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Une journée avec le français qui a redynamisé la scène jazz de Londres

Une journée avec le français qui a redynamisé la scène jazz de Londres

Dans ce Londres trop cher où l’on s’amuse de moins en moins, il existe tout de même des initiatives excitantes. Parmi elles, le Total Refreshement Centre, espace multifonction qui a accompagné l’émergence de la nouvelle scène jazz de Londres. Leur secret ? Le travail, la foi et une certaine conformité aux codes de l’époque.

La visite guidée commence dans une grande salle baignée de lumière. Dans le rôle du professeur, Alexis « Lexus » Blondin, un parisien de 35 ans, en t-shirt gris, short beige à revers et aux faux airs de Manu Payet. C’est lui qui, six ans plus tôt, sur le site de petites annonces Gumtree, trouvait l’espace qui deviendrait vite le Total Refreshment Centre à Dalston, dans l’est de Londres. Dans le rôle des gamins dissipés qui n’écoutent pas toujours ce que racontent le guide du jour, The Jonah Levine Collective, un groupe de jazz de Los Angeles, de passage dans l’est londonien. « Ici, c’était un centre culturel jamaïcain, raconte professeur Blondin, provoquant le ravissement de ses convives. Pendant vingt ans, ils jouaient aux dominos, buvaient des coups et organisaient des concerts. Puis le voisinage a un peu changé et ils se sont faits virer. L’annonce disait que c’était parfait pour une école de musique, mais ça tombait un peu en ruines… » Quand Lexus visite l’espace pour la première fois, des carreaux de fenêtres sont cassés, les ampoules aussi et toute l’électricité est à refaire. Au-dessus des têtes du sextet californien, on trouve aujourd’hui un drôle de plafond quadrillé, qui surmonte un gros canapé défoncé, un banc en bois, des chaises d’école et une table recouverte du genre de nappes qu’on imagine dans le salon d’une tante libanaise établie en Provence. Au milieu, trônent une batterie et un piano sur lequel le leader du groupe ne peut s’empêcher de tapoter, coupant les explications de Blondin. L’instrument est calé contre un pilone dont la peinture kaki écaillée laisse apparaître une couche de rouge, vestige du temps où l’espace servait d’usine de boîtes de vitesse à la station service adjacente.

Alexis "Lexus" Blondin, par Danny Lowe

La visite se poursuit dans un couloir sombre et encombré qui débouche sur l’un des six studios du TRC. Là, entre un homme pieds nus, en sarouel noir, une clope roulée au bec et un sourire de hippie détendu sous la moustache. Voici le bassiste de Flamingod, un des groupes phare de la scène londonienne, en train d’enregistrer son prochain disque. « Ici, c’est comme une seconde maison, narre-t-il, lentement, suivant le rythme en vigueur dans ce co-working pépère. Tout le monde est spécial, talentueux, tranquille. Il y a un vrai esprit de communauté. » Le bassiste est interrompu par un riff de guitare funk groovy entre Kool & The Gang et le meilleur des Red Hot Chili Peppers. De l’autre côté de la vitre du studio, aux côtés des ingénieurs du son, Blondin et les Californiens hochent la tête en rythme. « Communauté », est un mot qui revient fréquemment dans la bouche des habitués du TRC, notamment celle de son fondateur.

Bank of Scotland et bonbons à la menthe

Une répétition qui, dans son cas, s’explique facilement. Arrivé en 2004 à Londres pour étudier le design sonore et le management musical, ce gamin des Hauts-de-Seine a rapidement été séduit par la vie en collectivité « J’ai vécu dans pas mal d'entrepôts désaffectés, lance-t-il, avant de boire un longue lampée d’eau à même la bouteille. Ça a ouvert mon esprit aux possibilités de cette ville. J’avais des potes qui squattaient dans le sud, à Elephant & Castle. Ils ont pris le bâtiment et l'ont retapé, il y avait un théâtre dedans. » Lexus crèche dans le voisinage, aux anciens « headquarters » de la Bank of Scotland. Un espace immense où il commence à organiser des projections, des concerts et devient accro à une donnée de travail : il lui faut de l’espace. Après avoir bossé dans quelques labels, il note sur un papier le concept de ce qui donnera naissance au TRC. « Je voulais quelque chose qui me ressemble, reprend-t-il. Je voulais une espèce d’utopie, où il y aurait des créatifs, des free-lance. C’était la vision : faire un studio et mettre des gens que j’apprécie et que j’admire. »

