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Cinéma, culture clip et humanisme : The Blaze ouvre son livre d'images

Cinéma, culture clip et humanisme : The Blaze ouvre son livre d'images

En seulement deux ans, le duo de musique électronique The Blaze est devenu un phénomène. Musical d’abord, pour son électronique particulièrement porté vers la mélancolie. Visuel aussi car les deux cousins à la base de ce groupe réalisent tous leurs propres clips jusqu'à faire accéder une simple vidéo de 4 minutes à un rang culte. Et quand on est validé sur Twitter par le réalisateur de Moonlight Barry Jenkins himself, il y a forcément quelque chose de plus dans les vidéos de ces deux garçons. Guillaume et Jonathan Alric racontent.

Guillaume Alric : Je ne sais pas si le clip est l'avenir du cinéma, mais il y a une vraie liberté dans ce milieu. Ça me fait penser à cette période du début des années 2000, les séries télés de chez HBO comme The Wire étaient sous les radars, mais ils avaient bien plus de liberté. David Simon racontait bien plus de choses que les gens du cinéma ! Peut être que le clip vit le même genre d’époque : c'est moins prétentieux, plus dans l'ombre, et du coup il y a des choses qui sortent et qui sont exceptionnelles. C'est un milieu très expérimental et c'est ça qui le rend fascinant.

Jonathan Alric : On n’a pas de propos précis dans The Blaze et dans nos clips. Le désir, on peut le résumer à l’envie de mettre des images sur l’humain en général, l’amour, la jeunesse. Le point de départ du clip, c’est sans doute cette histoire qu’on a lu dans la presse. Il y a deux ans, une mère de famille de la communauté des gens du voyage a perdu son fils et elle voulait faire sortir son frère qui était en prison pour assister à son enterrement. On lui a refusé et du coup les gens du voyage ont protesté en bloquant des voitures sur l'autoroute, puis un train... On ne le sait pas forcément mais chez eux la phase de deuil est extrêmement importante, si tu rates l'enterrement la personne va te hanter toute ta vie. Et c’est cette dimension humaine qui nous a intéressé. Pourquoi est-ce qu'ils accordent autant d'importance à la famille ? On a commencé à creuser sur ce fait divers pour construire un clip par rapport à cette histoire.

G.A : Les gens qu’on voit dans le clip de "Queens", ceux qui tiennent une bougie, ce sont de vrais gens du voyage, et pas des acteurs qu’on auraient castés comme ça en fonction de quelques critères physiques ou je ne sais quoi. Ce qu'ils ont énormément apprécié, c'est qu'ils ont vu que lorsqu'on a commencé à mettre en place cette cérémonie funéraire, ils ont compris qu'on savait ce que l'on faisait, que l'on s'était vraiment documentés et qu'on était vraiment en train de parler de leur culture. C'est pour ça que la phase de documentation est très importante : quand on arrive, les gens que l'on filme voient que l'on sait de quoi on parle et du coup ils sont fiers et heureux de participer à ça.

J.A : Ils se rendaient simplement compte qu’on n’était pas arrivés sur ce clip les mains dans les poches, ou, pire, avec des présupposés. On a revu le film de jean-Charles Hue, Mange tes morts (2014), mais aussi Gadjo Dillo (Tony Gatlif, 1997) D’autres fois, on adapte la méthode qu’avait utilisé Mathieu Kassovitz quand il a tourné La Haine (1995). Lui, s’était arrangé pour vivre avec les habitants de la cité où il a domicilié l’action de son film. Il ne voulait pas faire que passer… Pour "Queens", on a d’abord eu recours à un fixeur pour nous introduire auprès des gens du voyage. C’est lui qui nous a averti : « Les manouches ne sont pas habitués aux caméras. Ils vont se laisser filmer pendant trois heures, mais ensuite, ils n’en auront plus rien à foutre. Ils vont retourner à leurs occupations. » C’est une façon de dire que pour obtenir quelque chose de ces gens qui restent très instinctifs, il faut gagner leur confiance. Pour cela, il faut passer du temps avec eux. Manger, boire des coups.

