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La rappeuse Sara Hebe, ou le miroir de la jeunesse rebelle en Argentine

La rappeuse Sara Hebe, ou le miroir de la jeunesse rebelle en Argentine

À l’heure où l’Argentine a vu les débats sur la légalisation du droit à l’avortement faire rage, mais échouer au Sénat, sa jeunesse semble galvanisée. Depuis plus de dix ans déjà, une rappeuse, Sara Hebe, aborde dans ses textes l’anticapitalisme, le féminisme ou l’antifascisme. Et semble plus que jamais se faire l’écho d’un mouvement qui s’est renforcé l’été dernier. Rencontre.

Une heure du matin, devant le club Paraguay, on s'envoie des Fernet-Coca. On est bien en Argentine, et plus précisément à Córdoba, dans le nord du pays. Où une foule de rastas blancs, de punkettes aux cheveux peroxydés, et d’autres encore attendent le concert nocturne de celle que Clarin, l'un des plus grands médias argentins, a proclamée « meilleure rappeuse du pays ». Le public est presque exclusivement féminin, de même que le line-up : FresaKill en première partie puis Sara Hebe. Cette dernière frappe fort avec ce qu’elle décrit comme sa « poésie politique ». Contre le gouvernement Macri et la « droite qui gagne de plus en plus de terrain en Amérique Latine », et contre « ces vieux », à savoir les sénateurs, qui ont rejeté la loi sur la légalisation de l’avortement en août dernier. Des idées et un souffle qui parlent à cette jeunesse présente ce soir-là. « Dans la musique de Sara, le message est très important, pour moi plus que la musique même. Dans ses concerts, on retrouve cet esprit anticapitaliste, féministe qui nous motive. Et le fait que ce soit une femme qui délivre ce message ici en Argentine rend le truc encore plus fort », lâche Luciana, 23 ans, avant de pénétrer dans la salle de concert.

Vocalises, bouteille d’eau et slogan politique

Dans les coulisses, une dizaine de personnes, beaucoup d’agitation. Au milieu, Sara Hebe est calme, sa seule peur est d’« oublier les paroles ». Quand ça arrive, son producteur, Ramiro Jota qui l’accompagne sur scène, à la guitare, à la basse et au sampler fait aussi office de souffleur. Edu Morote, le batteur, troisième larron et ancien membre d’un groupe de punk, est dans son monde. « Je ne joue que sur les sons un peu rock », lâche-t-il tranquille. Ultime clope, ultimes vocalises, Hebe va prendre la scène. La fosse est comble. Avec « Jeni », une chanson féministe et pro-choix, elle électrise la foule. D’un son à l’autre on passe d’un rap conscient à un rap rock plus punk. La technique est là, du ventre à la bouche, les mots glissent, et sortent forts et percutants. Sur scène, après avoir enchaîné des sauts dans tous les sens, mini-pause, Hebe cherche une bouteille d’eau. Pendant ce temps, le public lance un slogan entendu dans tout le pays lors des mois précédents : « Aborto legal en cualquier lugar… » (« Avortement légal en tout lieu »), et agite ses pañuelos verde (« mouchoirs verts »), symbole du mouvement pro-choix. Une fois de retour, Hebe saisit l’un des mouchoirs tendus par une fan, et l’enroule autour de son micro. Le concert continue de plus belle.

De la fac de droit au rap

Avant Córdoba, on avait déjà rencontré Sara Hebe, à Buenos Aires où elle vit. Attablée à la terrasse d’un café, les clopes défilaient, déjà, les histoires aussi, de Trelew en Patagonie où elle a vu le jour il y a 35 ans, jusqu’à sa mue comme rappeuse. À l’écouter, on pourrait croire que du droit au rap, il n’y eut qu’un pas. Fille de « la classe moyenne », mère employée administrative. Elle décrit son père comme un peu « fou », lui qui était vendeur d’électroménager « de temps en temps », décédé il y quatre ans, le titre de son premier album La hija del loco sonne comme un hommage avant l’heure. À dix-huit piges elle rejoint la capitale porteña pour devenir avocate comme une de ses tantes. « Ça m’intéressait beaucoup parce que j’avais cet idéal un peu utopique de justice sociale. Mais après deux ans, je me suis rendue compte que je n’aimais pas étudier, je n’ai jamais vraiment été scolaire. » Elle veut alors retrouver l’esprit des « shows » qu’elle donnait enfant à l’école, ou à la maison devant ses parents. Elle étudie alors le théâtre auprès d’un des maîtres argentins en la matière : Norman Briski. En parallèle, elle prend aussi des cours de danse : hip-hop, dancehall, et travaille dans les bars pour financer sa soif d’apprendre. Elle arrête le théâtre après trois ans, mais continue d’écouter du rap, et surtout, elle commence à en écrire. « Grâce à un ex qui en écoutait, j’ai commencé à écouter les Beastie Boys, puis j’ai beaucoup écouté Actitud Maria Marta. »

