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Primal Scream : « Personne n’a inventé un rock adapté au XXIe siècle »

Primal Scream : « Personne n’a inventé un rock adapté au XXIe siècle »

Ils ont su mélanger house music et rock sur le chef-d’œuvre « Screamadelica ». Aujourd’hui, Primal Scream et son leader Bobby Gillespie sortent la version made in Memphis de leur album le plus formellement « classique » : « Give out but don’t give up ». Un pas en arrière ? Plutôt l’occasion d’exposer un inventaire du rock et de son évolution qui ne va jamais sans un ressenti de la situation politique globale. C’est même la base de l’esprit punk, comme l’explique Gillespie.

Bobby Gillespie : Je n’ai quasiment plus le moindre intérêt pour le rock’n’roll qu’on nous vend aujourd’hui. Cela m’arrive encore d’aller voir des jeunes groupes ou artistes en concert, mais à chaque fois je trouve ça simplement mignon. Peut-être que cette musique - celle des Rolling Stones, d’Iggy Pop & The Stooges - ne signifie plus rien pour les jeunes générations. Quand tu as 15 ou 18 ans, tu vas préférer le hip hop et ça me paraît normal. Des personnages à la A$AP Rocky, Jay Z ou Kanye West incarnent parfaitement le monde dans lequel on vit. Ils ressemblent à cette époque ultra libérale. Ils parlent le même langage que les financiers ou les mecs de la Silicon Valley. Ils sont raccords avec le présent, personne ne peut prétendre le contraire.

Quand vous dites que le rock a raté l’histoire récente, qu’est ce que cela signifie ?

(Il coupe) Que cette musique a soudainement abandonné son rôle de culture alternative, qu’elle ne travaille plus à définir une résistance à quoi que ce soit. Je pense sincèrement que le rock dans les années 60 et 70 formulait quelque chose de très fort en direction de cette jeunesse qui ne voulait pas de la société que lui imposaient les adultes. Le champ d’expression du rock s’est considérablement rétréci ces dernières années. Surtout, il s’est coupé du monde extérieur pour ne garder, en fin de compte, que des riffs de guitare ou des rythmes de batterie. Prenez ce vieux truc qu’on appelait le protest singing songwriting. Dans les 60s ou les 70s vous pouviez écouter des gens comme Bob Dylan ou Neil Young car ils délivraient, à travers leurs chansons, des prises de position très fortes sur le monde : pacifisme, contre culture, etc. Pareil pour la scène punk qui a été ma porte d'entrée dans le rock quand j’étais adolescent. C’était une remise en cause des institutions. Prenez maintenant, ce que nous avons vécu récemment avec la guerre en Irak, le Brexit ou l’élection de cet abruti de Trump aux USA. A chaque fois, les groupes de rock de l’époque se sont tenus éloignés de ces événements. Non seulement, ils ne les ont pas commenté dans leurs chansons, mais on a eu l’impression que tous ces groupes – The Strokes, The White Stripes ou The Libertines – préféraient parler de leurs paires de Converse plutôt que de politique. Résultat : ça a contribué à figer le rock dans une forme musicale morte.

Aucun groupe ou artiste actuel rock ne trouve grâce à vos yeux ?

L’an passé, je suis allé voir un concert de Starcrawler. Franchement, pendant quarante cinq minutes, j’ai trouvé ça vraiment fantastique. Même chose pour les Death Valley Girls : tu sens que ces gens là ont du souffle, des choses à exprimer, une singularité même. Ce qui me rend triste, c’est qu’aucune maison de disques importante ne va faire l’effort de donner à ces groupes les moyens de toucher un plus large public. C’est perdu pour eux. Ils sont presque condamnés à passer toute leur carrière à jouer dans des petites salles et à fréquenter l’underground.

Ce que certains ont également reproché au rock des dernières années, c’est d’être devenu une musique uniquement nostalgique. Vous êtes d’accord ?

