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Rencontre avec les fournisseurs officiels de fausses armes du rap français

Rencontre avec les fournisseurs officiels de fausses armes du rap français

Rim'K, Mac Tyer, Naza, MHD, Rémy, Sofiane, Dadju, Jul, Niska, Jok'Air, Kaaris, Gradur... La liste des rappeurs ayant fait appel aux services d'ArtStreet Equipment au cours des deux dernières années est quasiment impossible à dresser de façon exhaustive. Parce qu'à un moment de sa carrière, tout rappeur qui se respecte a besoin de brandir une arme dans un de ses clips. Mais qui sont ces jeunes gens qui fournissent en faux calibres et accessoires en tous genres la quasi totalité du rap francilien ? Des entrepreneurs qui, vaille que vaille, essayent de faire leur trou dans la startup nation. 

Au cœur de la nuit du 29 au 30 septembre, deux hommes se sont donnés pour mission de lutter contre le froid automnal qui s'est abattu sans prévenir sur la région parisienne. Planqués dans les studios de tournage de Bry-sur-Marne, en plein Val-de-Marne, Sofiane et Kaaris s'agitent au rythme d'un beat lourd. Objectif : mettre en boite avant l'aurore le clip d'« Empire », le morceau qui ouvrira l'album 93 Empire de Sofiane. Un objectif qui ne fait pas peur à Sofiane. « Pour l'instant, cela se passe bien, on devrait se coucher tôt », affirme durant une pause le producteur de la compilation destinée à replacer le 9-3 au centre de la carte du rap français, alors qu'un assistant l'invite à aller se changer pour tourner la scène clé du court-métrage. Le temps pour Fianso d'enfiler un ensemble Adidas, et les deux MC's ont convergé dans la remorque ouverte d'un camion. Face à la caméra de Leïla Sy, la réalisatrice, c'est un déluge de punchlines qui s'abat sur le Val-de-Marne, jusqu'à ce que la police prenne en chasse le poids-lourd qui sillonne les allées séparant les différents studios. Mais ici, il n'est évidemment nullement question d'un contrôle pour outrage (malgré les doigts tendus que Kaaris adresse aux forces de l'ordre) mais uniquement de mise en scène. Ces véhicules de police, ainsi que les uniformes des acteurs qu'ils contiennent, sont fournis par ArtStreet Equipment (ASE), la société qui équipe en costumes, véhicules et armes factices la plupart des clips de rap tournés en région parisienne depuis deux ans et demi. Bas de survêt' du Bayern Munich, blouson et casquette à l’effigie de sa société, Baba, 23 ans et cofondateur d'ASE, déroule la commande que la production du clip lui a adressé pour cette nuit : 5 véhicules de police, dont 3 banalisés, et 3 uniformes. Avant de se tourner vers eux, Sofiane n'a pas réfléchi une seule seconde. « ArtStreet, c'est des mecs que je connais super bien, détaille l'artiste originaire du Blanc-Mesnil. J'ai fait 70% de mes clips avec eux, parce que ce sont des mecs comme moi. Des mecs de cité qui ont eu la patience et le courage de monter une structure et qui travaillent mieux que plein de sociétés classiques de fourniture d'accessoires avec qui j'ai pu bosser.»

Qui sont ces jeunes entrepreneurs qui ont su séduire une immense partie du rap game français ? Une partie de la réponse se trouve sans doute dans leur fief de Clichy-sous-Bois. Dans cette commune du 93, rendue tristement célèbre par les décès dans des conditions tragiques de Zyed Benna et Bouna Traoré, et des émeutes qui s'ensuivirent en 2005, Baba et Abdou, les fondateurs d'ArtStreet Equipment, ont installé le bureau de leur SARL au rez-de-chaussée d'un bâtiment situé en lisière de Montfermeil. « Tout simplement parce que c'est chez nous », pose calmement Baba, en faisant visiter les lieux. Au premier niveau, la table de travail de celui qui a troqué son bas de jogging du Bayern pour celui du Borussia Dortmund est entouré de classeurs, bons de commandes et documents administratifs en tous genres, preuve que les affaires tournent. Sur les étagères, sont soigneusement rangés liasses de faux billets, torches de fumigènes, brassards de police ou répliques de savonnettes de cannabis, tandis qu'un dressing propose toutes sortes de tenues. On y retrouve les classiques uniformes de policiers, pompiers, gendarmes et agents de la BRI, mais aussi des combinaisons jaunes ou rouges, semblables à celles portées par les personnages de Breaking Bad et La Casa de Papel, des séries très en vogue chez les rappeurs. « Si on ne colle pas à la mode, on est morts, prévient le fan de foot allemand. On a une base de costumes solide, mais il faut sans cesse investir dans des nouveautés, pour que le client se dise :'Ah, ils ont aussi ça ?' ». Mais c'est à la cave que se trouve la véritable caverne d'Ali Baba d'ASE. Au bout des escaliers, les étagères blanches sont noircies par un amas de répliques d'armes à feu. Du sol au plafond, tous les grands classiques des bandits et de la police française sont disponibles : Beretta, Glock, FAMAS, et bien sûr l'incontournable AK-47, plus connue sous le nom de Kalashnikov. De loin son best-seller. « C'est le mythe des quartier, malheureusement, souffle un Baba pas hyper à l’aise. Quand t’entends parler d'un règlement de compte dans un quartier, c’est souvent à la Kalash que ça s'est réglé. »

