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Comment vivre en étant le sosie vocal ultime de Freddie Mercury ?

Comment vivre en étant le sosie vocal ultime de Freddie Mercury ?

Alors que Rami Malek ressuscite Freddie Mercury à l’écran dans le biopic Bohemian Rhapsody, l'homme derrière les prises de voix du chanteur de Queen s'appelle, Marc Martel, un québécois de 42 ans ancien leader d'un groupe de rock chrétien. Portrait d'un homme qu'il conviendrait de ranger sous l’appellation « sosie vocal ».

Septembre 2011. Sur une vidéo YouTube apparaît un homme aux cheveux ébouriffés, à la moustache peu soignée et vêtu d’un t-shirt rouge. Micro en main, il se présente : « Marc Martel, “Somebody To Love” pour l’audition Queen Extravaganza Tour ». Derrière lui, le bordel d’un studio fait-maison. Une énième reprise bancale d'une gêne ultime comme YouTube en héberge tant ? Pas vraiment, au final. Une fois le morceau lancé, le chanteur semble ressusciter l’une des plus grandes légendes de la pop : Freddie Mercury. Tout y est : des sons graves et profonds aux aigus purs et puissants, sans oublier le vibrato irrégulier et électrique. Dans les commentaires, certains supplient même l’anonyme : « Je t’en prie, ne meurs pas une nouvelle fois ! » Originaire de Montréal, Marc Martel est lui aussi sous le choc : « J’étais scotché sur mon écran à lire les commentaires. Ma femme raconte souvent qu’elle n’avait plus de mari pendant deux semaines… Qui aurait cru qu’une simple vidéo d’audition atteigne les 15 millions de vues ? C’est insensé. » Quelques semaines plus tard, le Québécois alors âgé de 35 ans se retrouve sur le plateau du Ellen DeGeneres Show. Et puis c'est au tour de Roger Taylor, le batteur de Queen (qui a endossé le projet Queen Extravaganza Tour, au côté du guitariste tout en bouclettes caniche Brian May) de prendre position. Avec force comme le replace un Marc Martel à la fois troublé et flatté : « La première fois que Roger Taylor m’a entendu chanter, il a confié à la presse : 'C’est comme si Freddie était dans la pièce. J’en ai eu la chair de poule' » Comment réagir à ça ? »

Marc Martel revient pourtant de loin. Né d’un père pasteur et d’une mère pianiste et chef de chœur, il grandit parmi les paroissiens tandis que ses premières expériences musicales se résument aux messes du dimanche. Le soir, sa mère lui jouait du Beethoven pour le bercer. « Ça ne marchait pas du tout, rit-il. Mon cerveau était en plein éveil et n’avait qu’une envie : reproduire ces sons et mélodies. » C'est pour cela que dès ses six ans, le petit Marc prend des cours de piano. Confiné dans sa chambre, le jeune garçon délaisse les Ave Maria, allume la radio et chante à tue-tête les hits de George Michael, Richard Max, Pearl Jam et même du New Kids On The Block. Pas encore de Queen à l’horizon. Ce n’est qu’en 1992 qu’il découvre le trio britannique, grâce au film Wayne’s World. Il raconte : « Cette séquence où Wayne, Garth et leurs potes chantent “Bohemian Rhapsody” en voiture, avant de terminer par une bonne vieille séance de headbanging est folle ! Sans elle, tout une génération serait passée à côté de Queen. Moi, y compris. » Malgré la claque, Marc Martel reste un fan de la deuxième heure. Lorsqu’il rentre au Briercrest College and Seminary dans le Saskatchewan (Canada), il monte un groupe de rock chrétien baptisé Downhere. Le jeune Québécois était loin d’imaginer qu’au début des années 2000, il signerait avec le label World Records, déménagerait à Nashville, avant de sortir dix albums dont un qui sera récompensé d’un Juno Awards, l’équivalent canadien du Grammy. « On tournait aux États-Unis lorsque mon bassiste a commencé à me faire la morale : “Tu devrais vraiment prendre le temps d’écouter Queen”. Surtout que ta voix est la copie conforme de celle de Freddie Mercury”. Puis, tout a basculé lorsqu’un de mes amis de Nashville m’a parlé de cette fameuse audition. » Réticent à l’idée de quitter son groupe pour devenir le chanteur d’un tribute-band, c’est finalement sa femme qui parvient à le convaincre. Son argument : « Tu es né pour ça. » Grâce à sa vidéo YouTube, Martel remportera haut la main l'audition et intégrera la troupe du Queen Extravaganza Tour.

