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Odd Future, la révolution par le web

Odd Future, la révolution par le web

Au départ, il n’y avait rien. Puis vient Tyler, le type qui a osé manger un cafard dans un clip qui, à lui seul, a fait grimper le dynamisme de la scène hip-hop US d’un cran. Son suffixe “The Creator” n’est pas qu’une singularité patronymique, mais peut aussi être un excellent indicateur de l’inventivité de ce collectif interlope nommé OFWGKTA. Pour “Odd Future Wolf Gang Kill Them All”, nom à rallonge désignant un paquet de MCs plus ou moins contrôlables, à moitié skaters, naviguant presque tous autour de vingt ans, et unis dans leur délire singulier. Ils viennent de réussir un retour médiatique tonitruant, une mixtape dans une main, une poignée de clips déjantés dans l’autre, ainsi qu’une émission de télé farfelue dans la besace. Avec, comme point d’orgue, cette culture du buzz que personne n’a su manier de façon aussi décomplexée jusqu’à présent. Certes, Odd Future impressionne. Reste à savoir si l’image, parfois, ne dépasse pas l’art qu’elle est censée promouvoir...

Il est probablement inutile de vous refaire l’historique complet de Tyler et de ses acolytes. Odd Future, a connu une ascension que seule son époque peut provoquer, et peut se targuer, depuis un an maintenant, d’être devenu un véritable phénomène, sans avoir réllement eu le temps de faire partie de la case “challengers”. Un exemple ? Aujourd’hui, on voit circuler des photos de Frank Ocean, la caution R’n’B du crew, en compagnie du monolithe Kanye West ou de Beyoncé. Les égos se sont révélés, les personnalités du crew se sont mises à s’exprimer via des maxis ou des mixtapes solo, l’auditeur, presque noyé sous la nouveauté, a eu l’occasion de s’étouffer plusieurs fois de bonheur devant une telle profusion de son, souvent gratuit. Si tous ne manient pas les mêmes leviers, on peut distinguer des ingrédients indissociables de tous ces projets, ainsi que de l’esthétique de Odd Future en tant que collectif.

L’adolescence désabusée

Cette constante est palpable dès le clip de “Yonkers”, sorti en février 2011, et qui montre un Tyler, The Creator aussi sombre que son flow. Ce (très) jeune Angelois, probablement le plus doué de tous, a mis le reste de son crew à l’amande grâce à son second album “Goblin”, le premier à être publié dans les règles de l’art. Les textes sont pessimistes, durs, glauques, ce qui peut s’avérer surprenant pour un gamin tel que lui, peu importe son talent ou sa maturité. De manière plus globale, la nouvelle mixtape du collectif, nommée “The OF Tape Vol. 2”, ne respire pas non plus la santé mentale : “50”, tenue par les deux membres de MellowHype, est hargneuse à en mettre mal à l’aise, “Rella”, et son beat hypnotique et saturé, semble vouloir hanter son auditoire plus que de le fédérer. Évidemment, chaque membre refuse catégoriquement de voir sa vision du hip-hop cantonnée à un délire de marginaux tentant de donner une vision alternative du rap west-coast. Le recul, quant à lui, suffit amplement pour ressentir ce côté réellement dérangeant dans la plupart des productions du gang.

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Esprit potache

Qui n’a pas encore vu le clip de “Rella”, sorti il y a peu, se jette dessus sur le champ (en dessous) avant de remonter les yeux par ici. Odd Future a visiblement été nourri à l’imagerie du web des noughties. Ici, la carte est jouée à fond : tirs au laser, obscénités de collégien, Tyler en centaure à perruque, le but semble avoir été de faire rentrer le plus de second degré dans ce clip déjanté. Et qui, du coup, a relancé la légende Odd Future, pourtant pas spécialement mal en point. Plus fort encore : Une partie des membres s’est amusée à lancer sa propre émission ! Nommée “Loiter Squad”, elle empreinte beaucoup du nihilisme juvénile de Jackass, l’esthétique pré-citée en plus. Pas spécialement question de musique ici, juste de mini-sketches stupides et étranges, scénarisés à l’extrême, parfois incompréhensibles. Le pied pour le fan absolu de la bande, qui n’a plus qu’à guetter une nouvelle apparition de ses MCs préférés chaque semaine. Futé, d’autant plus qu’il n’y a aucun morceau à composer...

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Objectif Lune

Pas un seul membre d’Odd Future ne semble avoir pour objectif de rester dans l’underground, pour redéfinir les bases du hip-hop de l’intérieur. Tyler, dans une interview donnée à nos confrères de The Drone l’année dernière, a clairement explicité son objectif : il souhaite atteindre le sommet avant tout, puis tâcle allègrement l’activisme underground. La quête du succès, idéal de la plupart des MCs, ne semble pas faire faux bond dans l’équation Odd Future. Le niveau d’exigence de chacun des projets du collectif, dont on peut entendre la diversité dans “The OF Tape Vol. 2”, parle de lui-même : la charpente tient le coup. Les thèmes, lorsqu’ils sont sérieux, peuvent très bien toucher à cette quête de l’argent et de la réussite, ce qui fait donc d’eux des rappeurs à l’ambition assumée.

Un triptyque finalement assez pertinent. La fougue désabusée de la jeunesse, mêlée à son envie d’en découdre avec le monde qui l’entoure, tout en se faisant intelligemment remarquer, le cocktail ne pouvait que fonctionner. Il convient évidemment de parler d’une démonstration du génie de Tyler, The Creator en matière de communication au moment de la sortie de Goblin en 2011... Le MC/Producteur s’est payé, un bref instant, la tête de 2dopeboyz et Nah Right, deux puissants sites éditoriaux de hip-hop américains, qui avaient refusé de diffuser sa musique à ses débuts. Une campagne de publicité placée sur ses deux sites, de prime abord inoffensive, redirigeait vers une page contenant une image d’Abraham Lincoln, ce qui n’a pas alerté les régies publicitaires de ces sites. Le 16 mars 2011, l’image, évidemment, s’est animée, les fameuses bannières redirigeant soudainement vers un “Fuck 2dopeboyz & Nah Right” suivi de la date de sortie de l’album. À la fois anti-conformistes et stratégiquement infaillibles, ces petits malins ont finalement réussi leur coup, cette salve plus récente prouvant qu’ils ne sont pas prêts de s’essoufler. Espérons qu’ils en gardent sous le pied pour se concentrer sur l’essentiel : la musique, qui pourrait bien en pâtir la première si la fatigue venait à montrer le bout de son nez.

Mathias Riquier