JE RECHERCHE
Kittin revient sur 25 ans de mix : « Jamais je n'aurai une vie rangée »

Kittin revient sur 25 ans de mix : « Jamais je n'aurai une vie rangée »

Ne l'appelez plus « Miss ». Pour son troisième album solo, la DJ française a raccourci son nom. Sûre d'elle, Kittin ouvre le premier morceau avec cette phrase : « Je suis exactement là où je devrais être ». La musicienne aux yeux de chat a commencé à mixer dans les raves grenobloises dans les années 90 avant de déménager d'abord à Berlin, puis à Paris. Pionnière de l'électroclash, elle a joué dans le monde entier sa musique froide et métallique - d'abord avec son alter ego The Hacker puis seule, du festival Sonar aux Solidays. Aujourd'hui installée à la campagne, la quadragénaire imagine dans Cosmos un voyage interstellaire sombre, méditatif, envoûtant. Une question fondamentale : après 25 ans de carrière, où se situe-t-elle exactement ?

Cosmos est un concept album où les douze titres se suivent sans interruption, sans silence. Quelle histoire as-tu voulu y raconter ?

C'est un voyage dans le temps et l'espace mais aussi un voyage à travers moi-même, qui porte sur les questions existentielles que je me pose en ce moment. Pourquoi sommes-nous là ? Quelle place a-t-on dans l'univers ? Où allons-nous ? C'est l'âge aussi … Après 25 ans de mix, si je fais un album, il faut qu'il ait un sens. De quoi ai-je vraiment envie de parler en tant qu'artiste ? C'est mon rôle de proposer ma vision sincère de ce que je ressens, et je crois qu'il n'y pas plus profond comme questions, parce qu'elles sont à la fois personnelles et universelles. En ce moment, je cherche une vie plus simple, et ça se ressent dans ma musique – même si le processus est d'autant plus difficile. Je me suis débarrassée des rythmes, des schémas couplet / refrain, pour m'en tenir à l'essentiel.

Dans quelles conditions l'as-tu composé ?

J'habite à la campagne, je suis physiquement en retrait de l'agitation du monde, avec une sorte de distance sur les choses. Et quand il n'y a plus d'agitation, à quoi pense-t-on ? Eh bien moi, je pense à toutes ces questions métaphysiques. J'ai un esprit qui questionne tout, j'ai toujours été comme ça, c'est un peu ce que j'exprime dans le morceau « Question Everything ». Ça peut être assez fatiguant d'ailleurs, d'où la nécessité de me retirer dans un endroit calme. Mais c'est aussi là que je me sens connectée aux scientifiques : nous questionner sans arrêt pour proposer une nouvelle version du monde, c'est le sens de notre démarche.

Tu as été influencée par d'autres concept albums ?

Non, j'ai essayé de ne pas écouter trop de choses, pour donner vraiment ce que j'avais à l'intérieur. Bien sûr qu'il y a des choses qui m'ont influencé mais ça fait longtemps qu'elles m'influencent : ce sont toujours les mêmes. Ça va de Aphex Twin à Boards of Canada, toute l'écurie Warp, ceux qui dès le début des années 90 ont créé ce que j'appelle la forme de musique classique de l'électronique. Des maîtres absolus, ils ont créé cette musique-là. Et il y a énormément de gens qui n'ont jamais cessé d'écouter cette musique parce qu'on peut vivre avec, on n'a pas besoin de l'écouter dans un club. On peut travailler avec, conduire... C'est méditatif, c'est en ça que ça ressemble au classique.

« C'était à nous de montrer qu'on n'était pas une menace pour les hommes »

Un des morceaux de ton disque s'appelle « #Metoo ». Que vient faire un slogan féministe dans ce disque ?

Pour moi ce n'est pas un slogan féministe en soi, je vois plus ça comme un symbole qui autorise à dire sa souffrance, à ce qu'elle soit reconnue. Du coup, ça peut parler aux hommes et aux femmes, même si les femmes sont en première ligne sur certaines souffrances. Ce slogan a sa place dans un disque qui raconte un voyage métaphysique parce je pense qu'on ne peut pas partir à l'aventure sans se confronter à nos peurs et à nos souffrances.

