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De Mitterrand à la tecktonik : le récit fou de 20 ans de Techno Parade (1/2)

De Mitterrand à la tecktonik : le récit fou de 20 ans de Techno Parade (1/2)

DJ mis sur écoute ou épiés par les renseignements, descentes de police lors des rave parties... En 1998, en réaction aux menaces des autorités, les grands acteurs de la scène électronique française défilent dans Paris, sur des 38 tonnes sonorisés. Ainsi fut la première Techno Parade, qui a rassemblé jusqu'à 200 000 personnes place de la Nation pour le set de Laurent Garnier. Une grande histoire toujours en marche, parsemée de jets de sucettes, de castagne, de lycéens épris de tecktonik, et d'un Président de la République en rave party. Vingt ans plus tard, et pour la première fois, (presque) tous les protagonistes racontent.

Jack Lang, ancien ministre de la Culture, président de l’Institut du Monde Arabe : Peu de gens le savent, mais la France est une terre de naissance de la musique électronique. Il y avait, au sein de l'ORTF (ancien office de l'audiovisuel public, ndlr), un centre de recherche en musique expérimentale.

Jack de Marseille, DJ : A la fin des années 1980, l'acid house, populaire en Angleterre et aux États-Unis, arrive timidement en France. La première fois que tu entends ces sons-là, tu te demandes un peu ce que c’est. Très vite, j’ai cherché des endroits où on pouvait danser sur cette musique. Dès 1990, c’est réellement l’aspect communautaire qui m’emballe : la techno et la house étaient des musiques de marginaux. On ne s’habillait pas comme tout le monde et on éprouvait un sentiment de liberté incroyable en soirées.Jack Lang : C'est en Allemagne de l'Est que la techno est apparue comme art de résistance. Ma première expérience techno, je l’ai vécue à Berlin Est en 1988. J’étais en voyage officiel avec le Président François Mitterrand. Heiner Muller, un dramaturge et auteur très célèbre à l'époque, vivait sur place et nous a dit : « Venez, je vous emmène quelque part ! » Et on s'est retrouvé dans une sorte de chantier, plus ou moins abandonné, où se tenait une rave party.

Josselin Hirsch, premier président de Technopol, association à l'origine de la techno-parade : Avec mes potes, on n’hésitait pas à faire 500 kilomètres pour aller à des soirées techno, comme à la friche la Belle de Mai de Marseille. On a vite lancé une émission de radio. Un jour, un inconnu à Montpellier nous a contacté et nous a proposé d’organiser une rave : la Neuro rave. Le type a disparu avec la caisse... Ça nous a quand même permis de nous établir en tant que collectif. On était une vingtaine et on a lancé la première soirée « Boréalis » en 1993 au New-York à Pézenas.

Jack de Marseille : J’ai mixé à cette soirée d’ailleurs, sur le parking du club !

Josselin Hirsch : 2500 personnes se sont ramenées. Tout le monde avait la sensation de vivre quelque chose à part. Quand tu étais dans les soirées, l’ambiance n’avait rien à voir avec les discothèques, où les filles se faisaient draguer lourdement, la musique était celle de nos parents. L’arrivée de la techno a été un changement de paradigme complet.

Eric Morand, co-fondateur avec Laurent Garnier du label F-Com : J'ai commencé à organiser des raves quand je travaillais pour le label Barclay. J’étais déjà à l’époque dans la house et la techno. Au même moment, je rencontre Laurent Garnier. On a tout de suite sympathisé et on est devenu potes, puis on a monté ensemble le label F-Com en 1994. Entre-temps, en 1992, nous avons organisé une rave à l'Arche de la Défense.

« Les renseignements avaient nos noms »

Jack Lang : Pour des raisons très étranges, les musiques électroniques et les raves ont commencé à susciter une sorte de méfiance, de peur même, plus ou moins irrationnelle et la musique techno avait été présentée par certains dans la presse et dans la politique comme une musique du diable. On s'imaginait que les participants y célébraient je ne sais quel rituel satanique.

Josselin Hirsch : C’était une sous-culture, complètement minoritaire, mal vue, associée à la drogue.

Jack Lang : Je ne sais pas comment cette image s'est propagée. Il y a probablement eu des incidents ici ou là, avec des maires... Mais la France est un pays à la fois révolutionnaire et réactionnaire.

Jack de Marseille : A partir de 1993 ou 1994, les flics nous emmerdent. Les services de renseignements avaient nos noms, ceux de tous les fanzines électro, de tous les DJ, de tous les organisateurs. Des hélicoptères de police volaient au dessus des raves ! On m’a même mis sur écoute ! On nous prenait pour des activistes, quoi. D’ailleurs, pour les flics, « DJ » ça signifiait « Dealer Jockey » !

