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C'était l'évènement techno de l'année... mais certains en ont décidé autrement

C'était l'évènement techno de l'année... mais certains en ont décidé autrement

2 700 Parisiens et banlieusard conviés dans un ancien entrepôt Tati en plein Pantin, un line up composé uniquement de femmes. Sur le papier, l'évènement clubbing capable de renouer avec les grandes heures rave avait une sacrée gueule. Sauf que voilà: six heures avant le début des festivités, un post facebook explique que la mairie de Pantin interdit la soirée. Au même moment, une soirée alternative s'organise dans un squat. Récit d'une nuit qui laisse encore à certains un drôle de goût. 

En cette matinée d'octobre, dans un immense entrepôt à Pantin (Seine Saint Denis), des hommes en bleu de travail démontent une oeuvre d'art moderne en métal. Marc Sanchez, cheveux grisonnants et lunettes rondes, se ballade entre les salles et descend les escaliers. Au rez-de-chaussée, le directeur du pôle culturel du Centre National des Arts Plastiques s'engouffre dans une immense pièce vide traversée par des colonnes.  Ici aurait pu avoir lieu une des meilleures soirées clubbing de l'année. Marc acquiesce, jette un coup d'oeil circulaire sur l'espace vide, hausse les épaules, puis balance ce constat, amer : « C'est ici qu'aurait du avoir lieu la fête. On était près de 150 en train de s'affairer, monter le bar, organiser la sécurité, presque tout était prêt... Quand à 14 heures, des policiers ont débarqué et collé une feuille de papier sur la porte d'entrée. Un arrêté municipal expliquant que la manifestation prévue le jour même était interdite. »

Ce vendredi 14 septembre était censé être un jour de célébration. Le début d'un week-end entier d'expositions, de performances et de concerts pour le déménagement du CNAP : c'est ici que l’institution du ministère de la culture doit s'installer en 2022, après des travaux. Le tout devait prendre la forme d'une pendaison de crémaillère mêlant le plus pointu de l'art contemporain et le plus cool de la culture undergound. Au programme, des danseurs nus qui se faufilent entre les pièces, des oeuvres faites de fils rouges tendus dans le vide et de fresques dessinées à la craie. Le plus excitant devait commencer à 23 heures, avec l'arrivée aux platines de La Fraîcheur, Deena Abdelwahed et Virginia pour une fête survoltée entre ces épaisses colonnes – une programmation choisie par Fany Corral,  ancienne directrice artistique du Pulp et créatrice du label Kill the DJ.

C'était sans compter sur ce fameux bout de papier, placardé trois heures avant l'ouverture du lieu pour le vernissage. Immédiatement, le directeur du CNAP décroche son téléphone et appelle le ministère de la culture et la préfecture de Seine Saint Denis pour négocier. Après de longues tergiversations, il réunit ceux qui s'affairent autour de lui et rend le verdict : les expositions et concerts sont finalement autorisés, pas les DJ sets. La maison doit fermer ses portes à 23 heures. Imaginez le désordre : dans quelques heures, des milliers de fêtards ont prévu de se pointer ici, les DJ sont déjà en chemin. C'est Fany Corral qui se charge de prévenir ces dernières, dépitée. Elle est ici depuis 8 heures 30 pour superviser l'installation du système son et les projections des vidéos qui doivent être diffusées cette nuit. « Tout le monde a travaillé pendant des mois, on a fait venir des artistes de l'étranger pour l'occasion. A mon avis, les raisons de l'annulation n'étaient pas des vraies raisons. Pourquoi nous prévenir au dernier moment ? C'est comme s'il y avait une volonté de tout saboter de la part de la préfecture de Seine Saint Denis. » Et même si elle travaille dans le monde de la nuit depuis les années 90 et dit être « habituée à la répression », elle n'a pas compris l'interdiction d'un événement si fédérateur, sécurisé et pensé par un organisme public.

