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Comment revisiter "Melody Nelson" de Gainsbourg à la sauce féministe ?

Comment revisiter "Melody Nelson" de Gainsbourg à la sauce féministe ?

Comment célébrer Histoire de Melody Nelson tout en pointant l'incongruité de cet album contant la liaison entre un homme adulte et une fille de « quatorze automnes et quinze étés » ? Voilà la question que s'est posée le groupe new-yorkais Ava Luna, chargé en 2016 de reprendre le disque culte de Serge Gainsbourg pour un festival. Leur réponse ? Donner corps à la jeune Melody et, de manière générale, rendre le pouvoir aux femmes au sein du fantasme de Gainsbarre.

15 juin 2016, Northside Festival à Aarhus, Danemark. La maison d'édition 33 1/3, spécialisée dans les petits bouquins consacrés à un seul album culte, organise une série de concerts où, chaque soir, un nouveau disque abordé dans leur catalogue se voit revisité par un groupe contemporain. En point d'orgue de cette soirée, un choix surprenant : Histoire de Melody Nelson de Serge Gainsbourg repris dans son intégralité par Ava Luna, groupe new-yorkais absolument pas francophone. Sur le papier, un désastre annoncé. Mais au final, un grand succès pour Ava Luna, au point d'avoir répété la performance dans un théâtre historique de Manhattan l'année suivante et d'en avoir tiré un album disponible en vinyle et sur la page Bandcamp du groupe. Particularité de cette revisite, c'est une voix féminine qui chante Gainsbourg, celle de la chanteuse et multi-instrumentaliste Rebecca Kaufmann. Pourtant, Ava Luna possède aussi un chanteur masculin en la personne de Carlos Hernandez. Un choix pas anodin : « On a voulu inverser les rôles de genre pour ajouter un niveau d'analyse critique » nous explique ainsi Kaufmann depuis son domicile new-yorkais. « Certes Serge Gainsbourg est une icône, un songwriter incroyable, mais aussi un symptôme de son époque : si on l'examine avec les codes, les valeurs et les combats de 2018, il devient problématique ».

« Que de violence, Serge... »

Sorti le 24 mars 1971, Histoire de Melody Nelson est un album-concept où tous les morceaux déroulent une même histoire : celle de la rencontre entre un homme adulte, le narrateur, et Melody, jeune fille de quatorze ans aux cheveux rouges, leur « couleur naturelle ». Les deux personnages se croisent quand la Rolls Royce du narrateur, lancé dans une course diabolique, percute le vélo d'une Melody « comme une poupée qui perdait l'équilibre / la jupe retroussée sur ses pantalons blancs ».

- Tu t'appelles comment ? demande alors le conducteur dans un des grands moments cultes de la chanson française.

- Melody.

- Melody comment ?

- Melody Nelson.

Voilà les seuls mots du disque de Melody, outre quelques rires et gémissements sexuels quand les deux consomment leur passion dans la chambre d'un hôtel particulier. Dans le rôle de l'adolescente, Jane Birkin, la jeune nouvelle amante de Gainsbourg. Le sonnet de « Cargo Culte » conclut finalement l'album sur la mort de Melody, emportée par le crash d'un Boeing 707. Dans le bouquin publié par les éditions 33 1/3 dédié à Histoire de Melody Nelson, l'auteur Darran Anderson voyait dans le récit de cette relation avec une mineure une volonté de choquer la bourgeoisie en l'exposant à ses propres vices, à ses propres fantasmes qu'elle condamne pourtant à haute voix dans une façade moraliste complètement hypocrite. Il écrit : « Gainsbourg a choisi de chanter la réalité, de reconnaître que tous les aspects des affaires humaines, l'amour et le sexe en particulier, sont grotesques, malpropres et fourbes. On le désignait comme un cynique, alors qu'il faisait partie des plus honnêtes ». L'immoralité (telle que perçue) du disque serait donc le produit d'une peinture sans concessions, sans censure puritaine des pulsions humaines.

