JE RECHERCHE
"Mon record ? Vingt et un films par jour" : Columbine, l'entretien cinephile

"Mon record ? Vingt et un films par jour" : Columbine, l'entretien cinephile

Dans le hip hop français, Columbine a réalisé un hold-up. Derniere preuve, leur excellent nouvel album "Adieu, bientot" Et la cinéphilie ? Centrale chez ces jeunes rennais ayant fréquenté l’option cinéma du lycée Brecquigny. En novembre dernier, Foda C, un des leaders du groupe, racontait sa passion pour Tarkovski, André Bazin, le cinema japonais d'avant-garde ou le téléchargement en torrent. Tout sauf des sujets compatibles avec l’esthétique rap. Bien au contraire. 

Foda C : J’ai des parents bobo (sourire) super pointus sur la culture. Ils me faisaient écouter tout plein de disques, ils me disaient : « Allez, on va se regarder ensemble un film de Miyazaki ! Après on se mettra un Tim Burton. » Au collège, pour tuer l’ennui, je me suis mis à filmer des tas de trucs avec mon téléphone. Parfois, ça m’arrivait de montrer mes petites vidéos à ma famille. Comme on m’a toujours encouragé, la réaction c’était : « Ah mais tu es doué en fait ! On devrait peut-être t’inscrire à des cours de cinéma. » Au collège j’ai fait un stage juste avant l’entrée en 5e. On était juste deux élèves avec un prof de pratique qui nous a appris plein de trucs de pure technique : le champ contre-champ, les focales, la mise au point, faire attention quand on filme à ce qu’il n’y ait pas de vitre pour que ton reflet n’apparaisse pas dans tes vidéos, des trucs cons… Une semaine après, je revois Eternal Sunshine of the spotless mind, un de mes films préférés quand j’étais gamin. Là je comprends tout ce qu’a voulu faire passer le réalisateur (Michel Gondry, Ndlr), je pige les enjeux du film en décryptant la mise en scène. Je me dis : « Ok, d’accord. C’est un truc de malade. Moi aussi, je veux faire du cinéma ! »

C’est à partir de là que tu te mets à voir plein de films ?

D’abord, il y a eu Miyazaki, puis Eternal sunshine of the spotless mind, Little Miss Sunshine, que des trucs avec « sunshine » dans le titre… Mon autre film culte c’était Crazy Kung Fu de Stephen Chow. Mais la vraie entrée dans la cinéphilie c’est à 16 ans quand je découvre le site Sens Critique. Dessus, tu peux balancer ton top 10. Une fois publié tu en parles avec les autres utilisateurs du site. Mon pseudo, à l’époque, c’était « pneu rouillé ». Moi j’arrive avec mon top 10. A la première place, je mets La cité de dieu et je suis super fier, j’ai l’impression d’être trop malin. Direct, je me fais tacler avec des messages du genre : « Oh gamin ! T’as des goûts de merde… » Mais au lieu de me prendre la tête, je m’accroche : « Ah ouais, j’ai des goûts pourris, mais tu me conseilles quoi pour que je progresse ? » Un me dit : « Vas vers Tarkovski… » D’autres me font comprendre que je suis un boloss si je n’ai pas vu du Apitchatpong Weerasethakul. Comme j’ai envie de progresser je regarde tout ce qu’on me conseille. Dès que je repère la critique d’un film avec la note 9/10 je télécharge et je mate. Je saigne (sic) du cinéma Japonais, des trucs Russes, tous les grands films Américains… Parfois je mate des trucs essentiels mais en accéléré. Le Napoléon d’Abel Gance, par exemple. Je l’ai vu en avance rapide sur VLC, juste pour me faire une idée : « Ouais, ouais, du split screen. Ok, sympa, mais ça me saoule… » Après, j’envoie des messages sur le forum : « Merci ! Vous m’avez encore fait découvrir un film de ouf’ !’ » Finalement, toutes les deux heures je change mon top 10. Résultat : je deviens la mascotte du site, le gamin fou qui passe son temps à revoir ses classements, ses notes surtout. La note c’est devenu un problème.

Parce que tu as du mal à attribuer une note sur dix à un film ?

La note et la critique, c’est ce qui a niqué en partie le rapport pur qu’on peut avoir au cinéma. Enfin, moi je trouve. Quand tu te retrouves à regarder des films qui te font envie, et que, dès les dix premières minutes après le générique, tu réfléchis : « Mais est-ce que ça vaut un 8 ou un 9 ce truc ? Comparé à Voyage au bout de l’enfer ou Stalker, est-ce que ce film est au dessus ou en dessous. » Forcément, ça te rend fou. Tu en viens à mettre 1 sur 10 à un film d’Antonioni juste pour foutre un peu la merde. Tu ne penses plus qu’aux notes. Tu n’arrêtes pas de faire et de refaire des listes rien que pour jauger ton niveau. La cinéphilie, à un moment, ça peut devenir un système où les films que tu aimes vont devenir le moyen le plus sûr de te trouver une place dans le monde. Donc, un jour j’ai arrêté de me connecter sur Sens Critique. Sinon je devenais dingue…

Tu parlais des techniques de réalisation que tu as, en partie, appris à décortiquer pendant ton stage d’avant entrée en cinquième. Qu’est ce qui fait qu’aujourd’hui une mise en scène de cinéma peut t’intéresser ?