« Nous séparer en tant qu'humains »

Derrière cette annulation de dernière minute se cache une bataille qui a duré des mois. Pour organiser cette soirée dans un ancien entrepôt Tati de 25 000 mètres carrés, le CNAP a fait des demandes à la préfecture de Seine Saint Denis et à la mairie de Pantin, mais n'a pas reçu de réponses positives. Les organisateurs n'ont jamais abandonné, le directeur de l'institution proposant même de se porter responsable légalement de l'événement. Voyant qu'il ne reculait pas, la mairie de Pantin a pris l'arrêté d'interdiction au dernier moment. Le directeur du cabinet Guillaume Merzi explique que « si le maire n'avait pas émis d'arrêté d'interdiction, il aurait été de facto responsable en cas d'incident. Il y avait peut être 99,99 % de chances qu'il ne se passe rien. Mais le 00, 01%, si jamais ça fait des victimes, comment on fait pour vivre avec ? » s'interroge-t-il, évoquant un incendie qui a fait huit morts dans un squat à Pantin il y a 7 ans. D'après lui, il était tout bonnement impossible d'autoriser un tel événement dans un local de stockage, non classé « ERP » (pour établissement recevant du public), une labellisation nécessaire notamment pour les hôtels les salles d'exposition, de spectacle...

Marc Sanchez, lui, ne comprend pas pourquoi les expositions et les concerts ont été autorisés, mais pas les DJ sets. « Les manifestations artistiques prévues plus tôt dans la soirée n'étaient pas moins risqués en terme d'incendies, ça aurait pu brûler aussi ! C'est comme si c'était le mot « clubbing » qui posait problème. D'une façon générale, si on n'est pas à l'intérieur de ces moments-là, on se dit que les gens vont être saouls, drogués, mettre le feu... Tout le contraire de ce qui se serait réellement passé. On avait embauché 22 personnes pour la sécurité, on devait accueillir 2 700 personnes dans une salle de 2 500 mètres carrés : on était dans les règles. Mais personne, ni à la préfecture, ni à la mairie, n'est venu étudier le lieu ni n'a étudié notre dossier de sécurité. Tout le monde était d'accord pour dire que c'était risqué a priori. Ce sont des préjugés qui sont regrettables. »

Les musiciennes qui ont fait des centaines de kilomètres pour arriver jusqu'à Pantin ont du mal à avaler la nouvelle. La Fraicheur - jeune DJ française expatriée à Berlin qui revitalise l'expérience techno avec les armes de l'époque - est de ceux qui vont prendre l'annonce de l'annulation comme un véritable coup de poing. Quelques minutes à peine après avoir atterri à l'aéroport Roissy Charles De Gaulle, la DJ traîne une valise de quarante vinyles dans le RER. C'est à ce moment qu'elle reçoit l'appel de Fany. Estomaquée par la nouvelle, elle réplique sur son compte Instagram et publie un selfie, sourcils froncés, crâne rasé, sous lequel on peut lire les raisons de sa colère : « Parce qu'apparemment cet Etat néolibéral et capitaliste ne peut supporter un événement qui n'est pas centré sur le profit. Parce qu'apparemment, cet état de propagande haineuse ne peut pas supporter un moment de rapprochement et de convivialité puisque que tout ce qu'il veut, c'est nous séparer en tant qu'humains pour nous gouverner plus facilement. Parce qu'apparemment, notre besoin légitime de s'échapper de ce monde sombre à travers la transe de la musique et de la danse leur est insupportable. » Aujourd'hui, celle qui se définit comme "militante féministe intersectionnelle" ne décolère toujours pas. « Je m'attendais à un événement proche des vraies raves fédératrices, de ces espaces qui ont aussi quelque chose de politique. », explique celle qui joue régulièrement pour des protestations antifascites dans les rues de la capitale allemande. « J'espérais retrouver cet idéal d'espace brut et noir dans lequel les gens se mélangent quel que soit leur background religieux, culturel, ethnique... Et en plus, c'était censé être événement gratuit !  J'avais spécialement préparé un set de tueries, avec des tracks techno bien dark, le genre de morceaux que je joue pour me défouler. »

