à grande échelle. La deuxième moitié du XXème siècle, avec l’explosion du rock, de la pop, du jazz ou encore de la soul, a vu passer des tonnes de disques noirs, qui ont régné sur le marché de la musique pendant plusieurs dizaines d’années sans être inquiétés. Des deux coups de fusil qui l’ont mis à terre, le premier a été pour l’aile. La cassette audio, cependant, n’a pas fait tomber le disque vinyle de son vol majestueux, car moins audiophile, et surtout moins solide sur la durée, même si elle présente le gros avantage d’être enregistrable. Le Compact Disc, quant à lui, a creusé la tombe de son prédecesseur, avant de régner pendant une quinzaine d’années, sans partage, sur le monde de la musique enregistrée. Christophe Brault, théoricien de la musique donnant de nombreuses conférences en festivals électro et ancien disquaire au sein du défunt Rennes Musique, a une approche critique de cette période : “Si le CD a chuté d’une façon si violente dans le coeur des gens, au delà de la baisse générale des ventes, c’est que, contrairement au vinyle, il n’a jamais été vendu comme un objet culturel de valeur, comme un beau livre, par exemple. Les dix premières années de commercialisation ont vu le CD être vendu entre la viande et le fromage, comme un simple produit de consommation”. Même si la donne a changé depuis cette période, le constat est là, amer.

Forcément, quand est venue l’heure de la numérisation de la musique, puis de son téléchargement, bien peu d’amoureux de la musique ont répondu présent pour garder le support CD en forme. Le vinyle, lui, n’est jamais complètement mort, et il doit surtout son salut à cette faiblesse de son cadet. Lui n’a pas ce genre de problème de crédibilité : le vinyle est beau, romantique, élégant, et possède une aura vintage que le CD n’aura sans doute jamais. Si le milieu du deejaying, que ce soit en hip-hop ou en techno, n’a jamais pensé lâcher le vinyle, le monde très large du rock s’y est remis progressivement. Pour exemple, au tournant des années 2000, jusqu’à la moitié de ces fameuses “noughties” dans lesquelles l’industrie de la musique s’est mise à s’effriter dangereusement, le mouvement post-rock a été parmi les premiers à brandir le vinyle comme un étendard. des labels tels que Constellation, Fat Cat ou Rock Action, temples de la musique indépendante, ont défendu le vinyle alors qu’il n’avait plus aucune valeur marchande. C’est donc l’activisme qui l’a remis sur les rails. La hype s’est chargée de lancer la locomotive. Depuis, on ne compte plus les labels indé qui utilisent le vinyle comme produit de valeur pour leurs artistes.

 

Une seconde vie indépendante

Aujourd’hui, l’état des lieux est le suivant : un CD qui, à grande échelle, continue à chuter dans les ventes et dans les coeurs, mais qui a su reprendre, dans certains milieux indépendants, les qualités intrinsèques au vinyle, qui le rendent sympathique. Le disque noir, lui, se porte au mieux en termes d’image, même s’il vend beaucoup moins que son petit frère, qui reste maître des chiffres même si ceux-ci ne veulent plus dire grand chose. Les deux formats, pour ce qui est du petit milieu de la musique indépendante, cohabitent fraternellement, brassant des cohortes d’aficionados qui défendront leur chapelle technique. L’essentiel, en tout cas, c’est qu’il existe bel et bien un marché alternatif, bien loin des centres de loisirs de supermarchés ou des grands magasins culturels, et qui s’épanouit dans des lieux qui défendent une certaine idée de la musique.

Cependant, ce marché reste fragile, et d’une viabilité économique toute relative. Surtout, il repose sur un budget loisirs qui a naturellement tendance à régresser depuis l’évolution de la conjoncture économique de ces dernières années. Ceux qui continuent d’acheter des disques de musique indépendante sont généralement jeunes, avides de tous types de culture, et probablement davantage enclins à choisir d’autres priorités que le disque en termes de dépense (la musique live, notamment). Le disquaire, espèce rare dans les années 2010, doit donc tenter de résoudre la quadrature du cercle : attirer ses clients en proposant des prix qui lui conviennent, et tenter de survivre. Pas facile tous les jours, il fallait donc bien un petit coup de pouce.

 

Une journée pour les rassembler tous

Le Record Store Day, né aux États-Unis, est une journée consacrée à la défense des disquaires indépendants, qui prend place le troisième week-end d’avril. L’idée est simple : faire venir les mélomanes chez ces fameux disquaires qu’ils ont parfois déserté par manque de moyens, par lassitude, et surtout par facilité (télécharger un album en quelques clics épargne le porte-monnaie et prend très peu de temps). Le principe de l’événement ? Mettre des singles et des maxis en édition limitée dans les bacs de nos chers disquaires, de quoi attirer les fans les plus dévoués. Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas faire jouer des groupes, les faire dédicacer leurs albums, bref, mettre une dose d’humain dans la recette ? C’est ainsi que Metallica a ouvert la première édition (2008) en apparaissant à Rasputin Music, à Mountain View. Depuis, le Royaume-Uni a pris le pli, et la France s’y met depuis peu. Le Disquaire Day, comme on dit chez nous, a déjà été un franc succès l’année dernière, des labels tels que Ed Banger ou Kitsune ont joué le jeu en proposant des singles exclusifs.

 

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Vous savez ce qu’il vous reste à faire le 21 avril. Oui, on sait, vous devez aller voter le 22 (et on vous encourage à le faire). Mais on reste persuadés que vous pouvez réussir à gérer deux choses d’une importance cruciale dans le même week-end. Vos derniers deniers du mois passeront sans doute dans une excellente trouvaille musicale, et vous (re)découvrirez peut-être un plaisir simple, que tout amateur de musique se doit d’expérimenter un jour : la fouille. Mettre les mains dans un bac de disques, regarder les pochettes, se laisser tenter par quelque chose de totalement inconnu sur conseil d’un autre client ou du disquaire lui-même, est le plus grand des plaisirs. Au delà de l’aspect financier, qu’il est important de soulever pour un marché qui tient sur un fil de soie, il est aussi question d’usages : sortir d’une logique consommatrice est un précepte qui vaut aussi pour la musique, les chaînes actuelles d’acquisition (webzine ou blog, puis téléchargement, puis écoute distanciée), si elles ont le mérites d’être extrêmement intuitives, ne rendent pas service à la juste appréhension de disques qui méritent davantage d’attention. Avec un bon vinyle, il en va tout autrement : la présence physique que le support requiert, ainsi que la beauté de la pochette devraient déjà suffire à vous faire fondre. Venez-donc, les disquaires vont devenir vos nouveaux amis.

http://disquaireday.fr/

Mathias Riquier