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De Mitterrand à la tecktonik : le récit fou de 20 ans de Techno Parade (2/2)

De Mitterrand à la tecktonik : le récit fou de 20 ans de Techno Parade (2/2)

DJ mis sur écoute ou épiés par les renseignements, descentes de police lors des rave parties... En 1998, en réaction aux menaces des autorités, les grands acteurs de la scène électronique française défilent dans Paris, sur des 38 tonnes sonorisés. Ainsi fut la première Techno Parade, qui a rassemblé jusqu'à 200 000 personnes place de la Nation pour le set de Laurent Garnier. Une grande histoire toujours en marche, parsemée de jets de sucettes, de castagne, de lycéens épris de tecktonik, et d'un Président de la République en rave party. Vingt ans plus tard, et pour la première fois, les protagonistes racontent.

(pour lire ou relire la première partie, ça se passe par ici)

Jack De Marseille : On m’a invité à mixer en 1998 mais ce que les gens ne savent pas, c’est que la première parade techno a eu lieu en 1997.

Christophe Vix : Fabrice Gadeau, aujourd’hui patron du Rex Club, avait organisé une parade en 1997 au départ de la Place Stalingrad à Paris. Mais ça n’avait pas l’ampleur nationale de 1998. Ça ne cassait pas trois pattes à un canard.

Tommy Vaudecrane : En gros, 1998, c'était la première fois qu'on voyait autant de monde danser sur de la musique électronique, sans distinction de genre ou d'âge...Eric Morand : Artistiquement, c’était vraiment un bel événement. Au niveau des chars surtout. Les chars F-Com sur lesquels jouait Laurent Garnier étaient très verts, on avait essayé de faire quelque chose de très végétal.

Sophie Bernard : On a quand même été vite dépassés...

Samuel Raymond : À un moment, on a même perdu Carl Cox, avant d’être coincé pendant deux heures… Cox était invité sur le char M6. Avec son agent, on attendait que le char se gare devant le café où il était installé. Quand le poids lourd est arrivé, c’était blindé de gens et on n'avait aucune sécu, si ce n’est le garde du corps perso de Carl. On est sorti du café, on s'est tous pris la main et on a commencé à avancer vers le char. Les gens ont fini par le reconnaître, en hurlant : « Putain, mais c'est Carl Cox ! » Tout le monde se retournait et s’avançait vers nous. Tant bien que mal, on a traversé la foule pour accéder au char, qui avait déjà démarré… Carl Cox s’est alors retrouvé les deux pieds sur l’engin et le dos sur le public qui essayait de le pousser. Une scène complètement dingue !

La techno vs. La police

Jack de Marseille : Au début de mon set à Nation, j’étais un peu stressé. Il y avait des caméras partout, on était surélevés. Au fur et à mesure, ça allait mieux, je voyais mes potes qui étaient présents. Beaucoup de gens ne connaissaient pas cette musique. C’était donc une belle façon de découvrir le milieu. Je me suis vraiment éclaté à mixer !

Samuel Raymond : Ce concert, c'était 200 000 personnes. Le plus grand concert en France depuis « Salut les copains ! » en 1963.Eric Morand : Bon, ça a bien dégénéré à la fin. Des bandes sont venues, il y a eu de la castagne.

Jack de Marseille : C’était assez terrifiant. Il fallait voir le visage de Laurent Garnier pendant son set… Il était stressé voyant que ça ne se passait pas bien dans le public. Quand la nuit est tombée, c’est devenu très chaud, avec 100 ou 200 mecs qui se sont ramenés pour foutre le bordel. Il y a eu un début d’émeute.

Samuel Raymond : On ne savait pas d’où sortaient ces gars. L’énorme problème était que nous n’avions aucune couverture de sécurité. Notamment sur le parcours, on avait un effectif ridicule. Ça se devait se jouer à deux policiers... Au moment de la dispersion, ces petites bandes se sont mises à caillasser les stands et les chars.

Eric Morand : Ça a toujours été une bataille avec la Préfecture pour des questions de sécurité, pour obtenir les parcours.