Josselin Hirsch : Je me souviens qu’à Pézenas, il y avait même un gendarme qui faisait le tour des lycées pour faire de la prévention anti-rave auprès des jeunes.Jack Lang : Chacune des formes musicales contemporaines s'est heurtée à une réticence et à une hostilité. Les concerts de rock de groupes indépendants faisaient déjà l’objet d’interdits dans les années 1980.

Tommy Vaudecrane, président actuel de Technopol : Lors d’une free party dans un entrepôt de Melun, on s'est fait encercler par les CRS, qui ont cassé les vitres du bâtiment et ont tiré des bombes lacrymogènes à l’intérieur. Tu avais une porte de deux mètres sur deux pour sortir mais il y avait 4000 personnes dans l'entrepôt… c'était ultra violent !

Christophe Crénel, rédacteur en chef de Plus vite que la musique sur M6 : En même temps, c'était quand même Charles Pasqua en poste au ministère de l'Intérieur jusqu'en 1995, donc pas vraiment un raver dans l'âme...

Jack de Marseille : Pour contrer cette mauvaise image, la scène techno française avait besoin de se construire une légitimité artistique.

Eric Morand : Même dans l’industrie du disque, la techno n’était pas reconnue. Quand Pascal Nègre a repris Barclay, la musique électronique n’était pas son truc. Tout le monde me prenait pour un fou furieux quand je parlais de techno... Lorsque je leur ai fait écouter les premiers morceaux de Laurent Garnier, ils m’ont répondu avec une drôle de voix : « Oh ! Dis-Donc ! On dirait du Jean-Michel Jarre ! » A partir de là, j'ai compris que je perdais mon temps…

« Une asso coup de poing »

Josselin Hirsch : Voilà le contexte dans lequel on exerce jusqu’en 1996, qui est une année noire. On essaie d’organiser une soirée nommée Polaris, à Lyon, à la halle Tony Garnier. Mais le lobby lyonnais des boîtes de nuit n’a pas apprécié. Pour eux, et je les comprends, c’était de la concurrence déloyale. Ils payaient leur licence de nuit et nous on débarquait pour faire une teuf énorme de 10 000 personnes jusqu’au petit matin. On nous a autorisé à jouer mais… jusqu’à minuit seulement. C’était dissuasif, on a annulé. Ça a été un électrochoc : on essayait de se plier aux exigences légales depuis le début, on avait une vraie réputation, et malgré tout, les pouvoirs publics nous mettaient des bâtons dans les roues. 48h après l’annulation de la soirée, une assemblée générale s’est organisée à Vaulx-en-Velin, regroupant un grand nombre d’organisateurs de raves et de free à travers toute la France. On y a fondé Technopol : une asso coup de poing dont le but était de constituer un interlocuteur à l'échelle nationale.

Samuel Raymond, membre de Technopol dès 1996 : On était à l'écoute de tous les organisateurs qui rencontraient des problèmes pour mettre en place leurs événements. Il y avait les Parisiens de Mozinor, les Strasbourgeois de Got Milk… Un de nos grands coups, par exemple, ça a été l’annulation de l’arrêté anti-rave publié par la ville d'Avignon. On a saisi la justice administrative et on a réussi à faire annuler le texte.

Eric Morand : Je n’étais pas à l’assemblée générale de Vaulx-en-Velin mais, très vite, les fondateurs de Technopol sont venus nous chercher. Laurent Garnier et moi, on représentait le gros label, la caution musique.

Josselin Hirsch : On était dans une logique de reconnaissance et de professionnalisation de la scène. Les DJ n’étaient même pas intermittents du spectacle. On était plus concentrés sur des actions administratives pas très sexy. Il me semble que c’est Henri Maurel, directeur de Radio FG et proche de Jack Lang, qui a eu l’idée de se lancer dans une parade…

« Une démonstration de force »

Christophe Vix, ancien directeur d’antenne chez Radio FG, membre de Technopol jusqu’en 2014 : L’idée de la Parade ne vient pas des fondateurs de Technopol ! Ce qui s’est passé, c’est que Jack Lang s’est rendu à Berlin au début des années 1990, officiellement pour un séminaire sur la jeunesse européenne, officieusement pour assister à la Love Parade.

