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Le rêve français de Cola Boyy, chanteur disco et militant anti-capitaliste

Le rêve français de Cola Boyy, chanteur disco et militant anti-capitaliste

L'Amérique n'en voulait pas, la France est allée le chercher. Handicapé, sans emploi et sans perspectives outre-Atlantique, le chanteur californien Cola Boyy a vu sa vie changer quand deux Français branchés sont allés cogner à sa porte pour le signer sur leur label. Depuis, le garçon a enregistré un premier EP au groove rayonnant et s'est retrouvé une dizaine de jours à Paris à alterner studio, concerts et promo. On l'a suivi pour mieux comprendre ce personnage qui (quasiment) ouvrira le Pitchfork Festival ce jeudi.

Tout étranger à Paris se doit de connaître les bases : « bonjour », « merci », « une baguette s'il vous plaît ». De passage dans la capitale le mois dernier, Cola Boyy ne s'est pas arrêté aux fondamentaux. Une autre phrase lui semblait nécessaire, quelques mots à sortir dans un contexte bien spécifique, mais inévitable. Fier de lui, il recrache dans un pub du Marais ce qu'il a appris la veille dans un Français perfectible mais assuré : « Tu veux ma photo ? » Peu importe où Matthew Urango, aka Cola Boyy, se rend, il se sait observé, scruté. Parfois moqué. C'est que son physique est atypique : petit, courbé, boiteux. Alors il doit connaître une manière de remettre les gens à leur place. « Je mettrais bien quelques patates par-ci par-là, mais bon, c'est impossible » regrette-il en évoquant les quelques lourdeaux qui l'ont dévisagé la nuit dernière. « À une époque, je prenais sur moi. Mais c'est fini ça, je veux les pourrir verbalement, leur mettre la honte, m'affirmer et me défendre ».

Pourquoi ? Parce que Matthew est handicapé de naissance. Une malformation de la colonne vertébrale. À l'age de deux ans, il se fait amputer d'une jambe. Depuis, il se coltine une prothèse. « Il paraît que je m'en sers très bien par rapport à d'autres » relativise-t-il un verre de soda à la main, la boisson qui lui a valu chez lui le surnom de Cola Boy. Ironie du sort, le garçon a un frère jumeau tout à fait valide. Mieux, son jumeau est blanc alors que Matthew est métis. Pas rien, quand on vit en Amérique. Au moins partagent-ils une même situation : à 28 ans, Matthew vit chez ses parents à Oxnard, son frère dans le garage de leur tante. Ceci posé, on comprend à quel point Matthew est heureux d'être aujourd'hui de l'autre côté de l'Atlantique, seul dans un appartement du XVIIIe, le temps de promouvoir en France son premier EP, Black Boogie Neon, et d'avancer sur l'enregistrement d'un album à venir. L'aboutissement d'une passion pour la musique entamée avec le punk hardcore dans sa jeunesse pour migrer vers une obsession pour la disco-pop capricieuse et décalée. « C'est le seul avantage du chômage, avoir le temps de bosser la musique, sourit-il, un brin revanchard. Au lycée, cinq de mes amis avaient monté un groupe. Ils ne m'avaient pas invité. Je ne sais toujours pas pourquoi, peut-être qu'ils avaient un peu honte de moi, mais regarde-moi maintenant : je suis musicien et je suis à fuckin' Paris ».

Dense Oxnard et danse à Ivry

L'histoire entre la France et Matthew a débuté il y a deux ans quand César, élégant Parisien au look dandy et chercheur de talents pour le label Record Makers (Air, Kavinsky, Sébastien Tellier...), est tombé par hasard sur la page Soundcloud du californien. Séduit et intrigué par le personnage, il demande à son collègue Marc, alors présent à Los Angeles pour superviser le récent album enregistré par Sébastien Tellier et Dita Van Teese, de se rendre à un concert de Cola Boyy. La performance se déroule dans un squat de la ville, devant une trentaine de personnes à tout casser, des punks et des marginaux. « Il a halluciné, relaie César, plutôt fier de sa trouvaille. Les US n'ont pas du tout exploité son talent, on est allé le chercher alors qu'il n'avait rien d'autre que ces petits shows DIY. Et maintenant qu'on l'a signé, l'Amérique commence à s'y intéresser ! » César a depuis pris la casquette de manager de Matthew et trois jours après l'avoir accompagné aux portes de ce fameux pub du Marais, le voilà qu'on le retrouve aux studios du Soft, Ivry-sur-Seine, là où la paire fomente déjà l'enregistrement du premier album de Cola Boyy. En leur compagnie, le multi-instrumentaliste Corentin Kerdraon et le producteur hip-hop suisse Varnish sont chargés de donner corps aux compositions de Matthew à coups de guitares funky et de claviers empruntés à Michael Jackson. « Attention à ne pas être trop ringard non plus, on ne veut pas sonner comme du Christine & The Queens » tempère Corentin devant l'élan groove de son allié genevois, sûrement pas contre l'idée de foutre des basses slapées à chaque mesure.

