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Gitans, indépendantistes et Camargue : le jour où Bob Dylan a pris le maquis

Gitans, indépendantistes et Camargue : le jour où Bob Dylan a pris le maquis

"More Blood", quatorzième volume des "Bootleg Series" de Bob Dylan - compilation d’archives et d’inédits autour de l’album "Blood On The Tracks", vient de sortir. L'occasion de raconter une des plus belles énigmes du rock : le séjour d'un Dylan "lost in translation" dans le sud de la France. C'était en 1975 et quelques mois après la sortie du fameux album aujourd'hui revisité. Témoin de cette échappée belle entre paysages camarguais,  gitans et divorce : le peintre David Oppenheim. 

Avignon, 25 juillet 1981. Dans quelques heures Bob Dylan prendra place, guitare en bandoulière et harmonica à portée de lèvres, sur la scène du Parc des Sports. Mais pour l'instant, il est 18h et l'auteur de "Masters of war" a rendez-vous dans le hall de l’hôtel de l’Europe avec le peintre David Oppenheim. Les deux hommes ne se sont pas vus depuis six ans déjà. Ce sont des amis de David qui ont insisté pour que les retrouvailles se fassent : « Ils étaient fans de Dylan et rêvaient de le rencontrer, moi, je m’en foutais un peu. Les concerts, tout ces gens, ça me fait peur ». Après deux trois coups de fils passés à Columbia, Dylan avait accepté. Un cordon de sécurité a été dressé devant l’entrée du 12 place Crillon où une foule s’est déjà amassée. David et ses amis, un couple, patientent à la réception, en bons privilégiés. Le voilà qu’il descend, pantalon blanc évasé, petite veste noire cintrée et légère barbe disparate. Sous son bras un exemplaire du quotidien Libération daté du 23 juin 1981. L’embrassade est vite écourtée. Dylan ouvre la page 35 et la tend à David. Le titre est ravageur : « J’aurais pu kidnapper Dylan ». L’article, une page entière d’une interview de David Oppenheim signée Olivier Salvatori, raconte la relation qu’ils ont entretenu lors d’un voyage en mai et juin 1975 entre la Savoie, les Saintes Maries De La Mer et la Corse, avec en guise de chapô : « On se faisait des femmes, on buvait, on mangeait… ». Dylan n’apprécie pas, et attend des explications. « Je lui ai dis : « mais tu vas croire ce journaliste de merde ! J’ai dit ça pour plaisanter, au milieu d’une conversation. Écoute, si ça ne te plait pas, je m’en vais » replace aujourd'hui David Oppenheim. Réaction du très aristocratique Bob : un geste de la main comme pour signifier qu’il s’en moque. Pendant le concert, il enterre même la hache de guerre sous forme d'une dédicace à son « grand ami, le peintre français David Oppenheim » Un grand ami ? le peintre anarchiste inclassable - mi figuratif, mi abstrait - est notamment à l’origine du dos de la pochette de l’album Blood On The Tracks, dont deux versions existent, l’une commercialisée aux US est un dessin réalisé au crayon. On y reconnait le visage de Dylan au milieu de formes géométriques. 

Mon frère spirituel 

L'histoire d'amitié Dylan / Oppenheim a commencé deux ans avant. En 1973, le peintre se rend à Londres en avion. Objectif : rencontrer un puissant galeriste. Dans l'avion, il fait la connaissance de Stevie Phillips, une agent artistique pour la MCA qui travaille pour Judy Garland, Robert Redford, et Liza Minnelli. « C’était une femme très chic. J’ai tout fait pour changer ma place et m’asseoir à côté d’elle. » David Oppenheim n’est pas très grand, mais son visage, caché derrière de longs cheveux noirs et épais, a un pouvoir de séduction indéniable. Il a aussi quelques dents en or, une coquetterie qui lui donne un côté voyou. Avec cette Stevie Phillips, le flirt va durer un an. C’est elle qui est à l’origine de la rencontre avec Dylan. « Un jour, elle me demande si je veux devenir célèbre. Je lui réponds que non. Puis elle a voulu savoir quels étaient les artistes américains que j’admirais et que j’écoutais en peignant. J’ai répondu Dylan, du tac au tac. » Quelques mois plus tard, Stevie Phillips se rend à une exposition de David Oppenheim à l’Espace Beauvois, rue de Varenne, à Paris, accompagnée d’un ami. Ils achètent deux tableaux à David, et repartent avec un portfolio de l’artiste. Stevie Phillips se souvient : « Je voyageais beaucoup à Londres à cette époque car la vague britannique était en entrain d'exploser dans l'industrie de la musique. Après notre rencontre, j'ai contacté Dylan par l'intermédiaire de l'avocat que nous avions en commun, David Braun, qui est mort aujourd'hui. Mon agence était un gros client pour David Braun, il ne pouvait pas refuser. J'étais heureuse d'aider David. » Pendant ce temps, Dylan est à New York chez un autre peintre, Norman Raeben, depuis deux mois, où il perfectionne sa technique. Car Dylan est depuis toujours attaché à la peinture, qu’il exerce à ses heures perdues…sans pouvoir prétendre au même mojo qu’avec la musique. Quand CBS lui montre le portfolio de David Oppenheim, peu avant les premières sessions studios de Blood On the Tracks, Dylan s’emballe : « Ce mec, c’est mon frère spirituel ». Une fois l’album enregistré, David est contacté par CBS, Dylan veut qu’il en réalise la pochette.