Pourquoi avoir retiré le « miss » devant Kittin dans ton nom d'artiste ?

Ce n'est pas moi qui ai choisi le « miss », mais les promoteurs, dès mes premiers mix dans les années 1990. C'était une mode à l'époque... Aujourd'hui, à mon âge, je trouve ça un peu ridicule. Malheureusement, toutes les femmes artistes sont d'abord cataloguées comme femmes. C'est pareil pour Cindy Sherman, Frida Khalo ou Marina Abramovic : on les considère comme des femmes avant de les penser comme des photographes ou des peintres. Ça va mettre beaucoup de temps avant que l'inconscient collectif ne réfléchisse plus de cette façon... Enlever le « miss » de mon nom de scène, c'est déjà un pas vers ça.

Quand on t'avait imposé ce nom au début de ta carrière, cela t'avait énervée ?

Non, de toute façon j'étais beaucoup plus occupée à essayer de me faire accepter pour ce que je faisais ! À l'époque personne ne réfléchissait à ces notions de combats soi-disant féministes, on n'avait pas le temps pour ça, la question ne se posait même pas. Quand on vivait des situations inégales par rapport aux hommes, on ne montait pas dans les tours, on essayait de contourner le problème. Pour moi, ça a marché parce que je partais du principe qu'en étant une minorité, c'était malheureusement à nous de montrer qu'on n'était pas une menace pour les hommes. Je pense que c'est comme ça que j'ai gagné mes galons et qu'aujourd'hui je peux me permettre d'en parler en étant écoutée avec respect, parce que je n'ai jamais été dans la confrontation, ça n'est pas comme ça que je fonctionne. Bon, je suis consciente que les choses n'ont pas assez avancé. On me ramène sans cesse au fait que je suis une femme.

Ça te fatigue que ce soit un sujet ?

Qui est-ce que ça ne fatiguerait pas ? Est ce que ça fatigue pas les artistes noirs d'être tout le temps confrontés à une forme de racisme latent ? Évidemment que c'est chiant, mais les hommes ont beaucoup de mal à le comprendre.

Revenons à tes débuts. Tu as grandi à Grenoble, c'est là que tu as commencé à mixer, très jeune. Comment as-tu découvert la musique électronique ?

Il y avait un club new wave à Grenoble où on allait vers 15, 16 ans, dans un complexe de boîtes de nuit comme il y en a beaucoup en province. Un jour, des DJ espagnols ont débarqué et joué de la techno, pas très bonne d'ailleurs... Mais comme ça avait bien marché, le patron en a booké d'autres. Un soir, on a sympathisé avec deux DJ techno qui venaient de l'Est, ils nous ont dit qu'il y avait une rave où ils jouaient à 100 kilomètres de là. On y est allés et on n'a plus jamais arrêté. Dans ce groupe avec qui je sortais à l'époque, il y a mes amis de toujours, dont The Hacker. On n'a plus cessé d'aller dans des raves, on y allait en stop, on retrouvait des gens de la région dans le sud, toute une communauté a grandi comme ça. Et puis mes amis m'ont vraiment poussée à mixer parce que je m'intéressais à la musique, je regardais beaucoup comment les DJ s'y prenaient. Comme quoi j'ai aussi une bonne relation avec les garçons, parce que c'est grâce à mes copains que je m'y suis mise ! Au début, je n'ai pas du tout vécu de sexisme, c'est venu plus tard, avec le succès.

« Quand je voyais des gens qui partaient au boulot, je me disais que je ne pourrais jamais être comme eux »

Qu'est-ce qui t'as directement happée dans ta première rave ?