Putain, oui ! Mais ça s’explique facilement : on a manqué le grand tournant de l’histoire du rock. Dans les années 90 le rap est devenu important. Pareil pour la techno avec le phénomène des rave parties, l’essor de la club culture... A cette période, si vous étiez musicien, le seul bon choix à faire, c’était justement de ne pas faire de choix. Ton boulot c’était d’incorporer toutes les musiques dans un seul et même album. Un peu à la manière d’un DJ, si tu veux. Avec Primal Scream, on ne pouvait pas faire comme si le rap, la techno ou plein d’autres sons n’étaient pas entrés dans le paysage. Et puis de toute façon, nous étions en colère. Le rock tel qu’on l’avait aimé en Angleterre était mort en Angleterre comme ailleurs. On avait pris la vague grunge et des groupes comme Nirvana, mais ça ne nous intéressait pas. Bientôt, la britpop allait apparaître mais ça ne nous plaisait pas non plus. Moi, je voyais ça comme une reprise en main de la musique indépendante par le gros business. Toujours la même merde… Nous, au sein de Primal Scream, on s’est juste dits : « Continuons à faire ce qu’on sait faire, du rock, mais sans nous limiter à la formule guitare-basse- batterie. » « Screamadelica » (1991), c’était de la dance, mais surtout du rock. « Vanishing Point » (1997), sonnait plus industriel, mais là encore c’était du rock. Personne n’a inventé un rock adapté au XXIe siècle.

De Jagger à Varoufakis  

Certains reprochent aussi au rock d’être devenu un objet de musée. Quand certaines institutions organisent des exhibitions autour de David Bowie ou quand Bob Dylan gagne le prix Nobel de littérature cela contribue un peu à cette impression, non ?

En un sens, vous avez raison : le rock est aujourd’hui à sa place dans les musées. Mais, je suis désolé : un concert des Rolling Stones, dont tous les membres ont plus de 70 ans, n’a rien de ridicule. Pareil pour Neil Young ou Paul McCartney. Si tu payes pour les voir, tu ne payes pas un concert, tu payes pour assister à une messe en plein air. Tu vas observer une mythologie contemporaine. Alors, ok, ils ont des crevasses sur la gueule, leurs gestes ne sont pas toujours précis. Malgré tout, ils ont les chansons pour eux, et dans ce monde, ce sont les chansons qui restent. Je pense qu’un mec comme Mick Jagger est tout à fait conscient de ne pas faire du rock au sens où un jeune connard punk de 20 ans pourrait en faire avec ses trois potes dans une cave. Je vais même te dire, Mick Jagger est devenu autre chose. Il est l’idée vivante du rock’n’roll. Son visage avec des crevasses c’est le visage d’un type qui a beaucoup donné de concerts, beaucoup baisé de groupies, beaucoup pris de drogues. Le voir se dandiner sur « Sympathy for the devil » te donne une idée de ce que cette musique a crée comme type d’êtres humains. Et ça, désolé, je respecterai toujours.

Il y a deux ans, dans une interview donnée à Libération, vous déclariez « Avec Andrew (Innes, guitariste de Primal Scream), on ne va plus voir de concerts, mais des conférences de Yannis Varoufakis (ex Ministre grec des finances) ou du philosophe Slavoj Zizek. Ce sont nos nouvelles rock stars ! » Qu’est ce qui vous intéresse dans la pensée de ces intellectuels ?

D’abord, ce sont des gens qui ont compris qu’il y a urgence à repenser l’économie, la gauche, et aussi le sentiment d’appartenance à quelque chose de plus large que ton simple petit pays. Pour moi, ces gens peuvent te donner les mêmes armes pour ne pas subir ta vie que te donnaient les punks à la fin des 70s. Et puis, ils ont un sacré charisme. Tu sais, j’ai plus de 50 ans (56 ans, exactement, ndlr), donc plus vraiment l’âge pour être impressionné par un chanteur torse-nu qui s’agiterait sur scène et hurlerait dans le micro. J’en ai vu beaucoup trop dans ma vie pour ne pas voir les ficelles derrière. Avec l’âge, on est moins impressionnable.

Vous avez remplacé le rock par les discours de Yannis Varoufakis ?

En tout cas la pensée politique que lui et quelques autres développent hors du champ médiatique, disons, majoritaire comble mes attentes de vieux (sourire). Je ne peux pas comparer ça au plaisir un peu animal d’un excellent live, mais je vous assure que c’est le même genre de satisfaction... Est-ce malheureux, est-ce une bonne nouvelle ? Le seul truc que j’observe c’est que le charisme des grands penseurs et des patrons comme le mec de Netflix ou Steve Jobs a dépassé la figure de la pop star. Que tu le veuilles ou non ce sont eux qui font rêver les gamins aujourd’hui. Le mouvement de Varoufakis, DiEM25, m’a d’ailleurs invité pour une conférence qui doit traiter de la création au niveau européen. Brian Eno fait aussi partie des invités. Normalement, je refuse ce genre de débats, mais j’ai envie d’entendre l’analyse de la situation économique globale pensée par un humaniste comme Varoufakis.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans la pensée développée par Varoufakis ?