Avec son chèque en poche, « pas grand chose, quelques milliers de francs» précise Oppenheim, il pense en rester là. En Savoie, il vient d’investir dans une vieille grange dont il entreprend les travaux pour s’y installer avec son atelier. La bâtisse, orientée au nord, est isolée de tout. On y accède par un chemin sinueux que la neige bloque entièrement certains soirs de cet hiver. Un évènement vient pourtant perturber le quotidien du village en contre-bas. « Un jour, la postière tape à ma porte avec un télégramme dans les mains. Il est signé CBS : « Mr Dylan souhaite vous rendre visite. » La nouvelle a fait le tour du village. « D’un coup, j’ai eu l’impression d’être quelqu’un d’important. On me regardait différemment, même les flics ne m’emmerdaient plus. » S’amorce alors une correspondance qui dure plusieurs mois et finit par lasser David : « Un jour, c’était « Mr Dylan viendra avec sa femme, Sara », puis le lendemain, « il ne viendra pas », « il arrive demain », « dans un mois ». J’en avais marre ».

« Dylan avait perdu la notion de la réalité »

A l'arrivée des représentants de CBS finissent par débarquer à l’automne 1974 avec un ordre de mission simple : inspecter la maison, histoire d’être sûr qu’ils n’envoient pas leur protégé au casse pipe. L’hiver passe. Pour les travaux de sa grange, il a embauché un jeune étudiant des Beaux-Arts qui fait office d’électricien, Robert Martin. Il lui apprend aussi quelques techniques de peinture à l’aquarelle, lui achète un chevalet. « Il m’avait pris sous son aile, se souvient Robert Martin. J’avais 22 ans, mais j’étais peu doué pour l’électricité ». Jeudi 22 mai 1975, le téléphone sonne. Au bout du fil, CBS prévient David Oppenheim de l’arrivée imminente de Dylan, dans la soirée. Branle-bas de combat. Dylan arrive de Paris, en avion, par l’aéroport de Genève, et est accompagnée d’une traductrice de CBS qui conduit jusqu’en Savoie. « Il leur a fallu une dizaine d’heures pour nous rejoindre, dont 300 kilomètres de routes nationales » ajoute Robert. David descend en ville, plus bas, pour négocier du liquide au banquier. Avec Robert, ils s’affairent à rendre présentable cette grange au mobilier vétuste d’où s’échappe des odeurs de renfermé. Des bouteilles de Beaujolais sont sorties pour l’occasion, avec de la charcuterie, du fromage. Un accueil bien franchouillard, en somme. « C’était pour nous éviter de faire la cuisine » plaisante David. Alors qu’il pleut à torrent, un bruit de moteur survient vers 1h du matin. Les portières claquent. Dylan est là, sur le pas de la porte. C’est Robert qui l’accueille : « Je me souviens très bien de cette scène, il me dévisageait et s’est approché de la cheminée mais n’osait pas s’asseoir. » La traductrice, Yannick, connait les lieux puisqu’elle a fait partie de l’équipe d’inspection à l’automne. David est curieux, regarde son invité avec insistance. « J’avais remarqué qu’il avait une étoile de David autour du coup. Je lui ai dis : « c’est quoi, ce truc ? », il m’a dit qu’il était juif, que c’était sa religion. Je lui ai répondu, « mais si tu changes de religion demain ? ». il n’avait pas l’air de comprendre. » Le petit groupe discute à table, Dylan est peu loquace. Yannick, la traductrice, retourne chercher leurs affaires dans le coffre avant que chacun aille se coucher sans excès. Pendant deux jours, ils resteront ici, en Savoie. David passe quelques moments avec Dylan dans son atelier où de grandes toiles sont exposées. Sans se parler, ils restent immobiles et fixent ces œuvres gigantesques côte à côte. « Il ne me posait pas de question. Pas une seule fois il m’a demandé avec quoi je gagnais ma vie, ce que je faisais ici dans ce trou. Un jour, je lui demande s’il possède une maison en Amérique. Il ne savait même plus combien il en avait, il m’a parlé d’une propriété de 32 000 hectares dans le Minnesota. Il avait perdu la notion de la réalité » estime David Oppenheim. Entre deux dégustations de fromages locaux que Dylan semble peu apprécier, David lui fait une démonstration de son Steyr-Puch Haflinger acheté d’occasion, un véhicule léger tout terrain qu’il utilise pour descendre la vallée dans les chemins boueux. Le lendemain, Dylan sort l’autobiographie d’Hurricane Carter, le 16 ème Round, qu’il a emporté dans son sac, et explique son histoire à ses convives, celle d’un boxeur noir condamné à perpétuité pour un meurtre dont il proclame son innocence depuis neuf ans. 

