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Et si Sorry était la nouvelle jeunesse sonique qu'attendait l'Angleterre ?

Et si Sorry était la nouvelle jeunesse sonique qu'attendait l'Angleterre ?

Voilà un des nouveaux groupes les plus populaires de l'émergente scène électrique londonienne. Nom : Sorry. Particularisme : rembobiner ces fameuses années 90 pendant lesquelles les outsiders - Nirvana, Radiohead, Elliott Smith - pouvaient devenir, à leur tour, les grands gagnants du rock. Mais avant ça, il faut comprendre d'où vient cette nouvelle jeunesse sonique. 

La nuit tombe devant l’Islington Town Hall. Devant la salle du nord de Londres, la moyenne d’âge ne doit pas dépasser la vingtaine. Cette génération porte des pantalons trop larges, des chemises à carreaux délavées sur des t-shirts qui semblent ne jamais avoir eu de forme, a des coupes de cheveux au bol ou des mèches blondes peroxydées. Oui, le futur ressemble furieusement au passé et cette foule semble faire la queue pour une soirée hommage à Hartley, Cœurs à Vif. Sorry est en concert. Cheveux blonds coupés au carré et grosse guitare noire, la chanteuse, Asha Lorenz rappelle parfois ce fameux feeling 90s que savaient si bien incarner du temps de leur splendeur la Breeders en chef Kim Deal ou la chanteuse de Portishead Beth Gibbons. Le reste du groupe est à l'avenant. Sur la grande scène, au plafond art déco très haut, les membres de Sorry paraissent tout petits et rappellent quatre potes jouant sur la place du village pour une kermesse. Parfois, Asha délaisse même sa guitare, elle se met à pianoter sur un synthé de la main droite. Le bras gauche, lui, pend derrière le dos. Le Liam Gallagher de la période Oasis appréciera l'hommage sans doute involontaire. Mais il est maintenant temps d'entamer un des petits hymnes tristes et grinçants dont Sorry s'est fait le spécialiste. Son titre ? Tout un programme puisqu'il s'appelle "2 down, 2 dance". Passé l'intro Asha Lorenz murmure, puis la machine s'emballe : «  Too down, to dance, too depressed for romance.» Trop lasse et malheureuse pour danser, trop déprimée pour les espoirs romantiques. Plus tard, après avoir quitté la scène sans saluer le public, Asha Lorenz expliquera ce sentiment si particulier en secouant la tête, les yeux fixés sur la moquette. « Les choses sont juste comme des ronds points… »

Col roulé et espionnage

En lieu et place d'un rond-point la jeunesse sonique anglaise de Sorry a donné rendez-vous à Tuffnell Park. Pas pour rien que la comédienne et scénariste Phoebe Waller Bridge a domiciliée Fleabag, la comédie mélancolique qui l'a révélée dans ce quartier londonien. Au bout d’une rue de maisons à deux étages, se trouve la demeure des O’Brien. Pendu sur la porte bleue ciel, c’est un poisson d’acier doré qu’il faut agripper pour frapper. Les yeux doux, des cheveux blonds brossés sur le côté, chemise claire aux rayures verticales sur un fin col roulé gris aux rayures, elles, horizontales, Louis O’Brien, le bassiste de Sorry, est le personnage un peu timide, qui balance des vannes à mi-voix derrière sa pinte. Dans son dos, une femme en jean et pullover grimpe les escaliers recouverts de moquette sombre. Une colocataire ? Non, ce sourire à la fois gêné et fier trahit la mère d’O’Brien. Qui est chez elle. Alors qu’elle s’échappe, Louis ouvre la porte d’un grand salon. Ces pièces à vivre qu’à Londres, on peut souvent voir depuis le trottoir, à travers une fenêtre très haute et où imagine des réunions familiales et du vin rouge servis dans de gros verres. Chez les O’Brien, les histoires qu’on couche sur papier sont bien différentes. Le père, Gilles, est un auteur de romans d’espionnages, centrés sur « un tueur profondément mal à l’aise avec sa capacité à exercer une grande violence. » Dans le couloir qui mène à sa chambre, Louis offre un exemplaire de son premier, Little Sister. « Tiens, tu peux le garder. » Sur la deuxième page, on peut lire au stylo noir la dédicace déchirante d’un père qui ne sait probablement pas où terminent ses cadeaux. « Louis, je pense que ça te plaira ! Lots of love, Dad xxx. » Il faut avouer que la trame n’est probablement pas exactement la tasse de thé de son fils. « C’est des livres d’action », évacue-t-il, sans montrer trop d’intérêt. Et l’action est loin d’être ce qui caractérise le mieux les membres de Sorry, musicos effacés qui portent sur le visage cette certitude que personne ne peut vraiment les comprendre. Surtout pas des adultes.

