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De star de cinéma à musicien raté, l'histoire bien irlandaise d'un Commitments

De star de cinéma à musicien raté, l'histoire bien irlandaise d'un Commitments

Les Irlandais le connaissent mieux sous le nom de Jimmy Rabbitte, manager culte du groupe The Commitments dans le film éponyme, succès sensation du début des années 90. Pourtant, ce n'est pas au cinéma mais dans la musique, sa grande passion, que le dublinois Robert Arkins devait lancer une carrière fructueuse grâce à cette soudaine notoriété. Vingt-cinq ans plus tard, nous l'avons retrouvé au détour d'un pub de sa ville pour comprendre comment la star du plus célèbre film irlandais de l'Histoire se retrouve aujourd'hui dans la peau d’un galérien. Mais que s’est il passé.

 

« C'était en août 1962 quand j'ai mis les pieds pour la première fois à O'Donoghue's / Un monde de musique, d'amis et de picole s'est ouvert devant moi » (Andy Irvine, « O'Donogue's »)

Parmi les 700 pubs que compte la région de Dublin, O'Donogue's tient une place à part. Connu pour être le repaire des Dubliners, ce grand bar labyrinthique forme le cœur musical de la ville ou tout du moins la première adresse qui vient à l'esprit si l'on cherche l'ambiance des impros traditionnelles de l'île. Témoins de ce glorieux héritage, les portraits de plusieurs générations de musiciens habitués des lieux s'affichent sur ses murs boisés, du troubadour folk Christy Moore au rockeur Phil Lynott (Thin Lizzy). C'est dans la large terrasse centrale de ce bar plein d'histoire que l'on retrouve Robert Arkins, attablé sur une table noire en forme de fût, plus de deux décennies après la sortie du film qui l'a révélé aux yeux du monde anglophone, The Commitments. Entre temps, les cheveux noirs ont tourné au gris, et à la malice de son regard s'est superposée une couche de tristesse. Il faut dire que depuis son inoubliable partition dans le rôle de Jimmy Rabbitte, jeune prolo qui se met en tête de fonder un groupe de soul-music dans le Dublin des annnées 70, l'homme s'est fait oublier, au contraire de plusieurs de ses compères de tournage comme Maria Doyle Kennedy (Les Tudors, Downtown Abbey, Dexter...), Andrea Corr (The Corrs) ou Glen Hansard (The Frames, Oscar de la meilleure chanson originale pour son film Once). Lucide, Arkins demande même, juste après une poignée de main méfiante, pour quelle raison un magazine français pourrait bien s'intéresser à un mec comme lui : « Pourquoi tu ne vas pas voir Glen Hansard ? Il a du succès, lui ». Puis, il bascule vers un peu de pragmatisme. « Ça reste bizarre mais bon, peut-être qu'un réalisateur français va lire cette interview.  En tout cas, c'est ce que mon agent m'a dit ».

 

 

Depuis son éclosion, le CV de l'acteur et musicien irlandais se résume à une poignée de seconds rôles et plusieurs bandes originales et musiques de pub, entrecoupés des quelques concerts de réunion du groupe The Commitments produites pour célébrer les divers anniversaires du film d'Alan Parker (aussi réalisateur de Midnight ExpressThe Wall...). « Je suis toujours fauché »confesse Arkins sans sourciller. « Si ma femme ne voulait plus de moi, je serais à la rue ». Cet argent qui lui manque continuellement, Arkins s'en amuserait presque, jusqu'à se marrer au souvenir de ces maintes fois où un gros chèque s'est dérobé. « Tu sais qu'on aurait pu jouer au Superbowl avec les Commitments ? »amorce-t-il ainsi, comme éberlué qu'une telle opportunité ait pu lui filer entre les doigts. « J'avais un pote qui venait d'être embauché à la NFL au moment du film. Il s'est dit que ce serait un moyen de se faire remarquer que de négocier personnellement le booking du concert de mi-temps. Il m'appelle, j'en parle à Alan Parker, il me répond'naaaaan, ce serait mauvais pour l'image du film'. Moi je ne savais rien du Superbowl, donc j'ai écouté Alan. »

Alors convaincu que le réalisateur était inflexible quant à l'exploitation commerciale de son œuvre, Arkins refuse quelques temps après l'épisode du Superbowl d'apparaître en tant que Jimmy Rabbitte dans une publicité d'un célèbre brasseur irlandais basé à Cork. « Je me suis dit qu'Alan péterait un câble si je le faisais, que ce serait le mauvais choix pour la suite de ma carrière. Il faut comprendre qu'à ce moment-là, je suis un jeune gars de 22 ans avec Alan comme seule connaissance dans le business. Le seul en qui j'ai confiance ». Le scénario se répète : à chaque refus, le montant proposé monte et monte. « J'aurais pu m'acheter une maison avec ce putain de fric ! »s'exclame-t-il. « Mais je reste droit dans mes bottes. Quelques semaines plus tard, je croise l'équipe de tournage des Commitments à Dublin. Ils me disent, bah alors, pourquoi tu n'es pas venu ? Je découvre alors que c'est Alan Parker lui-même qui a réalisé cette putain de pub ! Et personne ne me l'avait dit ! C'était comme une fête à Cork ! J'aurais dit oui ! Ça a toujours été comme ça : moi qui refuse bêtement des grosses sommes d'argent ».

