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Comment la scène irlandaise accompagne l'ouverture du pays

Comment la scène irlandaise accompagne l'ouverture du pays

Quelques jours après la victoire du « oui » à un referendum sur l’avortement, les musiciens dublinois étaient tout sourire. De plus en plus diversifiée et progressive, la scène irlandaise locale accompagne les changements culturels en cours d’une Irlande que l’on dit à un tournant de son histoire.

Le 26 mai 2018, dans une ferme du comté de Kilgare, 45 minutes à l’ouest de Dublin. Au réveil, Mary-Kate Geraghty ressent un bonheur intense. « Tout le monde te dira : je n’ai jamais ressenti une chose pareille. C’était comme se réveiller dans un nouvel endroit. J’adore être fière de l’Irlande. Je sentais que je pouvais élever des enfants ici. » La veille, son pays votait à 66% pour mettre fin au huitième amendement de sa Constitution, qui plaçait la vie d’une mère et de son « enfant à naître » au même niveau légal. Premier ministre d’origine indienne, Leo Varadkar déclarait que ce résultat représentait « le point culminant d’une révolution tranquille se déroulant en Irlande depuis vingt ans. » Une victoire pour Geraghty, chanteuse du quintet électronique d’inspiration DFA baptisé « Le Galaxie » et qui distribuait des tracts en interpellant des passants depuis des mois.

Soulagement, graphisme et multiculturalisme

Deux semaines plus tard, Mary-Kate s’enduit de crème solaire en terrasse de Peadar Browns, un pub isolé au bord d’une longue rue de Dublin pas si ensoleillée que ça. « Les gens se battent pour ça depuis une éternité, reprend-t-elle, ajoutant du sucre dans un café trop fort. On a eu notre referendum sur le mariage homosexuel en 2015. Quand le résultat est sorti, on dansait dans la rue. Littéralement. L’amour avait gagné. Là, c’est différent. Tu ne peux pas faire la fête pour la fin d’une grossesse. On célèbre le droit de choisir. Je pleurais tout en souriant. » Geraghty est surtout soulagée. Soulagée pour des générations de femmes qui verront leurs vies un peu simplifiées. Soulagée de ne pas être confrontée au vote inverse, qui aurait signifié tout autre chose pour le pays. « J’étais soulagée de ne pas avoir à partir », déclare-t-elle, évacuant la possibilité d’un futur qui ne verra pas le jour. Quelques heures après son réveil, Mary-Kate accepte de jouer lors d’un grand festival dans un champ où son groupe partage l’affiche avec Fatboy Slim. « En cas de ‘non’, ça aurait été très dur, mais il aurait quand même fallu jouer pour consoler tous ces gens. »

Parmi les jeunes Irlandais qui auraient eu besoin d’un câlin : Éna Brennan, plus connue sous son nom de scène, Dowry. Elle donne rendez-vous au Central Hotel de Dublin. À travers la fenêtre ouverte, bordée de rideaux rouge et or, on distingue le gros immeuble gris de la Dublin Business School, un magasin discount et un restaurant mexicain. On observe le Dublin de 2018 depuis celui du passé, calé dans un fauteuil matelassé près d’une commode marron remplie de porcelaine et de livres reliés signés Dickens ou Thackeray. Née en Belgique, elle a rejoint la ville natale de sa mère il y a dix ans. Ancienne graphiste dans une boîte de tech, sur son dernier single, « In É », la violoniste semble convoquer les racines musicales d’un vieux pays pour les remettre au goût du jour. « Ce n’est pas une mise à jour forcée, assure-t-elle. La musique traditionnelle irlandaise est très liée au violon. Je suis violoniste classique mais exposée, comme toute jeune Irlandaise, à la musique moderne. C’est une combinaison naturelle. » Surtout, Éna, à la fois Belge, Danoise et Irlandaise participe au vaste processus de diversification culturelle d’une scène dublinoise qui en avait bien besoin. « Au début des années 2000, tu avais deux types d’artistes, se souvient Mary-Kate de Le Galaxie. Des garçons tristes avec des guitares acoustiques et des femmes vulnérables qui s'épandaient sur leurs sentiments. Si tu avais la peau blanche et les cheveux noirs, tu te disais que tu pouvais être la nouvelle Sinead O’Connor. Il y avait une sorte de frustration au sein de la scène. On avait beaucoup d’énergie, d’histoires, de colère. Ça devait changer. Aujourd’hui, il existe un réel contraste que nous étions loin d’avoir. »