Jack Lang : Je m’y suis rendu à la fois pour le plaisir mais aussi pour m'en inspirer. Je me suis dit : « Après tout, pourquoi ne pas imaginer un événement semblable en France ? » Cela pourrait contribuer à dédiaboliser, à dédramatiser, à faire entrer la techno dans la vie urbaine.

Christophe Vix : Interviewé, il fait une annonce comme il sait si bien les faire : il invite en direct la Love Parade à venir sur Paris.

La foule de la Love Parade, en 1995

Jack Lang : La Love Parade était un événement vraiment splendide. Admirablement organisé, des chars très beaux avec beaucoup de force et d'allure. J'avais rencontré les responsables de Berlin, un mélange assez étrange de personnages prophétiques et de marchands...

Christophe Vix : Quand l’idée d’adapter la Love Parade en France a été lancée, le choix du porteur de projet s’est naturellement porté sur Technopol. Ils avaient une vraie légitimité car c’était une asso d’envergure nationale et qu’ils venaient de remporter un combat contre la mairie d’Avignon.

Josselin Hirsch : On s’est lancés dans l’organisation avec presque zéro moyens. On a donc fait appel à une boite, WM Événements, qui avait fait une manifestation pour le 50e anniversaire de l’Aviation, avec des avions de chasse sur les Champs-Élysées. Je voulais que cet événement soit une démonstration de force : une sorte de « Techno Pride ». En vérité, on n’a pas vraiment eu à se battre pour organiser l’événement. Jack Lang et les médias nous soutenaient.

Jack Lang : J'ai soutenu Technopol vis-à-vis du pouvoir public pour obtenir les autorisations. Je dois dire que j’ai à chaque fois trouvé un bon accueil auprès du ministre de l'Intérieur de l'époque, Jean-Pierre Chevènement.

Eric Morand : Henri Maurel, le patron de FG, nous a également beaucoup soutenus en terme de puissance médiatique. Jack Lang (qui n'était plus ministre de la Culture à partir de 1993, ndlr) et lui se connaissaient très bien. Henri Maurel avait un lien politique puisqu'il était au parti Socialiste et il avait travaillé au cabinet d'Yvette Roudy (femme politique socialiste, ndlr).

« Phase de réunionite aiguë »

Christophe Vix : À la base, le nom « Techno Parade » ne partait pas favori. On pensait appeler ça « Charivari » ! C’était pas mal, alors que Techno Parade, c’est plus littéral.

Sophie Bernard, membre de Technopol de 1997 à 2009 : C’était mon idée, Charivari ! Parce que j’étudiais l’Histoire médiévale à cette époque. Le charivari était une sorte de carnaval au Moyen-Age, un truc dionysiaque qui s’entendait de loin.

Eric Morand : Il y a eu une phase de réunionite aiguë pour monter l'événement. Certaines se tenaient d’ailleurs chez Jack Lang.

Christophe Vix : Je me souviens très bien de toutes ces réunions. Il y a eu beaucoup d’engueulades, sur tous les sujets possibles : financiers, offres des chars… ça se tapait dessus, ça s’envoyait des bourre-pif en pleine réunion...

Samuel Raymond : C'était violent. Mais ça m'a appris mon métier. Voir chacun essayer de tirer la couverture sur soi, se battre pour savoir qui présenterait l'événement. Certains n’arrêtaient pas d’essayer de doubler les autres ou de s’imposer. C'était la guerre !

Eric Morand : Les grands absents de ce moment-là, c'est la French Touch. Dès l'apparition du projet de la Techno Parade, toute cette génération, les Daft, les Sinclar, a été contactée et tous ont dit : « Ah non mais nous on n'est pas techno ». Ce n’était pas leur truc, ils n'étaient pas du tout militants…

Christophe Vix : Ils nous trouvaient déjà ringards. Ils n’aimaient pas le côté rave qui sent la gadoue. On était moins élitistes que toute cette nouvelle scène. Ils ne se revendiquaient pas de la même histoire, alors que. D’autres ont refusé de participer, des collectifs qui refusaient l’idée de défiler avec des sponsors.

« Les candidatures par fax »

Guillaume Kosmicki, musicologue, spécialiste de la musique électronique et auteur de deux livres, sur les musiques électroniques et les free party) : Pour avoir le droit d'organiser une fête sur un char, il fallait payer cher. Les collectifs de free party ne pouvaient pas être en accord avec cet état d’esprit, ils venaient d'un système qui marchait sur le troc, il y avait un esprit libertaire.

Josselin Hirsch : De toute façon, on ne pouvait pas monter ça sur nos propres fonds. C’est un événement qui coûtait 1,8 million de francs, on était donc obligé de faire appel aux sponsors.