G.A : A chaque fois qu’on se lance dans un clip, on garde bien à l’esprit qu’on veut surtout saisir quelque chose de généralement indéfinissable, puisqu’il s’agit d’humanité. L’humanité sous toutes ses formes. L’humanité qui n’est jamais réductible à un discours politique sécuritaire ou un reportage bien anxiogène et bien con à la télé, genre Complèment d’enquête machin (sic)…

Avant The Blaze

J.A : J'ai fait des études de cinéma à Bruxelles à l'INRACI. Il y a trois écoles à Bruxelles et c'est la moins reconnue (rires). Elle n'a rien de particulier et c'est ça qui est intéressant. L'INSAS est connotée plus cinéma, c'est l'équivalent de la FEMIS, alors que personne de connu n'est vraiment sorti de l'INRACI. Si, Stromae ! J'étais arrivé un an après lui d'ailleurs. L'INRACI est plus technique et là ils ont un peu arrêté le cinéma pour se diriger vers la télé. C'était intéressant parce que tu avais une certaine liberté : les gens qui voulaient vraiment réaliser pouvaient le faire, mais c'était aussi une école où on te laissait assez libre de faire autre chose comme chef opérateur, de la photographie...

G.A : Il y a quinze ans je me suis inscrit dans une école de photo à Montpellier. Il y a deux écoles, Studio M qui est complètement pourri et ESMA. C'était celle là. J'ai fait une formation de deux ans, du coup j'ai un BTS Photographie, donc j'avais déjà un pied dans l'image. C'est toujours quelque chose qui m'a un peu accompagné. Et en parallèle j'avais déjà la musique, ma carrière de musicien a commencé quand j'avais fini mes études de photographie. J'ai toujours gardé ça avec moi et j'ai voyagé un peu, je suis allé faire des photos en Inde, j'étais fan de mecs comme Sebastiao Salgado, Joseph Koudelka ou Raymond Depardon des photographes de guerre, humaniste...

 « On met souvent la misère à nos acteurs »

G.A : Pour "Territory", on avait opté pour la méthode du casting sauvage dans les rues d’Alger. On se baladait à la façon de touristes et quand on croisait quelqu’un avec un vrai physique et du charisme, on l’arrêtait pour lui présenter notre travail, notre musique. Ensuite, si tout roule on propose de passer le lendemain pour un petit casting. Le casting, pour nous, ce n’est pas demander à quelqu’un qui n’est de toute façon pas acteur professionnel de déclamer un texte. Non, nous ce qui nous intéresse c’est de savoir quel rapport nos comédiens entretiennent à leur corps. Alors c’est assez simple : on envoie une musique et on demande aux gens qui se présentent à nous de danser. Parce que dans nos clips, la dimension physique prend le dessus sur tout le reste. Le corps va devoir vivre quelque chose d'intense et on a donc besoin de voir très vite comment il réagit au rythme, à l’espace, à l’effort.

J.A : Pour "Queens", les deux seules personnes qui ne sont pas véritablement manouches du clip sont les deux jeunes filles au centre de la vidéo. Ça a été un long processus pour trouver les personnes capable de se fondre dans le décor au point de vraiment donner l'impression de faire partie de cette communauté des gens du voyage. On leur a fait regarder énormément de documentaires, on leur a montré des photos. Et pendant le tournage on découvre qu’une des deux actrices fait de l'asthme alors qu'elle doit courir pendant la moitié du clip. Dans son visage on voyait qu'elle n’en pouvait plus mais comme elle est trop contente elle veut quand même continuer... On peut effectivement dire qu’on met souvent la misère (sic) à nos acteurs. Dans "Territory", par exemple, on avait demandé à notre acteur principal des choses difficiles. Si on veut qu’un comédien soit en nage, on ne gagnerait rien à le recouvrir d’une fausse sueur. On lui dit : « Va faire une série de pompe, va courir, dépense-toi. On commence à filmer quand tu es en condition. » Le mieux ? Les comédiens acceptent totalement cette dimension réaliste, voire quasi documentaire. Ils en redemandent même. De toute façon, on préselectionne beaucoup lors des castings les gens qui ont l’air d’être prêts à tout donner pour seulement quatre minutes de vidéo accompagnant de la musique. Après, il arrive aussi que la chance intervienne. Par exemple dans "Territory", quand l'acteur principal retourne voir sa famille au début du clip, il jouait avec une vraie famille face à lui. Quand la mère de cette famille s'est retrouvée à jouer la scène des retrouvailles pour le clip, elle s'est alors mise à fondre en larmes.