Ce sentiment d’être incompris, c’est déjà ce qui a unit les deux amis lors de leur rencontre dans une école du cœur de la capitale. L’autre personnage principal est donc Asha Lorenz, posée sur le lit drapé d’une couverture Union Jack de son meilleur copain. C’est là, que Sorry enregistre la plupart de leurs morceaux. En jean clair, t-shirt rose de gamine et chapelet autour du coup, la jeune fille menue peut sûrement rentrer pour moins cher au cinéma en prétendant ne pas encore avoir 16 ans. Elle aussi, vit chez ses parents, une mère qui travaille avec des malentendants et un père artiste. « Il avait des cheveux très cool », se souvient-elle, souriant béatement à Louis. « Ouais, je les avais jusque-là,précise-t-il, en calant ses mains sur ses épaules, assis sur une chaise de bureau. Les autres garçons m’embêtaient un peu à ce sujet. Tous les autres étaient assez bizarres. Ils n’aimaient pas les mêmes trucs que nous. C’est pour ça qu’on est devenus amis. » Ces jeunes des années 2010 à l’esthétique grunge écoutent alors du Nirvana, Elliott Smith et Radiohead. O’Brien aime aussi le foot et indique en souriant une écharpe de Chelsea accrochée à une étagère blanche, avant de dégainer un collage maison de Frank Lampard, ancienne star de l’équipe, qu’il a fait encadré. Le reste de la chambre ? Un chaos contrôlé, où les autres étagères accueillent une sélection de cannettes de bières, quelques DVDs, une vingtaine de tasses de thé depuis longtemps avalées et une assiette sale avec un œuf dur.

Un niveau est uniquement réservé à Sorry et présente des souvenirs : fanzines, EPs et une cassette audio avec la photo d’un pigeon mort sur un trottoir et un nom de groupe différent : FISH, le groupe de reprises que les deux potes avaient d’abord formé. Problème, ce nom incongru est aussi celui d’un ancien membre de Marillion, la formation neo-prog des années 80, dont les fans se plaignent auprès d’Asha. Alors, il faut trouver autre chose. « On était au pub et on avait aucune idée, raconte-t-elle, en avalant le début de chaque mot. Là, je crois que j’ai vu écrit ‘Sorry, les toilettes ne fonctionnent pas.’  J’ai proposé ça comme ça et c’est resté. » Un choix aléatoire qui encapsule une analyse de sociologie de comptoir très répandue au pays de la politesse. « Mon oncle dit que les Anglais disent toujours ‘pardon’, sourit Lorenz. Du coup, il trouve que c’est un nom très drôle pour un groupe. Si tu te mets à bousculer des gens dans la rue, ils vont tous te dire ‘sorry !’ " Les deux potes, eux, ne s’excusent de rien. Si ce n’est, à moitié, dans un sourire qui ressemble plus à une grimace, d’avoir des chansons pas très joyeuses, dont les rythmiques sombres, contrastent avec l’incongru ciel bleu d’Octobre. « C’est beaucoup… d’émotions, chuchote alors Asha, comme si elle n’osait pas prononcer le mot. Notre musique est assez triste. Je crois que ce que ça exprime, c’est surtout l’impuissance. » Et elle tourne la tête et fredonne d’un air distrait.