« Dis lui que j’ai joué 15 jours au Carnegie Hall »

Dylan est aussi obsédé par son ex-femme, Sara, qu’il appelle plusieurs fois par jours. « Il était en plein divorce et ça le tracassait. Mais je sais pas à quoi il jouait avec elle. Il me passe le combiné du téléphone. C’était Sara. On parle deux minutes, Dylan reste à côté, les bras croisés, en me fixant. Elle me demande comment ça se passe. Je lui dis, « ne vous inquiétez pas, il est bien nourri », elle a rigolé. J’avais l’impression de parler d’un enfant. » Lors d’une discussion, David parle à Dylan du pèlerinage des gitans aux Saintes Maries de la Mer qui a lieu en ce moment même, du 24 au 25 mai. On y célèbre Sainte Sara la noire, protectrice des gitans du monde entier. « J’ai vu dans ses yeux que ça faisait écho. Je crois qu’il a fait un transfert avec sa femme, Sara » explique David qui se souvient d’un Dylan « accroché à son carnet de notes. Il écrivait toute la journée, tout ce qu’il voyait. » Le 24 mai, au soir, jour des 34 ans de Bob Dylan, la décision est prise : ils prendront la route pour se rendre en Camargue et assister au pèlerinage des gitans. En pleine nuit, chacun rassemble ses affaires dans le coffre de la Renaut 16, le strict nécessaire. Robert craint de ne pas être de la partie. « Je ne sais plus comment ça s’est fait, mais David a fini par accepter que je les suive. » David et Robert se partagent la conduite pendant les 7h de route. Dylan est endormi à l’arrière, Yannick à l’avant. Robert tire quelques pointes à 200 km/h.

Après l’Autoroute du Soleil, au petit matin, ils traversent la Camargue par Arles et s’aventurent entre les roseaux sur la petite route qui mène aux Saintes Maries de la Mer. La ville est endormie et le groupe s’oriente vers la plage où ils s’allument un feu de fortune pour y faire griller des côtelettes d’agneau et trinquent une petite bouteille de gnôle. Dylan se réchauffe sous une couverture volée de la SNCF lorsque Robert lui tend sa guitare. « Il avait peur d’être reconnu s’il jouait ou chantait, je n’ai pas insisté. » Les rues sont prises d’assaut petit à petit par des hordes de gitans et de locaux. Le groupe s’oriente vers un café quand ils croisent quatre guitaristes entrain de s’affairer. Parmi eux, Manitas De Plata, célèbre guitariste flamenco aux 93 millions d’albums vendus dans le monde. Bob Dylan est très attentif au jeu singulier de « l’homme aux petites mains d’argent » comme on le surnomme. En se promenant dans les rues, une diseuse de bonne aventure vêtue d’une longue jupe, attrape la main de Dylan. Il ne comprend pas un mot de ce qu’elle raconte et David l’extirpe en glissant quelques pièces de monnaie à cette dame. Plus loin, un homme parmi la foule se plante devant Dylan et semble le reconnaitre. Robert a assisté à la scène : « il lui dit, « you are Bob Dylan. », il répond « Yes ! », sèchement. Il craignait qu’on vienne l’emmerder. » Robert tentera d’éviter un autre touriste de prendre des photos, en vain. Le groupe se met alors à la recherche d’un hôtel, tous complet en cette période de grande affluence. Ils décident de pousser plus loin, en voiture, lorsqu’ils tombent presque nez à nez devant Manitas De Plata, le guitariste, au bras d’une femme. « On s’était déjà rencontré une fois dans un restaurant à Aigues-Mortes remet David Je lui demande s’il reconnait Dylan, mais il ne m’a pas répondu ». Manitas De Plata ne calcule même pas Dylan, mais lance quand même sur un ton de défi : « Dis lui que j’ai joué au Carnegie Hall pendant 15 jours moi. » Quand la voiture redémarre, Dylan a l'oeil noir des mauvais jours. Juste un soupir d'agacement puis une phrase énoncée d'une voix glaciale : « Nobody play at Carnegie Hall for two weeks ». (A suivre)