G.A : On s'arrête alors de tourner, on se demande tous ce qu'il se passe, inquiets. Là, elle nous dit « Vous êtes en train de me faire vivre exactement ce qui m'arrive ». Elle n'avait pas vu son fils depuis vingt ans parce qu'il était en France et qu'il n’avait pas pu rentrer. Ces gens-là vivaient dans la réalité de l'histoire qu'on racontait et on ne le savait pas du tout avant. On avait tous les larmes aux yeux. Vraiment intense.

 G.A : Nos références cinéma sont énormément portées sur le cinéma humain, social, les frères Dardenne, Ken Loach, Innaritu, Barry Jenkins. Et les photographes qui m'ont toujours inspiré ce ne sont pas les photographes de mode mais les humanistes. J'avais un appareil tout le temps, je photographiais mes potes, tout ce que je croisais dans la rue. On est touchés par l'être humain et c'est ça qu'on a envie de montrer : documenter les émotions de l'être humain, rappeler au spectateur que lui aussi est propre à ressentir des émotions, qu'il ne faut pas qu'il oublie cette part de lui. Quand tu filmes l'être humain ça génère de la poésie. Au fond de nous on a envie de gueuler « Faites vous tous des câlins bordel de merde », mais si tu le dis comme ça, ça ne marche pas (rires).

 J.A : Avec le côté documentaire qu'on essaye d'avoir il y a aussi une recherche du brut qui enlève à chacun la possibilité de se cacher. Il n'y a pas de maquillage, il n'y a pas 36 artefacts autour, et tu accèdes directement à la personne en face de toi. On n'y a pas vraiment réfléchi à la base, mais techniquement on fait tout pour être le plus proche possible du réel : on utilise très peu de maquillage, on filme en décor naturel le plus possible, on utilise le steady-cam pour qu'il y ai une sorte de chorégraphie entre l'acteur et la personne qui filme. Après, on n’est pas militants pour quelque parti politique, ni défenseurs de certaines causes, mais mettre en avant l'humain, c'est évidemment quelque chose qui nous importe.

« Forcément envie d’un long-métrage »

J.A : Dès le clip de "Virile", Romain Gavras nous a un peu aidé. On ne le connaissait pas avant et on a pu le rencontrer via notre boite de production, Iconoclast, qui travaille aussi avec lui. Il nous a donné sa vision du clip, il nous a dit qu'on faisait du bon boulot... Forcément quand ton mentor te dit ça c'est la folie. Une des réactions les plus fortes pour nous ça a vraiment été quand Barry Jenkins (réalisateur de Moonlight, oscar du meilleur film en 2017, Ndr) a fait un tweet, puis nous a refait des compliments dans le New York Times. Ça c’était vraiment fou.

G.A : On l'a d'ailleurs croisé à Cannes ! Barry Jenkins vient nous voir, on est un peu timides, et là il se met à nous dire : "Bon, les gars, j'ai juste une question. Je vais pas vous embêter longtemps, mais le plan séquence du gorille dans 'Territory' : c'est un vrai plan séquence, ou vous avez triché ?!". On lui répond que effectivement c'est un vrai plan séquence. Et là il se met à faire en anglais "Oh putain ! Excellent !" et il est reparti. On ne connaît pas encore vraiment le milieu du cinéma, on ne traîne pas trop dedans, on est bien dans notre bulle. Ça arrive qu'on commence à nous inviter dans des événements mais j'avoue que, peut être un peu par pudeur ou timidité, on reste dans notre coin. Par exemple le festival de Cannes, on était contents d'y aller pour voir des films, mais le côté strass et paillettes, ce n'est pas trop notre truc.

J.A : Très honnêtement, avec tout ce qu'il se passe, et l'explosion de notre projet, on ne se projette pas énormément dans le futur. Mais on aura forcément envie à un moment de réfléchir à un long-métrage.