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Youssoupha : "Tu cherches quoi ? Nous les Congolais, on cherche la fantaisie !"

Youssoupha : "Tu cherches quoi ? Nous les Congolais, on cherche la fantaisie !"

Dans son dernier album, Polaroïd Expérience, Youssoupha a beau rapper que « trop zaïrois », il sera en retard à son enterrement, c'est à l'heure, qu'il reçoit dans les locaux de son label, Bomayé Musik. Et cela tombe plutôt bien, tant le menu qui lui est proposé est copieux. Durant plus d'une heure, le MC qui pour la première fois propose un morceau entièrement en lingala, revient sur ceux qui ont construit la longue est belle histoire de la musique congolaise. De son père, Tabu Ley Rochereau, à Naza, en passant par Papa Wemba, Koffi Olomidé, Bisso Na Bisso ou Baloji, de la rumba à l'afrotrap, celui qui se fait appeler le Lyriciste bantou passe en revue près d'un siècle d'histoire. Avec toute la hauteur que peut se permettre celui qui dans sa quarantième année, peut enfin chanter « Avant, ils m’appelaient "le fils de Tabu Ley" / Maintenant, pour appeler Tabu Ley ils disent "le père de Youssoupha" ».

Tabu Ley Rochereau, « le James Brown africain »

J'ai toujours su qu'il était mon père, mais quand j'étais enfant, je ne réalisais pas trop que c'était une star. Mes parents étant séparés, je ne le voyais que tous les 6 mois lorsque nous habitions à Kinshasa. Quand je rentrais de chez lui, tous mes potes me demandaient : « Aujourd’hui, t’as vu Tabu Ley ! Comment il est ? » Ils m'en parlaient comme si je revenais d'une émission de Drucker, alors que c'était mon daron. Si je devais conseiller une chanson pour le découvrir, ce serait « Karibou ya bintou » ! C’est une chanson que je n'écoute pas souvent, parce qu'elle me chamboule pas mal. Il y rend hommage à l’une de ses danseuses, Marietou, qui s’est donnée la mort suite à un dépit amoureux. C'est une histoire touchante, car dans la culture ouest-africaine, ce n'était vraiment pas classe d'être danseuse. Dans cette chanson, mon père explique à sa sœur Bintou combien Marietou était une danseuse formidable. Qu’elle avait illuminé l’Olympia, et que sans elle, il n’aurait pas pu briller scène comme il l’a fait.

Chez lui, c'était très grand, avec des enfants – les siens – partout. Et surtout, il y avait une piscine. Mais c'est en quittant le Congo, à l'âge de 10 ans, que j'ai vraiment réalisé qui il était. Les gens de la diaspora me déballaient tout son palmarès. Pour eux, mon père, c'est le James Brown africain. Lorsque je croise un daron Africain, qu'il soit diplomate, Président de la République ou simple travailleur, il se transforme en môme de quatre ans lorsqu'il apprend que je suis le fils de Tabu Ley. Ils veulent me poser sur leurs genoux et me donner le biberon. Lorsque j'ai rencontré mon beau père pour la première fois, j'appréhendais, parce que les parents africains sont durs, et même pire. Mais ma femme a appuyé sur le bouton magique en lui disant qui était mon père. C'est tout de suite devenu mon meilleur pote, j'étais à deux doigts de lui demander de me ramener une cannette !