Si le Clichois a beau ravitailler une grande partie du rap français en canons, il n’est pas pour autant un expert en balistique. « Au début, les gens me demandaient de leur fournir un 11,43,'Comme Denzel (Washington) dans American Gangster', rembobine l'entrepreneur. Mais moi, je ne savais pas ce que c'était. Mes clients pensent que je suis un passionné d'armes à feu, mais la vérité c'est que ça ne m’intéresse pas plus que ça, je ne connais pas les termes techniques. » Alors, pour se former, Baba consulte régulièrement une encyclopédie spécialisée qui trône dans un coin de son bureau, quand il ne demande pas directement conseil à l'armurier auprès duquel il se fournit, mais dont il refuse de dévoiler l'identité. « Je l'appelle 'l'armurier', parce que je ne sais pas comment le définir autrement, mais c'est une appellation inexacte, vu qu'il ne vend aucune arme réelle. Il possède une société, mais pas de boutique. » Le jeune homme refuse d'en dire plus sur ce mystérieux commerçant, si ce n'est qu'il est capable de fournir de vraies armes, nécessitant une licence pour être utilisées sur les tournages. Un service qu'ASE ne propose pas « pour le moment », se contentant de petits calibres tirant seulement à blanc, ou d'armes factices, dites « de collection », dénuées de tout mécanisme de tir. Ce qui convient parfaitement à ses clients. Et pour ce qui est de sa conscience, l'homme rassure : elle est parfaitement tranquille. « Les armes sont glorifiées partout, même en dehors des cités. On regarde tous des films comme Scarface, on joue tous à des jeux comme GTA. Les jeunes sont obnubilés par les armes. Et s'ils ont l’opportunité de montrer que ce sont des durs à cuire, ils vont le faire, même avec des armes factices. » Et peu importe si cela donne une mauvaise image du rap et de ses protagonistes. « Ça, on n'en a rien à foutre, relance Baba le temps d’un exposé parfumé à la start-up nation. Tu nous payes pour un service, on te le fournit. »

Avec les flics, c'était la guerre

Ce business, aujourd'hui florissant, Baba et Abdou ne l'ont pas monté en un jour. Pour dire vrai, l'idée a germé dans l'esprit du premier, en 2015 alors que des potes rappeur cherchent à s'équiper en armes pour les besoins d’un clip. Et alors que Baba pense trouver son bonheur en quelques clics, il déchante. « Sur Internet, il n’y avait que des trucs bidons à louer, donc je me suis dit que j’allais en acheter, replace l’homme, assis derrière son ordinateur. J’ai pris 3-4 airsoft guns (répliques en plastique projetant des billes grâce à un gaz sous pression, ndlr). Une semaine après les avoir utilisés, un autre groupe de rap me les a réclamés. C'est là que je me suis dit qu’il y avait un business à faire. » A l'époque, le jeune homme qui se qualifie comme « intelligent mais dormeur », passe son temps sur les bancs de l'école, section BTS en Management et Unité commerciale. Et c'est du fond de la classe qu'il peaufine son idée avec Abdou. En fin d'année, diplôme en poche mais faute d'avoir trouvé une école, Baba se lance à corps perdu dans son projet en compagnie de son pote. L'entreprise est créée en janvier 2016, et s'appellera ArtStreet Equipment, « parce que Hard Street Equipment était déjà pris ». Rapidement, les flingues en plastique sont remplacés par des armes plus réalistes, si bien que même la police s'y méprend, lorsqu'elle contrôle un de leurs véhicules. « Chef, il y a deux types avec des Kalashs dans leur coffre. Ils prétendent avoir une société... » Heureusement pour les deux compères, au niveau administratif, tout est carré. Baba est même allé de sa propre initiative se présenter aux forces de l'ordre pour prévenir de son activité. « Quand on a commencé, avec les flics, c’était la guerre, se souvient-il en souriant. On les évitait pour ne pas qu’ils nous saisissent, mais c’est un processus de confiance. On leur montre les documents, ils voient qu’on est en règle. Aujourd'hui, ils savent qu’on existe. »