Tous les apprentis cinéphiles kiffent les plans séquence. Ca te bluffe. Aujourd’hui, j’ai appris à détester ça. C’est juste de la frime facile le plan-séquence. Je suis tellement plus fasciné par le « cut », les films avec des montages super rapides c’est ça qui m’intéresse désormais. Moi j’ai bouffé des livres : Le temps scellé de Tarkovski, Making movies de Sidney Lumet, en version originale, Qu’est ce que le cinéma d’André Bazin et Notes sur le cinématographe de Bresson… Je lisais ces trucs en mode grande question existentielle. Je me prenais la tête, mais super naïvement : « Le cinéaste c’est quoi ? Comment on fait pour se mettre dans la tête d’un cinéaste ? Arriver à penser comme lui… »

La Nouvelle Vague, bon, comme ca 

Comment on peut consacrer autant de temps et d’énergie au cinéma quand on est adolescent ?

C’était la culture du torrent, ce moment où tu réalises que tout ce qui te fait fantasmer au ciné est disponible, gratuitement. Il suffit juste de trouver les bons sites et de s’armer de patience. Tu avais BitTorrent, T411, ou des torrent privés comme le site Asia Torrent. Tu mettais parfois deux jours à télécharger un film. Moi dans ma chambre d’ado, à Rennes, je saturais la bande passante en téléchargeant des trucs de 80 gigas. Toujours de la V.O HD maximum. Mon régime c’était six films par jour mais mon record ça reste vingt et un films, certains, évidemment passés en accéléré. Maintenant ces sites ont été fermés. Ils tombaient sous le coup de la loi. C’est un nouveau problème pour la cinéphilie, je pense. D’abord les DVDthèques de quartier ont disparu, maintenant c’est au tour des sites. Où les petits mecs comme moi vont pouvoir retrouver des films super rares ?

Certains pourraient te dire que télécharger des films et les voir sur son ordinateur n’est en rien comparable à l’expérience du film vu sur un grand écran, en salle. Tu en penses quoi ?

Ah mais je suis complètement d’accord avec ça ! Evidemment la salle, c’est mieux. La salle de cinéma il y a un côté prise d’otage qui me plait bien. Tout est fait pour que tu sois concentré sur un seul truc. Quand tu mates un film sur ton PC, tu appuies sur pause tout le temps. Parfois c’est pour aller pisser, parfois c’est pour bouffer un truc, d’autres fois c’est juste pour te branler. Ton film qui dure 1h20 va durer 4h à l’arrivée.

Dans Columbine, vous avez  la petite vingtaine. Vous vous connaissez depuis le lycée et vous cherchez à faire votre trou dans le rap en bande de potes. Ca t’arrive parfois de penser à ces grandes aventures de jeunesse qui ont débouché sur un mouvement générationnel comme la Nouvelle Vague du cinéma français ?

Ca ne m’a jamais fait plus bander que ça. Mon truc ça reste Sidney Lumet, Coppola, Scorsese. La Nouvelle Vague, il y a des trucs que j’aime bien, mais bon comme ça. A Bout de souffle, Pierrot le fou, ouais, bien sûr… N’empêche que Godard pour moi ça reste plutôt Histoires du cinéma, le truc de dix heures super théorique avec des plans sortis de nulle-part, un truc mi cinéma, mi art contemporain. Ca m’a fait chialer de ouf’. Mais avec le temps je me suis mis à préférer la Nouvelle Vague japonaise. Dedans, il y a un mec que j’adore qui s’appelle Shuji Terrayama. C’est un poète, dramaturge, réalisateur qui a fait des films super hardcore. C’est le personnage underground par excellence à la Fassbinder, mort super jeune en plus. Par exemple, dans un de ces films, des personnages s’approchent de la caméra et se mettent à pisser dessus. Tout ça en monochrome rose ou vert. Il a aussi réalisé un film qui s’appelle Jetons les livres, sortons dans la rue. C’est un chef-d’œuvre absolu. Tu as une séquence dans laquelle le réalisateur s’adresse au public et dit : « Arrêtez de regarder. Faites plutôt un câlin à votre voisin ! » Dans une autre, il jette sa caméra qui continue à tourner et va fumer un énorme pétard.

Dragonball Z et Tony Montana

Tu es parti à Rennes pour t’inscrire au lycée Brecquigny, le seul établissement dans la région qui propose une option cinéma. Tu en gardes quels souvenirs ?