Sur Gumtree, le local affiché sur la petite annonce se situe sur une petite rue au bord d’un gros axe routier, qui relie, presque tout droit, le quartier de Shoreditch, celui des fêtards qui ne savent plus où aller, à Tottenham, d’où partaient les dernières émeutes londoniennes en 2011. Dalston se situe entre ces deux mondes, de manière géographique, mais aussi en terme d’ambiance et de population. Quand Blondin déboule au TRC, la zone vient de connaître un bouleversement. Pour faire place à la station toute neuve de Dalston Kingsland, six immeubles ont été rasés. Parmi eux, celui du Four Aces, salle mythique où sont passés Bob Marley, The Clash ou The Specials. La culture est engloutie par le progrès. Le local du futur TRC est en revanche aussi vétuste qu’étrange. « Les Jamaïcains avaient laissé un énorme merdier, explique Blondin, se levant pour chercher un briquet. Avant, au lieu des studios, il y avait une douche, des toilettes, un coffre-blindé de ouf et une salle d’ascenseur qui montait sur le toit. On a tout pété et tout insonorisé. » Les travaux achevés, Lexus n’a plus qu’à baptiser sa création. Le nom apparaît rapidement dans la rue du local, comme un oasis dans un désert. Sur le trottoir, est abandonné un distributeur de bonbons à la menthe POLO, qu’on trouve dans tous les corner-shops du Royaume-Uni. Le design sent bon les années 80 et le logo, dans une police à la Miami Vice, sonne comme une évidence à Blondin qui s’écrit : « Oh my god. » Il le transmet à un graphiste qui crée le badge de son utopie : le Total Refreshment Centre.

Jouer le jeu et aux dominos

La visite se poursuit au rez-de-chaussée : une grande salle au plafond blanc poussiéreux et au sol à la couleur indéfinissable, à force d’être frappés par des dizaines de boots et de sneakers. « C’est ici que la magie opère, » montre Blondin, les bras écartés. Ici, qu’il a rapidement organisé ses premiers concerts, avant que Boiler Room organise une session mythique avec Moses Boyd. Ici, qu’il a fêté ses 30 ans, avec des copains de Paris qui interrompaient le set des sud-africains de The Brother Move On, pour lui offrir un snowboard avec un accent français « pas possible », devant un public incrédule. Puis c’est là qu’ont joué Soccer 96, Yussef Kamaal, Nubya Garcia et toute la scène jazz londonienne dont le TRC a accompagné l’expansion. Problème, c’est ici aussi que la mairie d’Hackney débarquait fin juin à 0h30, au-delà de l’heure autorisée. « J’étais aux États-Unis, explique Blondin, encore frustré. On ne fait que louer cet endroit. On n’a jamais eu un contrat de plus d’un an, alors on n’a qu’une licence temporaire, qui dit qu’on ne peut pas jouer si tard. Donc on est fermés jusqu’à nouvel ordre. »

Pour non respect de cette licence, Alexis Blondin risque une grosse amende, voire six mois de prison. « ‘Jeune Français va en prison pour faire des concerts de jazz’, scande-t-il, imaginant les titres des journaux. Ça pourrait me donner une légitimité et un surnom : The Jazz Criminal. Mais j’ai parlé à mes avocats et on devrait avoir une seconde chance. » Lexus touche du bois, mais ne place pas son destin entre les mains de la chance ou de la superstition. Son argumentaire est rodé. Se défendant sans qu’on l’en accuse de gentrifier le quartier, il explique comment rassembler tant de « créatifs » sous le même toit crée des opportunités et des emplois. Fidèle à l’héritage jamaïcain du quartier, il accueille régulièrement des anciens de Dalston, sur scène comme sur le dance-floor. « Il y a un engouement de la communauté pour que cet endroit reste un endroit de culture, assure-t-il. On va essayer d'obtenir une licence permanente. » Le secret d’Alexis Blondin est peut-être de jouer le jeu de son époque et d’être plus structuré que ses camarades du monde de la musique indépendante à Londres. Comme toujours, il a un plan. « J’ai un projet de transformation de l’espace, révèle-t-il. Je veux rendre la salle de concert plus petite et intime. On créera deux autres studios de repet’ et un quart de l’espace sera dédié à des expositions. Une des pièces du bâtiment est pour le moment le cimetière d’un magasin de cuisine. Je compte y mettre un café - record shop et radio en ligne. Faire un endroit comme avant pour que les gens puissent se retrouver. » Et jouer aux dominos, évidemment.