C'est cette liberté, pouvoir s'habiller comme on veut, danser, se perdre dans la musique, avec ce sentiment de communion. Je le vois comme un besoin ancestral, une pratique proche des célébrations des sociétés tribales... Cette liberté-là a tout bouleversé, parce que quand je rentrais chez moi, que je voyais des gens qui partaient au boulot, je me disais que je ne pourrais jamais être comme eux. J'ai pensé : « Il va falloir que je bosse très très dur pour être libre ». La musique m'a fait comprendre que je n'aurais jamais une vie rangée – même si au début, je n'aurais jamais imaginé en faire mon métier. Je n'ai pu en vivre qu'à 21 ans.

Qu'à 21 ans ? C'est quand même très jeune !

Pas tant que ça ! Aujourd'hui y'a des DJ de 15 / 16 ans qui remplissent des stades ! Et surtout, quand on a vraiment eu du succès avec The Hacker, on approchait de la trentaine, on avait déjà une histoire avant d'exploser, c'est plutôt sain comme progression.

Tu t'es installée à Berlin entre 2001 et 2006. Qu'est-ce que cette ville t'a apporté ?

C'est une ville où on va apprendre des choses, se trouver – même si on peut aussi s'y perdre. J'y ai appris à m'organiser, à avoir un projet, j'y ai rencontré des gens de tous horizons, qui m'ont raconté leur enfance avant le Mur, la chute du Mur... A l'époque, ce n'était pas une ville de tourisme de club. Il y avait beaucoup de boîtes, mais les scènes se mélangeaient. C'était avant l'éclosion de la minimale, dans un même club on pouvait écouter de l'electronica, de l'ambient, de la house, de la techno et même du reggae. Tous les DJ berlinois se connaissaient, c'était fantastique ! Et puis la scène s'est morcelée, comme partout dans le monde. C'est la globalisation qui fait ça, il faut qu'il y ait des tribus pour s'y retrouver – et plus ce mélange très excitant.

Pourquoi être rentrée en France ?

Je travaillais trop et le rythme était devenu pour moi intenable. J'ai voulu retourner à mes racines, rendre visite à mes proches. Je me suis rendue compte que dans mon métier, je donnais énormément d'énergie à des inconnus... Mais que je n'étais jamais disponible pour les gens que j'aimais vraiment. J'ai vécu dix ans à Paris avant de m'installer à la campagne. J'ai l'impression qu'aujourd'hui j'ai une énergie beaucoup plus fraîche à réinjecter dans mon métier. J'ai besoin de vraie vie pour nourrir mon art. Être dans la nature, dîner avec mes potes, aller au cinéma... Arrêter de courir d'un club à l'autre.

En juin tu as sorti un EP de morceaux inédits enregistrés avec The Hacker à la fin des années 90. Quel regard portes-tu sur cette musique aujourd'hui ?

On a de la chance parce qu'il y a cinq ans ça sonnait beaucoup plus ringard, mais le temps a suffisamment passé pour que ça tombe dans les classiques. Je ne regarde jamais en arrière, je n'écoute pas ces morceaux avec nostalgie. Mais je les trouve hyper spontanés, désinhibés... Je ne serais jamais capable de faire ça aujourd'hui, avec l'expérience, la sagesse, je réfléchis beaucoup plus à ce que je fais.

Tu parlais de cette liberté que t'ont apportées les raves et la musique électronique... Cela fait des années que tu joues pour les autres. Penses-tu avoir un rôle social en tant que DJ ?

Évidemment, comme tous les métiers de spectacle, parce que tu vends du rêve, tu vends de l'évasion. Tu es payé pour emmener les gens quelque part et partager un moment de divertissement donc oui, c'est un métier complètement social. Ce n'est pas pour autant qu'il faut sacraliser ce rôle-là, la musique électronique, c'est juste une version moderne de l'entertainment, comme il y en avait déjà au Moyen Âge. Et ça, beaucoup de DJ l'oublient parce qu'ils le font pour se sentir supérieurs aux autres alors que ça devrait être le contraire. C'est une chance de vivre de sa passion, d'être libre et de mettre cette liberté-là au service de ceux qui ne l'ont pas... Je le prends avec humilité.