Vêtu d'un haut bordeaux et assis au milieu de l'étroit studio, Matthew ne fait que valider ou non les tentatives de ses partenaires jusqu'à la prise vocale d'un couplet. Le chanteur prend alors le casque et récite ce qu'il a écrit sur son téléphone d'une voix aiguë, frêle, un poil geignarde. A cappella, cette voix étrange causée par ses malformations physiques – notamment une capacité pulmonaire réduite de 25% – n'a objectivement rien de très plaisant aux oreilles. Matthew n'est pas un grand chanteur, loin de là. Mais surplombé de sa musique un peu kitsch, cet étrange timbre vocal fonctionne à merveille, donnant à Cola Boyy sa saveur enfantine, excentrique, un peu alien. Quelque chose aussi de profondément optimiste, une joie de vivre malgré les mauvais coups du destin. « Je veux être un modèle et utiliser ma musique comme une plate-forme d'expression sur le handicap » affirme-t-il, le regard grave. Sur son EP Black Boogie Neon, Cola Boyy montre ainsi par l'exemple que chacun peut prendre la scène, capitaliser sur ses différences et affronter les a priori : « Tout est politique, mon existence en tant que personne handicapée de couleur est politique et la façon dont je reflète cette expérience en musique est politique. Pour l'instant, j'aime rester naïf, pop et accessible dans mes chansons, ne pas sermonner les gens. Mais de plus en plus, je m'imagine à partager des convictions plus engagées... »

Coco Boy

Depuis l'écriture des morceaux de Black Boogie Neon, majoritairement imaginés avant l'arrivée de Record Makers, Matthew s'est en effet trouvé une nouvelle passion : la gauche radicale. « Je suis communiste et je n'ai aucun problème à l'assumer ! » déclare-t-il même quand on l'interroge sur un T-shirt récemment arboré sur Facebook, faucille et marteau bolcheviques biens en vue. Et à discuter avec lui, on comprend vite qu'on ne fait pas face à un faux rebelle qui mélange Bernie Sanders, Lénine et Bob Marley en se contentant de partager des memes sur les réseaux sociaux. Extrait :

C'est-à-dire, communiste ?

J'ai une analyse marxiste de l'économie et des dynamiques sociales : je crois dans le travail coopératif, dans la prise de possession des moyens de production par les travailleurs et dans le rôle de l'État, là où un anarchiste le rejette. Quand j'étais un jeune punk, je me disais anar' comme tous les autres gamins. En vrai, j'étais juste anti-capitaliste, je n'avais pas les réponses. C'est plus simple d'être anti que de croire en une alternative. Les théories marxistes et communistes m'ont donné ces réponses. J'ai des critiques envers l'URSS - et c'est d'ailleurs bien d'avoir ce recul - mais en pure théorie, je trouve qu'il y avait plus de bon que de mal et que ce fut une expérience inspirante. Puis ce drapeau, c'est surtout un symbole universel derrière lequel les révolutionnaires marxistes du monde entier se sont ralliés. Personnellement, j'ai beaucoup étudié la révolution de Rhodésie-Zimbabwe par exemple. Les mauvaises langues disent que c'est paradoxal de se revendiquer communiste et de vendre des disques en même temps et de posséder un smartphone. Bah oui, évidemment que j'ai un smartphone ducon, on n'a juste pas le choix ! Les gens ne comprennent pas ce qu'est un « capitaliste » : ce n'est pas faire partie du système, c'est posséder du capital... Mais on n'apprend rien de tout ça à l'école américaine, c'est frustrant.

Comment es-tu rentré là-dedans alors ?

Un peu par hasard. Un jour, j'ai décidé de participer à un groupe de lecture de journaux, des gens qui se réunissent pour discuter de l'actualité. Ce que je ne savais pas, c'est que c'était un groupe de gauchistes ! De l'actualité, je suis passé à leur groupe de lecture de bouquins radicaux, et de là, j'ai rejoint leur collectif militant. Tout ça en genre, trois mois.