Son véritable essor, ArtStreet Equipment le connaîtra deux ans après sa création, en janvier 2018, à l'occasion d'une rencontre avec le rappeur Sadek. Présente sur le tournage du clip de « Représailles en moto », l'équipe d'ASE parvient à séduire le MC du 93, qui tombe sous le charme de ces jeunes entrepreneurs de banlieue. La suite ? Une promo d'enfer.  « Il a pris son smartphone spontanément, et nous a fait une pub qu'il a postée sur les réseaux sociaux, se rappelle non sans une pointe d'émotion Baba. Dans la foulée, autour de 800 personnes se sont mises à nous suivre sur Snapchat. Et dans le lot, il y avait une vingtaine de rappeurs, parmi lesquels une dizaine de très connus. » Grâce au coup de pouce du rappeur de Neuilly-sur-Marne, le carnet de commandes explose. Si bien qu'aujourd'hui, ASE peut fournir en armes, costumes et accessoires jusqu'à 50 tournages de clips par week-end, qu'il s'agisse de têtes d'affiche comme Sofiane, Dadju, Mac Tyer, Jul, Niska ou Jok'Air, ou d'artistes plus modestes sans aucun moyens ou presque. D'ailleurs, les prix ne varient pas selon la tête du client. Qu'ils soient signés en major ou indépendants, les artistes devront débourser 30 euros par jour pour la location d'un Glock ou d'un AK-47, 15 euros pour un FAMAS et seulement 10 pour un pistolet SIG. « Notre politique, c’est que tout le monde soit logé à la même enseigne, insiste Baba. Que tu sois Booba ou un rappeur inconnu, ce sera la même chose. Booba sera content parce qu’il payera moins cher qu'ailleurs. L’autre aussi car il sera traité comme Booba. »

Le chargeur à côté

Retour sur le tournage de Sofiane et Kaaris. Dans la nuit de Bry-sur-Marne, Eddy tire sur sa cigarette aussi fort qu'il le peut, histoire de lutter contre un thermomètre qui n'affiche désormais que 5 petits degrés. Pour arrondir ses fins de mois, le gaillard a accepté de troquer le badge de responsable de rayon dans une enseigne de bricolage qu'il porte la journée, contre un brassard orange de policier en civil, pour les besoins du clip. Un rôle qui lui est familier, tant ArtStreet Equipment fait souvent appel à lui pour jouer les gros bras, comme ce fut le cas dans des clips de Rim'K, Mac Tyer, Koba LaD ou encore Naza. Parce qu'il a « la tête de l'emploi », mais aussi grâce à sa parfaite connaissance des gestes des policiers durant une intervention, la faute à un passé qu'il élude en soufflant. Il explique « avoir souvent eu à les subir ». Car si les artistes font autant appel à ASE, c'est également pour l'expertise que l'équipe est capable de donner sur le tournage, au besoin. Si Baba part du principe que sur un plateau, chacun doit rester à sa place, il n'hésite pas à intervenir s'il repère une incohérence majeure. « Je vois parfois des choses qui ne se font pas du tout. Certains tiennent leurs armes n’importe comment, d’autres vont prendre une Kalash en laissant le chargeur à côté... Sur une voiture de police, le gyrophare se met à droite, pas à gauche. Ce sont des choses basiques, mais des gens peuvent le remarquer. »

De son côté, Sofiane met en avant les qualités d'adaptation d'ASE. « Comme ce sont des mecs de cité, lorsqu'il arrivent sur un tournage, ils connaissent les lieux et ils savent ce que tu veux. » Le rappeur Rémy, également présent sur l'album 93 Empire, et venu serrer quelques paluches sur le tournage, en plus d'avoir un petit rôle dans le clip, insiste lui sur les qualités humaines d'ASE, qu'il a découvert « sur Insta » avant de faire appel à eux pour ses propres clips, « parce que leurs vidéos ressemblaient grave à la réalité. J'aime bosser avec eux, parce que c'est des mecs de la rue, comme nous, et qu'ils peuvent donner des idées aux jeunes. Ils tiennent un super concept. » Un super concept qui peut connaitre certains incidents, comme Baba le reconnaît en résumant le tout sous l'appellation « situations incontrôlables ». « Et là, heureusement qu’on est issus des quartiers, pour gérer ce genre de cas, se félicite-t-il. Quand on arrive dans un quartier avec dix armes, qu’elles tournent de mains en mains et qu’il y a 50 personnes, tu peux avoir deux mecs qui en profitent pour monter cagoulés sur une moto avec une Kalash à la main pour faire le tour de la ville... On n'a rien contre la police, hein, mais si on peut les éviter, c’est mieux pour tout le monde. » Fianso détaille : « En terme de sécurité, c'est bien qu'ils existent. Avant, avec les vraies armes, il y avait des accidents. Je connais un milliard d'histoires comme ça, qui se sont d'ailleurs souvent passées à Marseille. » Un silence suivi d’un sourire, puis la relance : « Dès que tu tournes un clip en cité, il te faut des armes. Parce que dans la réalité, tous les petits sont armés. Donc à un moment, ça devient une affaire de cohérence. Et puis, il faut faire rêver Vincent de la banlieue de Mulhouse, Julien du Languedoc, ou Hervé qui est facteur à La Baule. Bien sûr que les armes fascinent. » Vrai. Mais l'avenir se situerait-il également hors du rap ? Baba ne cache que c'est le but – il a d'ailleurs déjà travaillé pour le théâtre, la publicité ou des campagnes de photographie – mais que la barrière qui le sépare de la télévision et du cinéma est encore un peu haute. Pour faire bouger les lignes, la petite bande aurait peut-être intérêt à quitter Clichy-sous-Bois, pour l'instant coupée de la capitale en attendant l'arrivée de la ligne 16 du métro. Tout ça est prévu à l'horizon 2030. Loin de la vitesse d'une balle.