Jeune prodige

Robert Arkins est né à l'aube des années 70 à Drumcondra, un quartier populaire mais relativement central du nord de Dublin d'où est également originaire le rappeur Rejjie Snow. Élevé dans une famille très portée sur la chose musicale, le petit Robert goûte au piano, à la flûte et au chant à un très jeune âge, au point de se faire enrôler à ses 10 ans par la plus célèbre fanfare de l'île : l'Artane Boys Band. Réservée aux jeunes musiciens (et aux seuls garçons jusqu'en 2004) de préférence orphelins ou délinquants, cette véritable institution datant de la seconde moitié du XIXe siècle est notamment connue pour accompagner l'entrée des joueurs de football gaélique lors des grands matchs du sport n°1 en Irlande. « On enregistrait des disques, on tournait aux États-Unis... Ce n'était pas une enfance normale ! »souligne Arkins. « Je ne traînais pas comme les autres gamins vu que j'allais direct de l'école aux répétitions, loin de chez moi. Tout mon intérêt était porté sur la musique. Mais je jouais un rôle dans l'orchestre. Je sentais déjà que j'étais du type indie/alternatif : dehors, j'enlevais leur stupide uniforme et j'écoutais Pink Floyd. J'avais genre onze ans. Bon après, j'ai fini comme tout le monde par détester le rock progressif ». Pas très branché école, le garçon décroche pour de bon à l'âge de quinze ans quand le boss d'une formation cabaret le remarque dans la rue alors qu'il joue de la trompette pour quelques pièces en période de Noël. L'homme lui propose de rejoindre sa bande aux tenues magnifiquement kitsch.

Tout juste adolescent, Robert Arkins est donc musicien professionnel et part en tournée avec un groupe de reprises populaire aux quatre coins de l'Irlande nommé Tequila Sunrise. L'aventure dure trois ans jusqu'à une baston avec le boss, mais Arkins avait alors déjà rejoint plusieurs autres groupes en besoin de cuivres sur tout Dublin. Lui-même en forme un, Housebroken, avec qui il gagne un grand concours national. Sauf que le jeune rebelle n'est pas du genre à apprécier le succès : « On sonnait comme du Aztec Camera avec les solos à deux guitares de Thin Lizzy. Quand j'ai vu qui était dans le jury, le type de gars qui allaient plus tard faire X Factor et créer Boyzone, et que c'était sponsorisé par le tabloïd The Sunday World, je me suis dit qu'on jouait la mauvaise musique ! Alors on est partis sur un truc qui mêlait rock, hip-hop et électro avec les Stone Roses comme première influence ». En juin 1990, Robert Arkins, 20 ans, se retrouve auditionné par Alan Parker et ses équipes : 1 500 jeunes musiciens passent devant le réalisateur en deux semaines pour son nouveau film. Au Los Angeles Times, le réalisateur britannique racontait : « C'était une époque extraordinaire. J'arrêtais des gamins dans la rue qui jouaient pour de la monnaie et je les amenais aux auditions. Tout le monde que tu croises à Dublin est dans un groupe, ou a un frère ou une sœur qui l'est. C'est tout ce qu'il y a pour eux, vraiment ». La voix d'Arkins impressionne, si bien qu'il est pressenti pour le rôle de Deco Cuffe, le chanteur de The Commitments, avant de se voir attribuer celui de Jimmy Rabbitte, le manager grande gueule et« partition la plus difficile d'un point de vue théâtral, car ce rôle tient tout le film ensemble »selon Parker. Heureusement, l'inexpérimenté Arkins est armé d'une certaine confiance en soi... « Le film ? C'était facile, de la crème »partage-t-il aujourd'hui. « C'est après que c'est devenu le bordel ».