Bah, j’étais bien parce que j’étais dans mon élément. Au milieu des geeks qui ne parlent que de cinéma, qui se marrent en analysant des séquences entières, des plans, des traveling… Je suis devenu très bon dans l’analyse. En rap comme en cinéma d’ailleurs. Ca pouvait aller loin. Je pouvais me lever pour expliquer en quoi (il prend une voix ridicule) « Le Champ Contre Champ à 180° ça nous permet de saisir la séparation dans cette scène entre le bien et le mal… » Avec les autres de Columbine on était les mecs arrogants pour ceux qui ne faisaient pas partie de notre bande. Par exemple, je me rappelle qu’on prenait de haut ces petites meufs qui disaient : « Mon top 3 des meilleurs films c’est Avatar, Twilight et Hunger Games ! » Je les séchais direct : « Ah ouais, t’aimes vraiment ça ? Bah moi, j’ai pas de top 3, tu vois, juste un top 2 ; Stalker et Apocalypse Now. Le reste, à côté, c’est faible non ? » Il y avait aussi les joutes verbales qu’on se faisait avec notre prof, Mr Leroux au début des cours. On était une trentaine, assis comme ça. Leroux arrivait et se lançait un blind test en nous passant des génériques de début de films. Moi, seulement une image et je dégainais les réponses : « Ca c’est Mon voisin Totorro ! Ca c’est Metropolis ! » Je lui donnais même l’année et le réalisateur. Le pauvre Leroux pétait un câble.

Vous avez aussi réalisé des petits films pendant ces années en option cinéma. Ca ressemblait à quoi ?

Le premier c’était un truc en classe de seconde, avec un côté un peu expérimental. Pas de dialogues, une allégorie de la solitude, etc. J’avais même dû mettre dedans des extraits de vieux films urbanistes en noir et blanc et des extraits de Matrix histoire de bien obscurcir le propos… Ca s’appelait Immobile. Les profs adoraient, trouvaient ça grave intellectuel. Le second c’était avec Lujipeka (l’autre leader de Columbine, Ndlr). Le titre c’était Crash Test. Je jouais dedans. Ca parlait d’un gars qui croise ses potes de quartiers. Ils lui proposent une soirée avec eux. Ils sont super marrants, un peu quartiers (sic). Lui super timide. Il part quand même faire la fête. Sans y croire, mais ça lui permet de recoller à ses vieux potes. Tout le monde boit, rigole, fume. A la fin, tu termines par un plan sur le personnage timide en classe, dormant sur son bureau. Le cinéma pour nous, c’était comme le rap : une façon pour nous de faire passer des messages aux adultes : « Derrière ce gamin qui dort en classe et que vous prenez pour un paria, il y a toujours une histoire. Cette histoire vous devriez essayer de comprendre. »

Le rap français qui recycle la mythologie des films de gangsters américains comme Scarface ou Heat, tu en penses quoi ?

Déjà Scarface je ne l’ai jamais vu en entier. C’est cool sans doute, mais pour moi ça ne vaut pas Al Pacino dans Un après midi de chien. Les références dans le rap c’est quoi ? Tony Montana d’un côté et Dragonball Z de l’autre ? C’est un peu un effet de mode dans la mesure où tout le monde reprend cette grille de lecture. Malheureusement, c’est pas demain que les rappeurs vont se mettre à citer 120 battements par minute, et c’est dommage. Les seuls qui ont un peu compris la mélancolie derrière Scarface ce sont les mecs de PNL. Ils ont dépassé le délire : « Je suis un outsider, je vais flinguer tout le monde et je finirai au sommet. »

C’est vrai que tu as failli t’orienter vers la Femis ?

Ouais, j’y ai pensé, c’est vrai. Après, comment veux-tu qu’un petit marginal de Rennes comme moi, fasse son trou dans ce milieu. Il faut aller à Paris, trouver un boulot pour payer sa chambre, se créer un réseau. Tu te rends compte que c’est un métier où tout le monde ne peut pas aller. Tu réalises que la France ça reste avant tout un modèle centralisé et élitiste. Je connais beaucoup de copines qui sont aux Beaux Arts. Elles me disent qu’elles ne trouvent pas leur place dans ces grandes écoles, qu’elles perdent confiance en cette petite flamme artistique qu’elles avaient au début, quand elles étaient adolescentes. Alors finalement qu’est ce qu’on fait, avec les gens de ma génération ? On préfère créer notre petit monde sur internet. C’est un monde gratuit, gratifiant. Si je fais un jour des films, je les mettrais en téléchargement sur internet même si ça ne me ramène rien. A l’arrivée, pour le rap comme pour le cinéma, je préfère être accessible facilement et commenté plutôt que de faire des thunes.

 

Entretien extrait du magazine So Film, decembre 2017