Accompagné de son groupe, Martel enchaîne les concerts, attire les foules, répond aux médias et fait pleurer Céline Dion. « Une de ses amies lui a montré ce que je faisais, en lui rétorquant (il prend l’accent québécois) : “Faut vraiment que tu écoutes ce mec Marc Martel, c’est la réincarnation de Freddie Mercury. Céline lui a répondu : “Hein ? Marc Martel ? Ne serait-ce mon beau-frère ?” Le hasard a fait qu’il portait le même nom que moi. Elle a cru qu’on lui faisait une blague. » A l’occasion d’une émission en son honneur, Céline Dion invite alors le sosie vocal et ne peut s’empêcher, encore une fois, de sortir les mouchoirs. Mais justement, comment accepter de n'être qu'un « sosie » quand on dispose d'une solide carrière ? « C’est une question qui reste dans un coin de ma tête, avoue-t-il. Mais j’ai fini par l’accepter. J’ai pris conscience que j’étais devenu quelque chose dont je ne pourrais plus échapper. » Alors il a décidé d'aller au fond des choses. « Je voulais comprendre ses motivations en tant que compositeur. En côtoyant Roger [Taylor] et Brian [May, le guitariste de Queen, ndlr] -qui parlent souvent de lui-, et en lisant ses textes, j’ai fini par découvrir un homme fragile, “petit garçon”, souvent victime, mais malgré tout déterminé à l’idée de surmonter les obstacles. C’était un homme rempli de vie, qui envoyait souvent la modération se faire foutre ! » Apprenant à le connaître, Marc Martel est de plus en plus admiratif face au « Roi ». Sa présence scénique, sa puissance vocale, sa façon de bouger –des mouvements que Marc tente parfois de reproduire–, son pied de micro raccourci… Pour le Québécois, tout est bon à prendre. Si ce n’est sa façon de s’habiller. « Il avait vraiment l’œil et un dressing hors-normes. Mais seul Freddie peut porter ces kimonos japonais, ces blousons en cuir jaune, ces combinaisons-short rouge incrustés de paillettes ou ces jeans moulants. J’ai peut-être sa voix, mais pas son style ! »

Au final, après quatre années de bons et loyaux services, Marc Martel quitte l’aventure Queen Extravaganza Tour en 2016, agacé d'être contractuellement pieds et poings liés. Il sera remplacé par un certain Alirio Netto, chanteur brésilien, qui, selon les internautes, ne lui arrive pas à la cheville. De la formation originale reste le Quebecois François-Olivier Doyon et l'Américain de Nashville, Tyler Warren (Nashville) à qui s'ajoutent deux britanniques: Nick Radcliff à la guitare et Darren Reeves au clavier. Martel, lui, a vite tourné la page. « J’avais besoin de prendre les décisions, comme un vrai leader de groupe, se justifie-t-il. Un jour, le groupe The Black Jacket m’a contacté pour me demander si je pouvais faire un “Queen show” de dernière minute. On a monté le concert en trois jours, un sacré pari. C’est comme ça qu’est né mon propre groupe de reprises : The Ultimate Queen Celebration. » Cela fait presque vingt ans que Marc Martel redonne vie à l’œuvre de Queen et surtout, de son leader. À ce jour, The Ultimate Queen Celebration remplit les salles et compte une trentaine de concerts programmés jusqu’en octobre 2019. Australie, Etats-Unis, Canada… A quand le Wembley Stadium ? Pour le moment, le Québécois attend avec impatience la sortie du biopic Bohemian Rhapsody, dans lequel il prête sa voix. « Je me suis rendu à Abbey Road pour y faire les enregistrements manquants. L’idée est de faire croire au spectateur que toutes les scènes sont chantées par Freddie, explique-t-il. C’était amusant de ressusciter avec Rami Malek, cette immense personnalité. » Marc Martel continue de croire en l’intemporalité de Queen. Alors, pourquoi s’arrêter ? « Incarner cette voix m’a ouvert tellement de portes, confie-t-il. D’autant que certaines personnes n’ont jamais eu la chance de le voir sur scène. » Il conclut : « Je ne suis peut-être pas l’artiste le plus authentique, mais si je peux leur faire ce cadeau, c’est un honneur. » Même sans la moustache.