Christophe Vix : On n’avait pas idée de la fréquentation qu’on allait avoir. On ne savait pas non plus que la Préfecture avait l’intention de nous laisser nous faire déborder par les casseurs. Il y a vraiment eu une mauvaise volonté de leur part. Garnier a dû écourter son set parce que c’était la panique sur la place. Les gardes mobiles étaient là, mais n’ont pas été déployés faute d’instructions…

Eric Morand : A la différence de Detroit ou Manchester où la techno représentait un mouvement métissé et populaire, en France, elle était une musique de petits blancs, de gens friqués, soi-disant de « pédés » et de « camés »... C’était donc hyper tentant pour des gens qui détestent cette musique et ce qu’elle représentait, de venir chercher à en découdre.Jack de Marseille : C’était à cause de la mode versaillaise un peu bourge, des Daft, de Cassius... Ça suscitait pas mal d’animosité de la part du public rap. Mais de là à causer des émeutes, je ne comprends pas.

Samuel Raymond : Dès le début, la Mairie de Paris n'a pas joué le jeu. D’ailleurs, on leur avait écrit pour présenter le projet. On peut dire que la réponse de Jean Tibéri (maire de Paris de l'époque, étiqueté RPR, ndlr) était peu aimable. La lettre disait : « La Mairie de Paris ne vous autorisera pas à réaliser la Techno Parade, votre événement étant une manifestation marginale, nous souhaiterions donc qu'elle se tienne dans un lieu clos et périphérique ». Du coup, on leur a proposé d'aller au Vel d'Hiv... (rires)

Tommy Vaudecrane : Heureusement, il y a eu une grosse free party sur les quais en face du Zénith. On s'est retrouvé à 6 heures du mat' avec trois sound systems, le soleil se levait, aucun problème avec la police... A ce moment là, on s'est tous dit : « Ça y est, on a enfin le droit d’exister ! » On n'est plus cantonné à nos petits trucs au fond des bois et à nos salles pourries.

Les lendemains qui (dé)chantent

Christophe Crénel : Le côté « fête au grand jour », le caractère bon enfant, les décorations fantaisistes des chars, tout cela a véhiculé une image très positive auprès d'un public plein d'a-priori. Bon, tout le monde ne s'est pas mis à acheter du Carl Cox dans la foulée, mais ça a évidemment contribué à dédiaboliser le mouvement techno. C'est d'ailleurs plutôt marrant de voir, dans un des reportages de M6, un cycliste du dimanche avec ses cuissardes et son casque, expliquer qu'il trouve que la techno c'est sympa, mais que ça ne remplace pas Johnny.

Eric Morand : Ce défilé, je le vois comme un point de bascule, le moment où cette musique rejetée depuis toujours a enfin été reconnue. Quelque chose qu’on n’aurait jamais imaginé à l'époque. En 1998, la Techno Parade fait suite à la sortie de Homework des Daft Punk et à la Victoire de la musique de Laurent Garnier. Ce combat qu'on menait depuis le début des années 1990, on venait enfin de le remporter.

Jack de Marseille : Quelque part, 1998, c’est le début de la fin. On a eu de belles années et on a commencé à être reconnus… On se retrouve dans une surexposition médiatique. On nous donne des rendez-vous avec des agents, on est appelé sur LCI, sur TF1, sur toutes les grandes chaînes, on mixe sur NRJ, sur Fun Radio…

Christophe Vix : La musique électronique est sortie du bois, ça n’avait plus la dimension underground que ça avait pu revêtir avant. Le style a été démocratisé par la Parade et la scène est devenue professionnelle et commerciale.

Jack de Marseille : Quelque part, on devient des produits, on se fait voler le mouvement qu’on avait commencé à créer.

Tommy Vaudecrane : L’exposition des artistes leur a permis de toucher des droits d'auteur conséquents. Ils arrivaient enfin à se construire un revenu pérenne. C’était l’apparition d’une industrie.

Christophe Vix : Du côté légal, dès août 1998, juste avant la techno parade, c’est officiel. Nous recevons une circulaire en faveur des mouvements électroniques.

Sophie Bernard : En d’autres termes, ça signifiait que la musique électronique dépendait désormais du ministère de la Culture et plus du ministère de l’Intérieur.Jack de Marseille : En tant que DJ, on a commencé à payer la Sacem. On est complètement rentrés dans le système. En 1997, ils ont même créé le 1/12e , un système pour qu’on puisse toucher les droits juste en mixant. Ça a été supprimé depuis.

