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Jeremy Messersmith réinvente la protest-song américaine à l'ère de Trump

Jeremy Messersmith réinvente la protest-song américaine à l'ère de Trump

En l’espace d’un an, ce songwriter discret du Minnesota a sorti le plus court et le plus doux des albums anti-Trump et l’un des plus beaux singles politiques de 2018.

Aux États-Unis, on dit souvent des habitants du Minnesota qu’ils sont modestes. Le 1er janvier 2017, Jeremy Messersmith décide de prendre ce cliché à la lettre et de se rebaptiser jeremy messersmith, en minuscules. Une manière pour le songwriter de Minneapolis d’oublier son ego alors qu’il vient juste d’achever un album, Late-Stage Capitalism, qui ne paraîtra finalement qu’au printemps suivant. Dans la foulée, il s’enferme dans un chalet de location à la campagne pour donner naissance à un autre disque aussi calme qu’improvisé. Quinze petites minutes, un titre à rallonge, 11 Obscenely Optimistic Songs For Ukulele: A Micro-Folk Record For The 21st Century And Beyond, et un objectif : digérer en musique l’élection de Donald Trump. « Je me suis dit que les gens avaient peut-être besoin de chansons qui revendiquent nos valeurs communes, optimistes jusqu’à l’obscénité, à chanter partout et pour tous les âges. On avait beaucoup de travail devant nous sur le front politique et social et je pouvais en faire ma toute petite part. Aujourd’hui, dire que vous n’êtes pas politique, c’est un luxe. » Il empoigne alors son ukulélé, « l’instrument le plus populaire dans le monde, et l’un des moins chers », sur lequel il grave, en lettres pailletées, un hommage à Woody Guthrie : « This machine also kills fascists. » Et imagine une série de comptines sur deux accords à la gloire des chatons (« Everybody Gets A Kitten ») ou des snowflakes, expression péjorative de la droite américaine désignant ces jeunes gens supposés trop sensibles pour ce monde de brutes (« I’m A Snowflake Baby »). Un morceau, « If You See A Nazi », qui chante les louanges du poing dans la gueule, est quant à lui écarté de la version finale : « Je ne voulais pas qu’un gamin l’entende puis s’imagine que la violence physique était la bonne solution dans certains cas, donc je l’ai enlevé. Mais je le joue quand des gens me le demandent en concert. »

Avec ce disque, Messersmith rêve d’imiter la grande tradition folk américaine, celle où les morceaux se transmettent de génération en génération pendant que les noms de leurs auteurs, eux, s’effacent doucement des mémoires. Avec son épaisse barbe et sa chemise à carreaux « de bûcheron du Minnesota », il tape donc à la porte de son label new-yorkais, Glassnote Records, pour leur proposer d’en publier d’abord les partitions gratuitement afin que les auditeurs puissent jouer leurs propres versions, avant de sortir l’enregistrement. Une idée dans la continuité de sa carrière : inspiré par les réflexions de David Byrne, dans son livre How Music Works, sur la façon dont la musique résonne avec l’architecture des lieux, Messersmith a déjà pris l’habitude, depuis la sortie de son premier album en 2006, de jouer régulièrement des concerts à domicile où il demande à tous les spectateurs de fournir un plat au pot commun. Cette fois, il opte pour une tournée de micro-concerts improvisés entre Minneapolis et la Nouvelle-Orléans, diffusés sur Facebook avec son mobile et accompagnés d’un appel aux dons pour des organisations de charité : « Je voulais faire de cette tournée une célébration de ces lieux publics où les gens peuvent s’assembler librement et j’ai choisi des endroits que je trouvais beaux et intéressants. » Représentatifs, aussi, de toutes les passions, tensions et folies américaines.

Obama, Sanders, et la fin du capitalisme

On l’a ainsi vu, au fil des semaines du printemps 2017, se produire devant l’« arbre lunaire » de Philadelphie, planté à partir d’une graine embarquée sur la mission Apollo 14, ou à Grover’s Mill (New Jersey),La Guerre des mondes d’Orson Welles fit croire en 1938 à une invasion extraterrestre. Donner tout un concert depuis sa voiture garée près de la maison natale de Bob Dylan à Hibbing (Minnesota), devant les touristes flânant près de la Maison-Blanche ou campé à un carrefour emblématique de Montgomery (Alabama) dont il fait l’article pour son public virtuel : « De l’autre côté de la rue, vous avez l’Arrêt de bus avec un grand A. Littéralement le plus célèbre des arrêts de bus. Le cœur du mouvement de boycott avec Rosa Parks, il y a tant d’années… »