Le refus de la fatalité ! Vous savez, je fais partie de ces gens qui en ont assez d’entendre toujours les mêmes diagnostics, les mêmes solutions : « Oui, c’est la crise, mais il est possible de s’en sortir. Supprimons des emplois publics, fermons les frontières, privilégions une politique d’austérité, blah, blah. » Depuis des années, ceux qui se font entendre sur ces questions ce sont les financiers, et je ne crois pas qu’ils soient capables de proposer des solutions différentes. Ce à quoi nous assistons ces dernières années avec la crise financière et ses conséquences sur les peuples c’est ça : l’Europe des grandes corporations a appris à coloniser l’Europe des peuples, comme elle l’a fait avec l’Afrique, l'extrême Orient ou les pays arabes. Le capitalisme c’est ça : coloniser des parties du monde pour des raisons de conquête de marché.

Détruire d'abord 

En tant que citoyen, comment vous avez ressenti les résultats du vote sur le Brexit ?

En tirant cette simple conclusion : c’est difficile de faire évoluer les électeurs et de provoquer un changement de société par le vote. Dans certains pays occidentaux, parfois il n’y a pas plus de 50 % des électeurs qui se servent de leur droit de vote. Le reste du corps électoral a choisi la pure apathie. Ceux qui ont voté pour le Brexit l’ont fait en leur âme et conscience, mais se mettent seulement maintenant à comprendre que leur vote nous a foutu dans la merde. Pourquoi, ils ont voulu ce résultat ? Pour tout un tas de raison. D’abord, je pense que certains n’ont rien compris à la question qu’on leur posait à travers ce vote. Ils étaient sous informés voire parfois désinformés. Pour autant, cela ne m’étonne même pas qu’on en arrive à ce vote dans un pays comme l’Angleterre. L’Angleterre a toujours été à droite, libérale, pas à l’aise avec l’immigration. Ce pays a quand même élu Margaret Thatcher au poste de Premier Ministre. Trois fois de suite ! Pareil, quand on a élu Tony Blair. Tout le monde savait que son New Labour n’avait aucune envie de rendre la vie de notre classe ouvrière plus acceptable. Austérité ! Coupes dans les services publics ! Taxes ! Je vis dans un pays où les masses laborieuses aiment se faire humilier.

Vous vous définissez souvent comme un enfant de l’état d’esprit punk qui s’est installé sur le Royaume Uni à la fin des 70s. Cet état d’esprit pourrait-il renaître ?

A mon sens, les gamins qui ont 15 ou 20 piges aujourd’hui sont de nouveau très proches des valeurs véhiculées par le punk. Ils saisissent les enjeux du do it yourself, ils ont un intérêt pour la politique, ils n’ont pas peur d’organiser leur propre résistance au système... Laissons-leur encore quelques années et ce sont eux qui vont réinventer le monde pour le meilleur. En ça, je suis presque confiant. Je ne suis pas du tout d’accord, avec ceux qui pensent que la nouvelle génération est déjà corrompue et résignée. En grande majorité, ce sont les gens de 40, 50 et 60 ans qui sont résignés, et malheureusement, ce sont eux qui votent. Vous savez, quand j’étais adolescent beaucoup de gamins de mon âge s’affirmaient en tant que punks et écoutaient The Clash à fond. Pour autant, je n’ai jamais pensé qu’ils comprenaient le message véhiculé par ce mouvement. Pour eux, le punk c’était juste du rock joué très vite et parfois très mal. Une pure sensation adolescente ! Pour moi, c’était une façon de questionner l’autorité, et de dire à ceux qui avaient du pouvoir : « Je ne rentrerai pas dans le rang comme tu me le demandes. Je ne m’abaisserai pas à vivre le même genre de vie que celle que tu vis. » Je me suis intéressé au rock’n’roll au nom de cette idée qu’avait énoncé Malcolm MacLaren (manager des Sex Pistols et grand théoricien, ndlr) : « Il faut détruire d’abord pour reconstruire ensuite. » C’était ça l’idée. Quand je vois le monde qui nous entoure, je suis persuadé qu’il y a beaucoup à détruire pour la génération qui arrive.