Samuel Raymond : Il y a eu beaucoup de volonté de récupération. Certaines personnes dans le conseil d'administration se sont permises de donner la gestion de la deuxième édition à WM Événements dans des conditions qui étaient très désavantageuses pour Technopol. Pour moi, c'est à la fois un épisode chouette et douloureux parce qu'humainement, ce n'était pas cool.

Eric Morand : Il y a eu des débats au sujet de la reconduction de l’événement... et ça a été compliqué. Après le succès, beaucoup disaient que si on arrêtait, ça allait être repris par d'autres personnes, ce qui était une évidence. Il y a donc eu beaucoup de débats, de tiraillements, d'engueulades... et ça a duré sur l'édition suivante.

Sophie Bernard : On s’est dit qu’il fallait remettre le couvert. Toute l’année, on était en dialogue avec le ministre de l’Intérieur. Et ce n’est pas parce qu’on avait fait une Techno Parade que ça empêcherait les autorités d’interdire les raves partout ailleurs.

Christophe Vix : Du côté de FG, on voulait absolument donner suite à la Parade parce qu’on y voyait une très bonne vitrine, un très bon événement pour populariser le mouvement... et un très bon événement en soi !

« Un truc de petits blancs »

Eric Morand : Après 1998, Josselin est parti. Henri Maurel et moi sommes devenus respectivement vice-président et président Technopol. Nous étions sur plein de dossiers. Par exemple, on participait au débat du testing des ecstas directement sur les événements. Sur l’édition 1999, on a lancé les Rendez-Vous Électroniques au Centre Pompidou. On y organisait des conférences et des performances.

Christophe Vix : En 1999, on était dans un tipi devant le Centre, après on était accueilli au niveau -1 et on avait tout le niveau : installation d’art contemporain et DJ Roger Sanchez, Garnier, Carl Cox.

Eric Morand : Les éditions 1999 et 2000 sont vraiment chouettes car contrairement à 1998, on a inclus beaucoup plus de scènes hardcores. Au début, si ce n’est la présence de Manu Le Malin, il n'y avait pas grand monde de ce côté-là. Si j’ai décidé de partir en 2000, c’est qu’à mes yeux, le boulot avait été fait, artistiquement parlant, et surtout je considérais que la Techno Parade restait un truc de petits blancs. Alors qu’en 1999, la musique électronique s’ouvrait sur la période du trip-hop. J’aurais voulu en faire un événement plus inclusif mais je n'y suis pas arrivé, car j'étais quasiment le seul à porter cette vision-là. Et M6 ou NRJ ne voulaient pas du tout d'un événement métissé…

Sophie Bernard : C’est vrai que la techno était un mouvement assez peu ouvert. On a quand même eu la volonté d’inclure les publics étrangers dans la musique électronique en invitant des chars turcs, brésiliens…

Jack de Marseille : Au fur et à mesure des éditions, il y a eu de moins en moins de chars étrangers. Les chars belges et hollandais ne voulaient plus venir à cause de l’ambiance tendue…

« Est-ce que l'EDM doit être dans la Techno Parade ? »

Christophe Vix : A partir de 2000, je m’implique vraiment dans Technopol car l’action de l’association m’intéressait, c'était une manière de rendre des comptes, de donner du sens à l’événement. Il faut surtout saluer le travail de Sophie Bernard, qui est devenue présidente à partir de 2002. Avec elle, on a vraiment travaillé l’événement en profondeur sur le choix de thème, des chars…

Sophie Bernard : On s’est dit qu’en mettant des centaines de milliers de gamins dans la rue, on avait la responsabilité de faire passer des messages autres que la défense de la techno. On a le droit de danser, mais on doit être conscient de ce qui nous entoure. Ça a été le cas le 13 septembre 2001 après les attentats du World Trade Center, où nous avons dû annuler l’événement. Même si c’était une évidence, on avait tous bossé comme des chiens et tout s’est évaporé. C’est vraiment un souvenir qui reste.

Christophe Vix : L’année de la tecktonik, en 2007, c’était hallucinant ! Un raz-de-marée. Les mecs voulaient un méga-char : un 38 tonnes plus une remorque 38 tonnes.