Sophie Bernard : Une fois l’événement validé, j’étais chargée de l’attribution des chars. Une vraie galère. Il fallait programmer quarante chars et respecter certaines contraintes : on devait représenter tous les styles et s’assurer que les collectifs viennent de partout en France, dans un souci de représentation. Et à l’époque, on recevait les candidatures par fax !

Samuel Raymond : On a reçu de l’aide de tout le monde. Pour la grande scène place de la Nation, ça coûtait un max. On nous a alors filé les contacts de Jean-Paul Goude pour la scénographie et on a passé une après-midi chez lui avec Sophie Bernard à discuter.

Sophie Bernard : C’était « Monsieur scénographie » en France. Je me rappelle que chez lui, il y avait plein de photos monstrueuses accrochées aux murs. J’étais tellement impressionnée que je n’ai pas décroché un mot.

Samuel Raymond : Il a fini par nous donner des éléments graphiques. Tout ça gratuitement ! C'était en mode : « Venez chez moi les jeunes ! On boit un thé, on fait des dessins, vous m'expliquez votre truc. Ah, je vois qu'on pourrait faire un truc comme ça... » Cette spontanéité était vraiment géniale !

Une fête toute la nuit dans un train

Guilaume Kosmicki : Pendant toute la semaine qui a précédé la Parade, beaucoup d’événements off se sont tenus, comme des petits squats dans des lieux associatifs. Il y avait du côté de la Villette, sur le canal de l'Ourcq, une semaine d'événements techno avec un thème par soir organisé par le collectif Freaks Factory : une soirée hardcore, une soirée trance. Et puis, le grand jour avec le défilé et ces milliers de raveurs.

Christophe Crénel : M6 avait misé gros sur l’événement. Plus vite que la musique avait pour mission de couvrir la journée avec quelques directs. On a même filmé les voyageurs de l’association Zenophobia qui sont partis la veille de Toulouse, dans un train spécialement affrété par la SNCF avec des DJ à l'intérieur. Autant dire que certains étaient en grande forme quand le cortège a démarré Place Denfert-Rochereau à 14h…

Sébastien Lara, membre de l’association Zenophobia : J’ai demandé à un gars qui bossait à la SNCF : « Vous n’auriez pas un wagon qu'on pourrait aménager en club pour aller sur Paris ? » Étonnement, le mec m’a répondu que oui. Pour 150 francs, on a pris des passagers à Toulouse, Montauban et Cahors. Il y avait une cabine DJ où des platines étaient installées sur des bouées pour que le diamant des platines ne saute pas. Vers 21 heures, on a commencé à envoyer le son, les lumières et à ouvrir le bar. C'était un vrai club, quoi ! Le seul arrêt s’est fait à Limoges, vers 3 heures du matin où tout le monde est descendu sur le quai pour danser. On a dû retarder le train. On était une centaine environ, tous entre 20 et 50 ans. On a fini par arriver à Paris sur les coups de 7 heures du matin. Imaginez l’état !

Eric Morand : C’était très tendu sur le parcours, du fait de la fréquentation. La RATP aussi a morflé.

Guillaume Kosmicki : Je sortais d'un after, je n'avais pas dormi de la nuit et lorsque j'ai pris le métro pour aller à la parade du côté de Denfert-Rochereau, la rame s’est arrêtée. Il n'y avait plus moyen de continuer car les stations étaient blindées. C'était fort. Les wagons étaient remplis de teufeurs et de raveurs, et j'ai entendu la voix du chauffeur dire : « Pour cause de Techno Parade, le métro ne peut pas aller plus loin, nous vous invitons à descendre sur ce quai ». Tout le monde a commencé à hurler, c'était super.

Sophie Bernard : Une fois sur place, on a halluciné. C’était un mélange de stupeur et d’excitation absolue face à la foule qui se déplaçait. On était une petite équipe et on se rendait compte qu’on accouchait d’un gros, gros truc.

Sébastien Lara : Quand on est arrivé à la Techno Parade pour récupérer le char, on était morts ! On avait comme partenaire Chupa Chups, qui nous avait donné des tonnes de sucettes. Les personnes qui s'occupaient de la sécurité du char ont sans doute vécu les pires moments de leur vie. On arrêtait pas de jeter des sucettes aux gens et tous se jetaient sous le char pour aller en chercher... Un vrai bordel !

Josselin Hirsch : D’ailleurs, la seule plainte qu’on ait reçu après la Parade a été portée par une mère dont le fils s’était pris une sucette en pleine gueule.

(à suivre : la deuxième partie de la grande histoire de la Techno Parade)