Sentiment d'étouffement

Deena Abdelwahed, Tunisienne installée à Toulouse et Virginia, originaire de Berlin, ont elles aussi une envie folle de jouer leurs sets préparés de longue date. Rémy Baiget, qui devait tenir le bar pendant la soirée, propose très vite une solution de repli : amener les enceintes, les vinyles et le public à La Folie, le bar qu'il tient au coeur du parc de la Villette. Par chance, c'est à seulement quinze minute à pied. « On savait que ce ne serait pas pareil, que le lieu n'avait rien à voir. Mais on s'est dit que ceux qui voulaient danser auraient au moins cette possibilité, et que les autres pourraient découvrir la réserve du CNAP à un autre moment du week-end ». Il passe des coups de fil in extremis, dégotte des vigiles et des barmen, fait des allers-retours à vélo entre La Folie et Pantin pour organiser ça au dernier moment. Le CNAP poste un message sur facebook pour annoncer le changement d'adresse, Rémy répond aux commentaires pour canaliser les internautes les plus énervés.  « Bon, certes, seules 800 personnes pouvaient entrer à La Folie et ça n'a rien à voir avec ce qui était prévu rembobine Fany Mais on s'est dit qu'on allait quand même passer des disques et pas se retrouver tous au lit à minuit ! »

Dès minuit la techno violente et brute de Deena Abdelwahed se met donc à résonner dans ce bar boite aux murs rouge. Entre 2 heures et 4 heures, place à Virginia qui chante en même temps qu'elle passe ses vinyles. Puis La Fraicheur arrive pour la clôture. Entre 4h et 6h, elle s'installe derrière les platines. Au programme d'un set de pure rage à froid comme prévu, son morceau "The Movement" qui sample un discours dans lequel l'activiste noire Angela Davis dénonce les violences policières à Ferguson. Forcément, dans le contexte actuel ce genre de montée de sève techno résonne encore plus fort. La fête attire des centaines et des centaines de noctambules, la file d'attente s'étire dans le parc de la Villette. Mais beaucoup de ceux qui devaient venir à Pantin ont finalement changé de plan. Sara, 25 ans, étudiante en sciences politiques, se dandine poliment – elle est surtout venue « pour soutenir Fany », avec qui elle est amie. Elle se réjouissait de découvrir un nouveau lieu et est forcément déçue de se retrouver dans une salle confinée où le son ne résonne pas très bien, tout ça pour « des raisons de sécurité à la con. C'est étrange de la part de la mairie : cette soirée aurait pu faire de la pub pour un nouveau lieu culturel, promouvoir le côté cool de la ville. », regrette-t-elle. Dans le monde de la nuit, ils sont nombreux à hausser le ton pour dénoncer la frilosité des autorités municipales et préfectorales.  Ce même week-end, les collectifs Fée Croquer, Possession et RAW devaient occuper à tour de rôle un entrepôt au Blanc-Mesnil (Seine Saint Denis). Mais quelques heures avant le coup d'envoi, la police a mis fin au montage. Là encore sans donner d'explication.