Rebecca Kaufmann, qui a lu le livre, ne se pose pas contre cette version. « Je comprends l'idée que Serge était un provocateur » amorce-t-elle, loin de vouloir faire de Gainsbarre un épouvantail. « Mais on ne pouvait pas juste jouer sa musique en toute naïveté. Je veux dire, dans Melody Nelson, il sexualise une mineure. Ce ne serait pas acceptable aujourd'hui...» Outre la question de l'âge de Melody, le récit de Gainsbourg est surtout un déroulé de puissance masculine où son engin, qu'il soit automobile ou phallique, ne s'oppose à aucune résistance, où la figure de Melody se résume à son nom, sa jupe et ses cheveux. Dans un essai publié en marge du festival Northside, Carlos Hernandez, l'autre chanteur d'Ava Luna, précisait cette lecture du disque avec une certaine verve, pointant notamment comment le pouvoir de domination du narrateur s'illustre même dans le son si particulier de Histoire de Melody Nelson, sorte de jouet monstrueux puisant avec un plaisir pervers dans le rock, le jazz, la chanson et même Chopin :

« Que de violence, Serge, à t'emparer de ces sons pour en faire un espace dédié à ta propre création, et puis, également, Melody Nelson, 14 ans, trop jeune pour consentir, trop faible pour résister. Tu l'as inventée, tu l'as frappée de ta voiture, tu en as fait l'objet de ton désir. En vrai, tu l'as façonnée avec tout ce qui était nécessaire pour pouvoir la dominer. […] Supposons que l'histoire de Melody Nelson soit fabriquée pour être choquante, supposons même que, en exprimant notre indignation, nous tombions dans le piège de Serge – que nos sensibilités délicates devaient être foudroyées par son épouvantable arsenal. Très bien, son dessein a fonctionné. Les gens parlent d'objectification de la femme. Ici, voilà l'objectification ultime. Une arme est un objet, et Melody est une arme. Serge colonise le corps féminin, le prive de sa voix, ne lui laissant que quelques gloussements de soumission ».

Dada sur le dos et poignée de secours

Coloniser Histoire de Melody Nelson de sa féminité comme Gainsbourg y colonisait la femme, voilà donc un peu l'idée de Rebecca Kaufmann quand elle s'est présentée sur scène sous les traits de Serge Gainsbourg, costard noir sur les épaules et clope au bec, totalement parodique. « Prendre la peau de cette figure mâle a rajouté un sous-texte de prise de pouvoir féminin » explique ainsi l'Américaine, par ailleurs habituée à jouer la comédie via son job alimentaire de voix pour pub télé. Elle embraye : « Ça a aussi donné un élément humoristique au spectacle que Gainsbourg n'aurait pas renié, j'en suis sûre. Après tout, Serge était un blagueur, un vrai troll ! »

Musicalement, en revanche, aucun signe d'une reconquête féministe : que ce soit sur disque ou en live, la revisite de Melody Nelson par Ava Luna est parfaitement fidèle à l'original. Par respect, avant tout. Rebecca Kaufmann : « Melody Nelson a profondément influencé le son d'Ava Luna. Moi, avant qu'on décide de s'attaquer au disque pour 33 1/3 au Northside, je ne connaissais pas les paroles ! Donc dès le début, le but était de rendre hommage à sa musique, à son orchestration ». Seule vraie touche ajoutée par la bande, la fameuse Melody gagne quelques mots alors que le narrateur commence à sérieusement s'exciter sur « Ah Melody ! » et son fameux « hue hue ho, à dada sur mon dos ». En anglais, la fillette hésite : « Pour me sentir en sécurité, ma main est sur la poignée ». Sur scène aussi, Melody est présente, incarnée par une amie actrice du groupe. Et quand elle se met à genoux au niveau de l'entrejambe du premier amant de sa vie, son regard évoque la crainte, la soumission, la paralysie. « Le disque se montre peu disert sur les émotions de Melody » fait remarquer Kaufmann, désireuse de montrer une fille qui, au moins, se questionne sur la perte de sa virginité. « À quoi ressemble l'expérience de Melody ? Pourquoi consent-elle à cette relation ? Gainsbourg laisse planer beaucoup d'interrogations là-dessus ». Des interrogations d'autant plus légitimes aujourd'hui à l'ère post-Weinstein mais qui ne remuent pourtant pas tout le monde : au cours de trois jours de conférence organisés à la Sorbonne en avril dernier autour de la figure de Serge Gainsbourg, aucun intervenant n'est venu pour critiquer ou analyser le rapport problématique du Français avec les femmes. Ava Luna aura au moins eu le mérite de soulever la question.

Le nouvel album d'Ava Luna, Moon 2, vient de sortir.