Franco, le rival

Je vais mettre les pieds dans le plat directement : Franco était le rival de mon daron. Ils étaient en clash, c'était les Nas/Jay-Z, ou les Booba/Rohff de l’époque ! Cela alimentait le café du commerce. Franco était un formidable musicien, mais il était plus léger au niveau de l'écriture. Mon père faisait du Aznavour, alors que Franco était plus cru, plus caillera. Mais caillera de daron, attention ! Il était plus « Papa was a rolling stone » ou George Clinton, c’était du vaudeville avec des gros-mots. D’ailleurs, il a eu des problèmes avec les autorités à cause de ça. Son illustre tube, c’était « Mario ». C'est l'histoire d’une bourgeoise qui prend un jeune homme comme petit ami. Comme ce dernier est un loser fini, il dépense son argent, il la trompe. C’est un gigolo, quoi. C’est raconté avec une finesse incroyable, parce qu’en vrai, c’est la meuf qui ne veut plus de lui. Ce mec se retrouve à rentrer chez ses parents et comme il n'en a jamais foutu une, il dort dans son lit de bébé. Franco, c'est cet univers-là. Il parle plus qu’il ne chante, d'ailleurs. La rivalité avec Tabu Ley a trouvé son vainqueur quand mon père a fait l’Olympia à Paris. Là, c'était plié.

Koffi Olomidé, le patron

Si mon père était un peu le James Brown congolais, Koffi est un peu le Johnny Hallyday de chez nous, il a aussi un côté Julio Iglesias, parce que c'est un chanteur pour dames. Et c’est toujours bien écrit. J’ai grandi avec ma mère et j’ai huit tantes. Elles écoutaient tout le temps Koffi. Je connaissais ses chansons par cœur. Pour les gens de ma génération, c’est un lover. Beaucoup d’épisodes de sa vie font qu’il n’attire pas forcément la sympathie (en 2012, Kofi Olomidé est mis en examen pour pour viol sur mineure de 15 ans, séquestration, aide à l’entrée et au séjour d’une étrangère en France et conditions de travail ou d’hébergement contraires à la dignité humaine sur quatre danseuses de son groupe, ndlr). Il est perçu comme quelqu’un de suffisant, arrogant et tyrannique. C’est un peu un enfant terrible. Si je devais retenir une chanson de Koffi, ce serait « Elle et moi », dans laquelle il parle de la naissance de sa fille. Il dit, en gros : « J’ai plus besoin de rien, accourez de tous les coins du monde pour nous prendre en photo, j’ai un nouvel amour dans ma vie. » Lui, qui était un homme à femmes… enfin, ils sont tous des hommes à femmes, mais c’était attendrissant de l'entendre parler de fidélité.

En parlant de ses enfants, il se fait plaisir avec les prénoms. Il a un fils qui s’appelle Elvis, un autre Stallone, et le meilleur, Del Pirlo Murinio. Sûrement parce que ça sonnait bien. Au Congo, la passion pour le foot atteint des sommets. Un des surnoms de Fally Ipupa, c’est « El Pichichi » (« le buteur », en espagnol, ndlr). Il y a une chanson d’amour de Koffi qui s’appelle « Maradona ». J’ai un cousin qui s’appelle Trésor, en référence à Marius, un autre Giresse, et un autre Zico. Le foot est hyper central dans la vie des Congolais. Un artiste a pris Fabregas (un footballeur espagnol, ndlr) comme nom d'artiste. Tous ces mecs là, la stratégie ils s’en foutent, eux ils sont dans la virgule, dans le beau geste. Même moi, je suis atteint. Dans un morceau qui n’est jamais sorti, je disais : « Je suis tellement fan de Liverpool, que si j’ai une fille, je l’appellerait Steven Gerrard ». Voilà. Tu cherches quoi ? La cohérence ? On est Congolais, nous, on cherche la fantaisie !

Mbilia Bel, la Diva

C’était une compagne de mon père, donc du coup, je ne sais pas si dans ce monde, il y a une personne aussi fan de sa belle mère que moi ! D’ailleurs, je n’ai jamais eu l’occasion de parler avec ma mère de la meuf de son gars. Dans un pays où il n’y avait pas beaucoup de femmes mises en avant, elle dénotait. C’était tellement l’usage que les mecs trompent leurs femmes dans la société congolaise, qu'elle faisait des chansons contre ses rivales, pas contre son mari infidèle. « Il vient te voir, mais sa vraie femme, c’est moi. Il ne te paiera jamais une maison comme il n’a jamais fait pour moi… » Sa chanson « La beauté d’une femme », c’est un clash de 9 minutes sur sa rencontre avec la maîtresse de son mari. « Ah, c’est elle ? Elle est pas si ouf que ça. T’es pas si stylée que ça. T’as vu ton pagne ? C’était la collection d’il y a deux ans. » Une fois, j’écoutais avec ma femme et je lui ai dit : « C’est comme ça que vous devriez penser, c’est pas à lui qu’il faut prendre la tête ! » Elle m'a répondu : « Ouais, ouais, c’est ça, ouais... »