Difficile de faire un lien entre ces interdictions, mais l'accumulation finit par lasser les organisateurs de soirées. « On ressent ça comme un contrôle social qui est hyper fort, on veut confiner la fête dans des endroits qu'on peut contrôler, gérer. Depuis quelques années, la répression policière est exponentielle, on voit comment ça se passe dans les manifs, pendant les blocages d'universités... Depuis Le début des années 90, il y a des rave en pleine nature qui réunissent plus de 5000 personnes et il n'y a jamais eu de problèmes. Les gens se prennent en charge, ils sont responsables.Et on vient interdire une soirée organisée par le CNAP ! », s'insurge Fany Corral, haussant le ton. « Et encore dans ce cas, il n'y pas de risque financier : c'est l'Etat qui paye. Mais quand on annule un événement d'un petit collectif à la dernière heure, cela représente des dizaines de milliers d'euros perdus en une soirée, entre les places à rembourser et les DJ qui ont déjà été payés. Ça peut signer la mort d'un collectif, tout simplement. On s'attaque directement à la contre culture. » La voix un peu tremblante, la Fraîcheur exprime elle aussi un sentiment d'étouffement. Elle évoque cette conseillère municipale berlinoise qui a demandé l'arrêt de l'ouverture 24h/24 du club mythique Berghain en avril dernier – et fait frémir tous les fêtards de la ville. Elle pense aussi à la situation en Géorgie, où le plus célèbre club de techno de la capitale Tbilissi a fermé temporairement ses portes après une descente de police au mois de mai 2018. Ce soir de septembre, la DJ se réjouissait justement de jouer dans un lieu « gratuit, à l'image un peu gaucho, un espace brut et sans chichi, sans déco, où t'es là pour balancer ton son dans les oreilles de milliers de personnes, rien d'autre »

Jouer au chat et à la souris

Ceux qui cherchent à organiser des fêtes magiques dans des lieux détournés sont bien obligés de jouer au chat et à la souris avec la police. Dès qu'on veut aller danser autre part que dans une boîte de nuit, c'est la fameuse question du « classement ERP » qui se pose. Le CNAP a dû tout déclarer et s'est heurté à l'hostilité de la préfecture et de la mairie, dont le message est : vous pouvez organiser des expositions avec des milliers visiteurs dans ce bâtiment, mais si vous voulez danser sur de la techno, faites le dans des lieux prévus pour. Tout le contraire de ce qui est plébiscité par les amateurs de musiques électroniques qui ne rêvent que de grands espaces, de fêtes qui durent jusqu'au matin et de décors industriels. Alors des petits collectifs organisent des événements dans des hangars, des champs, des squats d'artistes, souvent sans rien déclarer à personne, gérant eux-mêmes la sécurité.

C'est ce qui s'est passé juste à côté du bâtiment du CNAP, comme un pied de nez à la préfecture. Une quinzaine de musiciens, artisans et écrivains vivent depuis six mois dans un immeuble voisin. Ils se sont installés ici spontanément, ont créé un collectif artistique, accueilli des migrants, commencé de petits travaux. C'est quand même toujours le bazar, le sol est jonché de vieux tapis, la façade couverte de tags colorés. Quand il a appris que la soirée du CNAP prenait l'eau, Ryan, l'ouvreur du squat, a décidé d'organiser une fête à la maison pour accueillir les déçus. En quelques heures, comme ça, sans signer aucun papier, il a convié 350 personnes entre ses murs – plus de 250 étaient venus à Pantin pour la soirée du CNAP. Toute la nuit, ils ont dansé sur de l'acid house et de l'acid techno dans le sous sol à la lumière bleutée, avec des lavabos décatis et des canalisations apparentes pour décor. « Ça a donné une fête différente de celle qu'on organise d'habitude, il y avait des gens plus âgés qui se mélangeaient à notre public habituel. À la base on voulait faire une soirée en petit comité, juste passer un peu d'ambient... On a fini par danser jusqu'à 5 heures du matin ! », se réjouit Ryan. Une vraie fête, comme ils en organisent plusieurs fois par semaine ici, sans problème avec la police.  A quelques kilomètres de là, à la Folie, la fête a aussi duré jusqu'au petit matin. Tous ceux qui s'étaient réveillés aux aurores pour organiser l'événement étaient épuisés. Fany est allée se coucher vers six heures. Juste le temps d'envoyer un message à La Fraîcheur qui commence par ces mots: « Ton set était super. Intense et fort. Ça m'a fait du bien cette colère". 

Tous propos recueillis par C.L pour Greenroom