Quel genre de collectif c'était ?

C'est un groupe contre les violences policière d'une part. Beaucoup de gens ont été tués abusivement à Oxnard car la police y est corrompue et raciste. De toute façon, la police est intrinsèquement raciste, voilà l'une des choses que j'ai appris avec mes lectures. Pourquoi ? Parce que le boulot de la police, c'est de protéger la propriété privée. Et qui possède aux États-Unis ? Les Blancs, majoritairement. Au fond, le racisme est un problème de classe, un résultat du système capitaliste. Pour agir, on organise des ateliers, on distribue des tracts, on organise des marches et on prévient les gens quand se mettent en place des checkpoints sur la route : il faut savoir que la police a beau clamer que le but est de choper ceux qui conduisent en état d'ivresse, l'énorme majorité des amendes distribuées le sont pour une absence de permis ou d'assurance, donc on prévient la communauté par sms ou avec de grandes pancartes. Notre autre grande cause, c'est le combat contre la gentrification d'Oxnard qui, depuis 15 ans, cherche à déloger les membres de la classe populaire pour les remplacer par une classe moyenne blanche tout en utilisant sournoisement la culture latino de la ville pour promouvoir le « cool » d'Oxnard.

Et comment on combat ça ?

On est en train d'y réfléchir, mais des choses intéressantes se passent déjà à Los Angeles : ils visent les signes de gentrification – les nouvelles boutiques qui ne sont pas gérées par des gens de la communauté, celles qui offrent des services dont la communauté n'a pas besoin comme les galeries d'art, les brasseurs et les torréfacteurs – et essayent de faire monter un boycott. On se met à la porte de la boutique, on les culpabilise, on fait le spectacle, tout ce qu'il faut pour qu'ils aient du mal à faire marcher leur business et faire comprendre à la population locale qu'à moyen-terme, ils sont néfastes pour la communauté, qu'ils sont mis là pour faire monter les loyers et nous expulser. Ce n'est pas simple de faire ce travail, ils ont déjà leurs propres problèmes du quotidien à régler avant de penser à tout ça. Après, si ça ne prend pas, il y a toujours la tactique plus radicale de casser quelques fenêtres... Je ne suis pas contre.

Une vie pour le groove ?

Pantalons patte d'eph', polos classieux et vieilles vestes de pimp qui en jettent : pour un « coco », Cola Boyy a du style. Le look semble sorti des années 70, une esthétique déclinée sur les pochettes de ses disques, tout en motifs disco. Une certaine coquetterie qu'il revendique pour lutter, encore une fois, contre notre perception de l’invalidité. « Un handicapé est constamment stigmatisé sur sa différence. Donc naturellement, mon seul rêve de gamin était de devenir 'comme les autres', un désir qui passe aussi par le vêtement. Ce look que je me suis créé, c'est un moyen de me sentir fier dans ma différence ». Drôle, charismatique, attachant, Matthew a séduit tous ceux qui l'ont côtoyé lors de sa dizaine de jours passée à Paris, y compris le public de la Bellevilloise à Paris. C'est là, à l'occasion d'une série de concerts organisée par une grande station de radio, que Cola Boyy conclut son aventure française devant une centaine de personnes en compagnie d'un batteur chopé à l'improviste – il a appris le set en 24h chrono – et de Corentin, le musicien d'Ivry. La performance est un poil bancale, mais peu importe, le groove conquiert et le charme opère. À peine sorti de scène, le garçon engloutit le petit verre qu'on lui propose avec un regard plus que reconnaissant, et enchaîne avec une interview pour la radio hôte. Le train de vie basique du musicien professionnel. Sauf que Matthew n'est pas n'importe quel musicien. Les obligations derrière lui, il confie ainsi à demi-mot que Paris, malgré tout le bonheur d'y être, l'aura aussi bien épuisé. Or la possibilité d'une future tournée européenne est actuellement en discussion. Matthew va devoir prendre des précautions, adapter la tournée à ses limites physiques, faire attention à sa santé loin de son quotidien balisé et de son cocon familial. Partir en tournée, ce sera prendre des risques. Assez pour douter du bien-fondé de cette voie qui s'est offerte devant lui ? La réponse est négative. « Je suis prêt à tenter ma chance. Un invalide au chômage est constamment rabaissé dans notre société basée sur la valeur travail. En jouant ma musique devant ces gens, je me sens enfin utile sur cette Terre ».

Cola Boyy sera au Pitchfork Music Festival, Halle de la Villette, jeudi 01/11, 18h05