Centres de détention et éléphants

À partir du début des 90s, l’Irlande connaît un boom économique, qui lui vaudra le surnom de Tigre celtique. Avec la croissance, cette terre d’émigration devient un pays qui attire une immigration variée. En jean et baskets noires, deux boutons de sa chemise bleue mal repassée ouverte, Segun Akono est arrivé en 2002. Une sacoche sur l’épaule, il cherche où se poser au centre-ville et choisit, un peu au pif, un grand bar en bois vaguement branché où passe un vieux tube de Muse. Comme nombre d’Irlandais, Segun va directement au pub en sortant de son boulot dans une boîte qui développe des logiciels. Un habitus avec lequel il n’est pas né, lui qui vient de Lagos, au Nigéria. « Honnêtement, je n’ai pas choisi de venir à Dublin, renseigne-t-il dans un éclat de rire. J’ai juste suivi un ami. En arrivant, je ne connaissais que lui et ai été placé dans une sorte de centre de détention pour réfugiés. » Au bout de quelques semaines, Segun se présente aux églises nigérianes du coin. Il y joue de l’orgue, du clavier et rejoint un groupe de percussions qui lui permet de découvrir l’île. En 2013, un quart des nouveaux passeports irlandais délivrés par les autorités sont offerts à des Nigérians, champions de cette catégorie cette année là. L’un des précieux sésames atterrit dans les mains de Segun, qui fonde quelques mois plus tard Yankari, un groupe d’afro-beat. Une formation qui compte dix personnes, parmi lesquelles un autre natif de Lagos, rencontré au centre pour réfugiés mais aussi plusieurs Irlandais « de souche. » « Je ne m’étonne plus des Nigérians ici, mais, mec, il y a plein de Brésiliens qui viennent influencer la scène. Je pense que le mélange se fait plus facilement qu’ailleurs, parce que les Irlandais sont plus réceptifs à de nouveaux styles musicaux. »

Segun aime l’Irlande mais ne s’est pas non plus transformé en immigré qui pardonne tout par gratitude à son pays d’accueil. Son nouveau single s’intitule « Enyimba », un chant de la tribu Igbo repris en période de guerre. Sur le site du label Hipdrop Records, le titre est décrit comme « le récit d’un immigrant quittant son pays pour une vie meilleure dans un ‘pays d’homme blanc.’ » Il découvre que l’herbe n’est pas forcément plus verte ailleurs. « C’est un voyage, de devenir Irlandais, pose-t-il. Dans les papiers et dans le cœur. 'Enyimba', ça veut aussi dire ‘éléphant’. La métaphore veut qu’on évoque l’éléphant dans la pièce. » En Anglais, parler de « l’éléphant dans la pièce », c’est évoquer un problème dont personne ne veut parler. Segun, lui, traite du certain scepticisme que certains éprouvent encore envers les noirs irlandais. Sur le titre, les chœurs sont ainsi assurés par des jeunes du nord de Dublin, de tous horizons, scandant un chant de guerre antique, comme pour parachever la révolution censée abolir l’Irlande d'autrefois. Mais le passé n’est pas la seule source de problèmes.

Google et cœur arraché

À l’écart de l’effervescence, David Kitt reçoit à l’étage d’une petite maison de pierre du quartier résidentiel de Ranelagh. Né à Dublin, il est connu sous le nom de New Jackson et comme un des tauliers de la musique électronique locale. Casquette lie-de-vin vissée sur le crâne, il oublie d’offrir à boire, mais pas de poser un disque sur les platines du salon. « Tout le monde est positif ces temps-ci, mais c’est devenu putain de trop cher, lâche-t-il, en grimaçant sous ses yeux clairs. Tu n’as plus que des hôtels, des trucs pour étudiants friqués et des AirBnb pour touristes qui ont autant de moyens. Du coup, c’est devenu la norme de vivre chez ses parents jusqu’à 30 ans. Ce qui est dingue. »

Dans son viseur, Kitt a notamment une cible : les grandes boîtes des nouvelles technologies. Dès 1999, surfant sur l’explosion de la bulle internet, le gouvernement irlandais invite des compagnies émergentes comme PayPal, eBay ou Google à s’implanter dans un quartier qui a depuis gagné le surnom de Silicon Docks. Si l’arrivée des grandes entreprises contribue à faire rugir le tigre celtique, elle provoque aussi une flambée des prix de l’immobilier. « Le quartier où Google s’est installé était un quartier étudiant, continue Kitt. Au bord du canal, tu ne trouves plus que des restaurants hors de prix. Ça a eu un impact sur la scène parce que les artistes ne peuvent plus vivre à Dublin. » Un mois après avoir prononcé cette phrase, David annonçait qu’il quittait sa ville natale pour de bon. Dans un post Facebook, il accusait le Fine Gael, parti du premier ministre, « d’abandonner cette ville et ses habitants. Le cœur et l’âme de Dublin sont arrachés pour être vendues au plus offrant. » Sa maison, elle, est vendue à un consortium d’investisseurs européens. « Nul doute que quelqu’un qui touche 70.000 euros par mois chez Amazon emménagera. Alors que les gens qui font cette ville sont poussés en banlieue ou dans une ville où leurs revenus ne les font pas se sentir comme des ratés. » La révolution ne sera peut-être pas si tranquille.