Papa Wemba, le sapeur

La sapologie, traîner dans le quartier latin de Paris, c’est lui. Ça va au-delà de la musique. Il a inventé le mode de vie des Congolais en Occident. Il me fait penser au Snoop Dogg époque Doggystyle. Dans ses premiers albums, il apporte une contre-culture. Il se ramène en disant : « On a envie de fumer, on est des cailleras et on vient en France juste pour bien se saper. Une fois bien sapés, on va acheter des produits de luxe, on va se la péter et on l’assume ! » La sapologie, c’est un mode de vie. Les darons de l’époque prenaient ça pour de l’insolence. Lui, il faisait ses défilés en mode : « On est là, fringués, avec de l’attitude et on emmerde le monde ! » Il y a un côté un peu punk, avec d’autres codes, il faisait partie d’un groupe monté par un type qui se prétendait artiste, mais qui en fait était un délinquant !

Fally Ipupa, exportateur de rumba

Sur son dernier album (Tokoos, sorti en 2017, ndlr), Fally est allé chercher autre chose que de la rumba, en invitant Booba, R. Kelly, MHD ou Naza et KeBlack. Tous ceux dont on vient de parler restent quand même des tontons congolais, avec tout ce qu’on entend par tonton congolais. La sape, l’exubérance, etc. Fally a donné un coup de jeune à cette image-là, en ayant une dégaine plus américaine. Il n’y avait que sa musique qui n'avait pas suivi, jusqu'ici, il avait un public qui le suivait, mais il lui manquait certains textes en Français pour l'élargir, et c'est ce qu'il s’est offert. Son pari est d'arriver à exporter la rumba congolaise hors d'Afrique. Et c'est possible ! Mon père me racontait qu’il s’était retrouvé à faire l’Olympia grâce à quelques blancs branchés qui écoutaient sa musique. Ce soir-là, dans son public, il y avait quelques personnes issues de la diaspora, mais surtout des blancs. Aujourd’hui, on est proche de ça.

Bisso Na Bisso, le Congo dans les campings

On ne parle pas assez d'eux, lorsqu'on évoque toutes ces influences africaines en vogue actuellement dans le rap français. Cela date de 1999, mais ça reste immense, ce truc. Pour moi, le rap français a inventé deux choses que les Américains n’ont pas : le son de DJ Medhi et Bisso Na Bisso. Bisso Na Bisso, c’est majeur. Surtout qu’à l’époque, c’était une véritable passerelle. Les darons kiffaient grâce aux refrains, les jeunes kiffaient grâce aux couplets d’Ärsenik. Et puis c'est un des premiers groupes à avoir ramené cette vibe congolaise dans les soirées de blancs. Ils étaient super contents de connaître Bisso Na Bisso. Quand je suis arrivé en France, bah être Congolais, c’était pas facile. « Les Congolais, c’est des arnaqueurs, ils se sapent comme des clowns... » Il y avait un espèce d’a priori négatif, que Bisso Na Bisso a participé à faire effacer.