Alexandre Barouzdin, créateur des soirées « tecktonik Killer » : Pour être précis, notre demande était de parader sur un 38 tonnes plus deux remorques de 38 tonnes. On voyait grand car au moment de la parade 2007, la tecktonik était en plein boom médiatique depuis quelques mois déjà. On revenait de la Parade de Zurich et, là bas, on avait défilé sur un char énormissime. Finalement, à cause de contraintes de sécurité, on n’a pas pu faire aussi grand à Paris.Sophie Bernard : Ils voulaient tout en énorme. Ils sont arrivés avec leurs gros sabots et étaient persuadés d’avoir trouvé le filon qui allait surplomber tous les autres mouvements. Leur aplomb était vraiment déconcertant. C’était drôle, la tecktonik, quand même...

Alexandre Barouzdin : Le côté hardstyle et hardcore que l’on représentait avait pris le dessus sur tout l’événement. On avait beaucoup plus de monde que les chars Fun ou NRJ. La tecktonik était un phénomène très populaire chez les lycéens. Je me souviens de hordes de jeunes qui dansaient sur les abribus, en haut des lampadaires. Cette édition 2007, c’était devenu la « Teckto Parade » !

Sophie Bernard : Quoi qu’on en pense, la tecktonik ou l’EDM de David Guetta font partie des musiques électroniques...

Jack de Marseille : Mais est-ce que l’EDM doit faire partie de la Techno Parade ? Aujourd’hui, ces DJ prennent des cachets de fous. Je crois que l’argent a largement pris le pas sur la passion.

Sophie Bernard : Je me dis que, tant qu’à côté on pouvait poursuivre les activités underground, house, hardcore et techno, il n’y avait pas de mal à faire jouer de l’EDM. Je trouve très bien d’avoir eu une représentation de la musique commerciale car, parfois, elle peut être une porte d’entrée vers le reste.

« Aujourd’hui, j’écoute du folk tamoul »

Sophie Bernard : Je suis partie en 2009. D'abord parce que j’attendais un enfant, et aussi, j’étais lassée des multiples violences qui ont fait qu’au fur et à mesure, on devait raccourcir le temps de défilé. A gérer, c’était épuisant et décevant. Aujourd’hui, j’écoute du folk tamoul et je vous le conseille vivement.

Tommy Vaudecrane : Aujourd'hui, la Techno Parade accueille un public jeune qui souhaite découvrir la musique électronique. À 25 ans, on a plein d'autres points d'entrée, rien d’étonnant que l’idée de se retrouver derrière un char nous barbe. En 1998, en revanche, quel que soit l'âge, les gens s'y sont rendus car ça représentait quelque chose d'unique. Aujourd’hui, en voyant tous ces jeunes faire la fête, c'est le moment pour nous de dire que ce n'est pas parce qu'on danse à l’Élysée ou qu'on prend des selfies avec les ministres que tout va bien.

Christophe Vix : Courant 2014, j’ai eu un désaccord avec le conseil d'administration de Technopol qui m’a gentiment laissé partir. Aujourd'hui, on voit mal ce qu’ils font. Il n’y a plus de communication.

Jack Lang : Je rêverais que la version actuelle de la Techno Parade revête une plus grande ambition artistique, visuelle, musicale… Qu'il y ait une plus grande ouverture au monde, que des liens forts soient noués avec d’autres pays. En même temps, je le sais, ils ont peu moyens désormais et il n'y a pas d'interlocuteur identifié, ni à la ville de Paris, ni à l’État.

Christophe Vix : Pour moi, c’est la fin d’une époque et la scène a vraiment changé… on en est à la cinquième génération d’artistes électroniques et Technopol est issue de la première génération… ça existe depuis 22 ans !

Sophie Bernard : En même temps… danser dans les rues de Paris, c’est un acte politique fort. Et il y a toujours des endroits qui ferment, le combat est loin d’être fini.

Christophe Vix : Les événements culturels sont la première cible des attentats. La fête, le mélange, le partage sont des choses impossibles à voir pour des gens qui en veulent au monde entier. C’est peut-être ça le sens actuel de l’événement.