L’influence des New-Yorkais reste audible dans des sons fiévreux comme « Vagaboom » ou « El pedido ». Quand le rap conscient aux sonorités reggae du groupe porteño fait lui figure de révélation. D’Actitud Maria Marta à Sara Hebe, une courte histoire du rap conscient argentin est racontée. Celle d’une scène où les rappeurs sont des rappeuses qui ont beaucoup à exiger. Aux côtés d’Hebe surgissent Miss Bolivia et plus récemment Negrah Liyah, et leurs revendications. « Écouter Actitud Maria Marta m’a éveillé, dans les années 90 ce groupe de filles qui arrivaient, c’était un rap très politique, quelque chose de très fort », se souvient Hebe. Et qui l’amène à se lancer. « Le rap finalement est un bon mix de ce qui m’intéressait dans le droit, le théâtre, et le show. » En 2009, paraît son premier album La hija del loco, un succès critique. Elle se fait un nom. Puentera (2012), et Colectivo vacío (2015) suivront. Le prochain opus est attendu à la fin de cette année.

« Ni mainstream ni underground »

Et pour continuer à créer, Hebe n’a rien changé. « J’écris toujours n’importe où. Parfois c’est dans la rue que les choses me viennent, je mets tout en vrac. Dans les cafés, j’écoute de quoi les gens parlent, et après je fais un collage. Je vais au studio où je chante a capella, et ensuite Ramiro met l’instrumental, la plupart du temps ça se passe comme ça. » Ses grands yeux verts s’illuminent, ses sourcils se froncent, à force de lui dire que son rap est « conscient », elle se fâche presque puis explique. « J’aime pas trop le terme rap conscient, j’essaie d’écrire de manière subtile, que le message se lise de manière inconsciente, je n’écris pas de pamphlets, mais une poésie qui peut être politique. » Et souhaite continuer à mélanger les genres. « J’adore Kenny Arkana, mais je peux aussi écouter de la trap, il y aura plusieurs thèmes trap et reggaeton dans mon prochain album. Je ne suis ni mainstream ni underground », sourit-elle. Son rejet des étiquettes se manifeste jusque dans son identité. Souvent injustement cataloguée lesbienne parce que rappeuse, elle corrige : « J’ai eu des copains, j’ai eu des copines, et en ce moment je suis seule, du coup je ne sais pas… »

Sara Hebe demeure une artiste indépendante qui a lutté pour vivre de son art. Elle paye la production de ses albums, la réalisation de ses clips avec son propre argent. « Parce que les thèmes que j’aborde n’intéressent pas les labels, jamais je n’ai reçu de proposition. Mais j’ai construit ce chemin qui me plaît et où je peux prendre toutes les décisions artistiques, comme logistiques », explique-t-elle, un peu sombre. Un chemin qui, entre deux albums, l’oblige à beaucoup tourner, en Amérique Latine, souvent, et en Europe ou elle est déjà passée trois fois.

De retour à Córdoba, dans la fosse, le regard rivé sur la scène, FresaKill observe Hebe qu’elle a précédé avec les yeux de celle qui veut apprendre ardemment : « La musique, le message, sa force, c’est un tout. Sara Hebe c’est une inspiration pour moi, pour nous, et c’est aussi un bon prétexte pour toutes ces jeunes femmes sûres d’elles et qui se prennent en main pour continuer à se rencontrer, à échanger. » Hebe poursuit et se questionne : « Une certaine jeunesse est sortie victorieuse des débats de l’été dernier. Parce qu’on a vu des jeunes filles de quinze ans tenir tête à de vieux messieurs à la télé. Qui sera là demain ? » Passée de contre à pro-avortement, l’ancienne présidente de la République argentine Cristina Kirchner attribuait son changement aux « milliers de jeunes filles qui sont sorties dans la rue.» Hebe inspire la rue. La rue inspire Kirchner. « Nonnnnn… », lâche la rappeuse, dans un ricanement modeste.