Baloji, le Bruxellois de Lubumbashi

Dans le morceau « Tout ceci ne vous rendra pas le Congo » (tiré de l'album Hôtel Impala, 2008, ndlr), tout est traumatisant. Le texte, le clip... ce qui vient du cœur va au cœur, il n'y a pas de secret. Artistiquement, c'est un de nos meilleurs représentants. Il se prend la tête sur son image, ses sonorités... c’est un cuisinier très fin, qui prend son temps. Il joue de sa voix. Moi, il me complexe un peu parce que je le trouve expert dans ce qu’il fait. Il a découvert tard le pays, c’est ça le paradoxe, car c'est hyper central dans son univers : il a grandi en Belgique et il raconte les décalages avec notre pays et notre diaspora. Il est élogieux et met notre communauté en valeur. De l'intro au dernier morceau, Hôtel Impala est un album qui m'a mis une claque énorme.

Maître Gims, la puissance

Il y a un avant et un après Maître Gims. Il y a 8 ans, les grandes radios ne passaient pas de rap, ils ne voulaient pas en entendre parler pour des raisons éditoriales. Et la Sexion d'Assaut, grâce à certains morceaux aux refrains chantés par Maître Gims, a pu rentrer dans ces radios-là. Maintenant, Maître Gims sort des tubes tous les quarts d’heure. Parfois, j’entends dire qu'il aurait pu être le meilleur rappeur, et c’est pas faux. Des grands rappeurs, il y en a d’autres. Je le préfère leader de son créneau, la pop urbaine, que bon rappeur parmi d’autres. Pour moi, il a accompli son destin. Je pense même qu’il a ça en lui. J’ai le souvenir d’une année où je jouais pour la fête de la musique. L’émission était délocalisée dans le sud, avec une scène dans une arène. Quand Maître Gims a fait ses balances, tout le monde s’était arrêté de respirer. La puissance, c’était incroyable… Dans ce game, tout le monde savait qu’il était au dessus. Il a une voix qui porte et il en joue. Kery James me demandait récemment : « C’est quoi votre truc, à vous, les Congolais ? Comment vous faites pour trouver ces mélodies instinctivement ? Moi ça me prend 6 mois pour faire ça. » Gims, même s’il n'a pas grandi au bled, tu sens qu’il a ça dans le bide. En fait, on est tous des Obélix. Les autres ont besoin de potion magique, alors que nous, on est tombés dedans quand on était petits.

Tshegue, Congo on the dancefloor

Je devais la rencontrer pour lui faire écouter mon album avant sa sortie. J’aurais bien aimé avoir un retour d’elle, je l’ai contactée sans même penser qu’elle me connaissait. Malheureusement, elle avait des obligations qui l’empêchaient de venir. La langue lingala sonne hyper bien sur des beats électro. A l'image de ce que fait Major Lazer avec le patois jamaïcain, on pourrait faire la même chose. De toutes façons, la musique congolaise est faite pour danser, donc l'électro a tout à y gagner. Je ne suis pas un expert en musique électronique, mais je m'y intéresse, je prends ce qui vient. Mon principal fait d'arme, c'est que je suis pote avec DJ Snake. Alors, quand je rencontre une meuf, j’aime bien le placer dans la conversation. Et pourquoi pas lui montrer un petit selfie de nous. « Ahhhh, t’aimes bien l’électro ? Ouais, regarde, là, c’est moi. Ah, le gars, à côté ? Ah bah, c’est Snake ! Qu’est-ce qu’il fait là ? Il devait être en train de mixer. Ouais, ouais, c’était à Vegas. »

Naza, la relève

L’Afrotrap, à la base, j’en pense beaucoup de bien, pour toutes les valeurs que je défends. Parce que je suis le producteur de Naza, que ça va chercher dans des références que j’aime. Mais il va falloir améliorer la formule. Il ne faut pas que ça devienne une formule commerciale. Il faut que ça reste un processus artistique. Naza est d'une génération pour qui les concerts, c’est pas trop ça. Il préfère les showcases en club. Mais ce qui est bien avec lui, c’est que même si les gens sont en boîte, avec un son un peu dégueu, il va quand même demander à avoir un guitariste pour jouer de vraies mélodies à la congolaise. Il se passe quelque chose, il se réinvente.