Quand il ne s’invite pas chez les gens ou ne joue pas au routard de la musique, Jeremy Messersmith se produit aussi de temps en temps – cet automne encore, à l’occasion des élections de mi-mandat – dans des rassemblements politiques. « Il faut s'y montrer aussi enjoué que possible parce que l’idée est de dynamiser des gens qui ne sont pas vraiment là pour vous voir. C’est une des raisons pour laquelle j’ai écrit 11 Obscenely Optimistic Songs… : je voulais avoir des chansons que je puisse jouer dans des meetings car il me semblait bizarre d’y jouer des chansons sur la mort », se souvient-il, lui qui, à l’automne 2010, avait été invité à se produire avant un discours de Barack Obama à l’université du Minnesota alors qu’il venait de publier le magnifique The Reluctant Graveyard, inspiré de ses flâneries dans des cimetières. « Il y avait beaucoup de membres des services secrets autour de nous durant la journée. Une fois qu’on s’est installés, on a dû évacuer les lieux pendant trois heures pour qu’ils puissent chercher d’éventuelles bombes avec des chiens. On a joué sur une petite scène et les gens étaient très polis, mais clairement pas là pour me voir jouer. J’ai vu Obama parler mais je ne l’ai pas rencontré. J’ai parlé à son vice-président Joe Biden une fois, mais c’était vraiment parce que les organisateurs m’avaient forcé à faire une photo avec lui (rire). J’ai aussi brièvement bavardé avec Bernie Sanders qui m’a dit qu’à chaque fois qu’il fait un meeting, il demande que des musiciens du coin ouvrent pour lui. »

Les deux hommes auraient aussi pu parler de l’évolution du capitalisme, qui donne son titre au dernier album de Messersmith, peut-être son plus beau, paru en mars. « J’aime baptiser mes disques avec une formule ennuyeuse. J’ai choisi Late-Stage Capitalism parce qu’il s’agit du principal angle sous lequel je regarde le monde aujourd’hui, du principal moteur de notre société : le piratage de notre système politique par des entreprises puissantes et des lobbys. » Tout ceci paraîtrait bien théorique si Messersmith n’y injectait pas une bonne dose d’ironie. En 2014, invité à se produire sur le plateau de David Letterman, il avait enfilé un tee-shirt de The Pirate Bay, ce site de partage de fichiers conspué par de nombreux géants de la culture. Cette fois-ci, il a choisi de lancer l’album en rassemblant des musiciens, des magiciens ou des artistes de spoken word pour un gala de charité au profit de Jeff Bezos, fondateur d’Amazon et homme le plus riche du monde : « Je suis un peu socialiste ces temps-ci et je trouvais que c’était une bonne blague, qui illustrait bien le concept de l’album, de s’imaginer transférer tout l’argent qui nous reste à Jeff Bezos. »

Voilà la grande force du gars du Minnesota : savoir mettre à distance, par une pointe de légèreté et d’humour, des sujets graves ou pesants. Late-Stage Capitalism n'évoque jamais directement Trump mais nous parle de son Amérique, témoin le blues bondissant « Jim Bakker », consacré à un télévangéliste ultra-trumpien soupçonné d’escroquerie et d’agression sexuelle. Ou encore, et surtout, « Purple Hearts », dialogue de sourds amoureux (« I have a knack for awkward silences / Late-night, drunk text messages / I'm great at playin' dumb / She doesn't care much for my politics / Sentimental atheist / We disagree for fun » soit, en VF : « J’ai un penchant pour les silences gênants / Les textos bourré de fin de soirée / Je suis très bon pour jouer au crétin / Elle ne s’intéresse pas trop à mes idées politiques / Nous, les athées sentimentaux / Nous nous contredisons pour le plaisir »), en miroir de deux Amérique qui ne dialoguent plus et préfèrent comparer leurs blessures de guerre. « Purple Hearts », comme le nom de la médaille militaire attribuée aux blessés ou morts au front, mais aussi comme le cœur en voie de lâcher d’une Amérique « violette », celle où sont supposés se croiser, discuter, s’aimer les démocrates (les « bleus ») et les républicains (les « rouges »). Drame d’une Amérique ultra-clivée que le single fait résonner en fanfare avec ses trompettes à la Burt Bacharach : « J’ai toujours trouvé plus intéressant que la tonalité des paroles soit en décalage avec la mélodie. C’est peut-être pour cela que je ne suis pas célèbre. »