Cauchemar à Londres

13 septembre 1991. Dès le jour de sa sortie The Commitmentsrencontre un succès international. En fin de course le film remporte plusieurs Bafta (les César britanniques) dont le prix du Meilleur Film. Pour la plupart inconnus, ses acteurs vont alors gouter à la lumière des projecteurs et à la célébrité aussi soudaine que difficile à gérer. Dans le cas d'Andrew Strong, le chanteur du groupe, et de Robert Arkins, ce fut aussi l'occasion de signer avec un grand label, MCA, dans une sorte de paquet négocié avec la production du film incluant la distribution de la B.O. de The Commitments(douze millions d'exemplaires vendus). Comme tous les Irlandais censés monter dans lemusic game, celui qu'on connaît désormais sous l'alias de Jimmy Rabbitte déménage à Londres. Dans la capitale anglaise on lui booke un studio en compagnie de ses compères de Housebroken et de David Allen, producteur notamment de la seconde phase de The Cure (The Top, Disintegration...). Sauf que voilà, l'album qui devait résulter de ces sessions ne sortira... jamais. Que s'est-il donc passé ? « Musicalement, disons que je n'avais pas tout mis en ordre »résume l'intéressé avant de détailler.« Je n'avais pas un son, j'en avais plein, je bidouillais. Et puis je m'étais mis à fond dans le sampling, sauf qu'à l'époque les ordinateurs étaient leeeeents, ça prenait des siècles et au final, ça a juste essoré le son live du groupe, plus rien ne liait les morceaux entre eux, l'énergie à la Stone Roses était perdue. Bref, ce fut une erreur qui coûta très cher : le budget s'était envolé, les paroles n'étaient pas bonnes, le buzz du film était essoufflé, et je me suis juste dit que c'était fini. D'autant plus que c'est à ce moment que je suis devenu père ». ÀLondres, la petite amie d'Arkins tombe effectivement enceinte. Ensemble, ils prennent la décision de garder l'enfant et de rentrer à Dublin. Dix mois après la naissance, la jeune femme, frustrée des erreurs professionnelles de son compagnon, le quitte soudainement en lui laissant la garde du gamin.

Un épisode que le père, alors âgé de 24 ans, n'a toujours pas digéré aujourd'hui : « Quand je prends une décision, je m'y colle. Alors quand elle est partie, je n'arrivais pas à comprendre comme elle a pu en être capable, du tout. En tant que père, jamais me serais-je enfui comme ça : j'ai une morale, des principes, de l'intégrité. Alors qu'elle venait d'une riche famille d'artistes bohèmes... Un soir, j'étais sorti faire la fête et en rentrant, le bébé n'était pas là. J'ai paniqué et le lendemain matin, la baby-sitter me dit que la mère était passée le prendre et l'a emmené dans un taxi. Elle était folle ! Et jeune aussi... Après son départ, j'ai dû l'emmener au tribunal, et j'ai gagné. Mais je me suis retrouvé parent seul, attaché à Dublin, sans assez d'argent pour choisir une autre vie ». Autrement dit, Arkins peut dire adieu à la carrière qu’on lui promettait.

Rebel At Heart

Au fil des ans, The Commitmentsa solidifié son statut de film culte et populaire, notamment en Irlande où il fut désigné meilleur film de l'histoire du pays selon un large sondage mené par le magazineThe Dublineren 2005. En 2011, quinze mille personnes s'étaient ainsi rendus à un concert de réunion à Dublin pour fêter les vingt ans du film, concert auquel Arkins n'a pas participé : « Entre eux, ils se déchiraient sur ce que l'un ou l'autre avait déclaré par le passé, je n'avais rien à faire dans ce bordel, j'aurais sûrement explosé. Àl'inverse de certains, je n'ai pas tout fait pour l'argent ». Cette dernière phrase résume bien l'état d'esprit d'Arkins sur le destin qui lui a été réservé : sans grands regrets, fier de ne pas s'être tourné en ridicule en exploitant à tout prix le nom de Jimmy Rabbitte, fier d'avoir préféré suivre ses envies musicales jusqu'à devenir diplômé en musique contemporaine au célèbre Trinity College de Dublin. « Tout ce qui est business, avocats, managers, agents, toute cette merde des coulisses, ça m'a toujours tendu, je n'étais pas moi-même face à ces gens. A-t-on vraiment besoin de changer notre manière d'être ? Ne pouvons-nous pas simplement exprimer notre personnalité par l'Art sans avoir des gros seins ou je ne sais pas quoi qui mène au succès ? Ma seule faim fut la musique, parce que c'est comme ça que j'ai grandi ».

 

 

Dans son cœur, Arkins se voit toujours comme un musicien de rue qui se contente de quelques pièces, heureux de produire une ambitieuse composition musicale pour un film d'horreur sans budget, pas foncièrement contre l'idée de jouer un second rôle sans rémunération. Il le dit haut et fort : son histoire n'est pas triste, il n'a jamais sombré dans la dépression, il a juste suivi son instinct rebelle au long d'une sorte de tragi-comédie bien irlandaise. Mais vu qu'il faut bien payer les factures, il vient tout juste de signer avec un nouvel agent en espérant relancer une carrière d'acteur. « On ne peut vivre d'air pur pour toujours »philosophe-t-il. D'autant plus qu'il y a quelques mois, son fils est revenu à la maison. « Il est musicien aussi »sourit-il, avec orgueil. « Il est parti à Londres il y a quelques années avec une fille. Ensemble, il formait un duo qui a eu sa petite hype, c'était bien parti. Sauf que lui fumait beaucoup trop, elle l'a viré, il est rentré, et elle débute une nouvelle carrière sous le nom de Cosha avec pas mal d'attention médiatique." Une pause puis un sourire charmant : "Il faut dire qu'elle est très belle ! »