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Rachid Taha : ainsi parlait le plus grand rockeur français

Rachid Taha : ainsi parlait le plus grand rockeur français

Il sortait énormément la nuit, chantait en arabe, revendiquait la musique orientale d’Oum Kalthoum, le punk de The Clash, le psychédélisme et la techno, savait raconter des histoires. Rachid Taha, dont on a appris le décès aujourd'hui à l'âge de 58 ans a surtout connu beaucoup de combats rock et politiques avec son groupe Carte De Séjour puis en solo. Voilà ici publiés ses souvenirs d’underground recueillis en novembre 2012. 

Rachid Taha : T’aimes bien mon nouvel album ("Zoom" sorti en février 2013) ? Oui, il est intéressant. Intéressant ! Tu as écouté la chanson qui parle de Kurt Cobain (« Les Artistes » – ndr) ? Kurt Cobain c’est mon idole. Enfin comme Joe Strummer. Mais mon vrai héros, c’est Cobain. J’adore les mecs écorchés vifs, ceux qui vont au bout de leur truc. Dans mes héros, il y a Cobain, Strummer, Robert Plant, Brian Eno… Et David Byrne, évidemment. J’espère le faire participer au prochain. Talking Heads ça reste pour moi le summum de la créativité, ce mélange des sonorités. « Remain in Light » c’est fabuleux.

Kurt Cobain, tu l’as déjà rencontré ?

Jamais. Ce n’est pas un regret. Tu sais, les gens, tu les rencontres par hasard. Mais des mecs comme le guitariste du Clash Mick Jones, Brian Eno, Robert Plant, je savais qu’un jour je travaillerai avec eux. Dès que j’ai commencé à m’intéresser au rock, tiens ! Je me disais : « Un jour, Rachid, tu vas devenir pote avec tous ces mecs ! » Et ce n’était pas un truc de pensée magique, hein ! C’était une certitude, tu comprends ? Quand j’ai commencé Carte de Séjour, en 82 j’ai été voir The Clash à Mogador, je leur ai filé une cassette, j’avais envoyé une cassette à Brian Eno, à Led Zeppelin : je savais qu’ils faisaient partie de la famille.

Dans une interview au New York Times, tu racontais l’anecdote avec The Clash. Tu leur as filé ta cassette, et un an plus tard, ils sortent « Rock the Casbah ». Ils se sont servis dans ta musique ?

Bah, je crois oui. En tout cas Mick Jones m’en a parlé un peu. « Rock The Casbah » vient du son de Carte de Séjour. Voilà, c’est bien, ça fait partie de la vie. C’est marrant, tu vois, Joe Strummer est né en Syrie ou en Turquie, je sais plus. Il était fils de diplomate. Je suis certain qu’il était sensible à la culture arabe. Là, j’ai bossé avec Justin Adams, qui travaille avec Robert Plant : pareil, il est né en Afrique. Christian Olivier des Têtes Raides est né au Mali. David Byrne a une passion pour la musique africaine, Brian Eno adore Fela Kuti. On forme une communauté d’esprits. J’aime bien changer : ma culture est telle que je peux passer d’Oum Kalthoum à Ronnie Bird.

Tu te rappelles du premier disque que tu as écouté gamin ?

Mon oncle avait un disque d’Adamo, « Tombe la neige ». Y’avait la chanson « Inch’Allah », dessus, en face B, je crois. C’est très varièt’. Y avait une station de radio, Chaîne 3, qui passait beaucoup de rock et de hard rock aussi. Ma génération, on était plutôt Lou Reed, ces gens-là. David Bowie, c’est venu après. Quand j’étais gamin, moi ce qui me plaisait, c’était d’abord Lou Reed et des choses très noires, sombres. Tout ça rejoint Oum Kalthoum, qui est très sombre dans sa façon de chanter. Joy Division, c’est la même chose. Tu prends Joy Division, Lou Reed, Oum Kalthoum, c’est la même famille. Comme The Doors. « Unknown Pleasures », le skeud de Joy Division, c’est l’une des plus belles pochettes du monde. J’ai toujours été attiré par ça. On dit toujours que les enfants rient parce qu’ils n’ont pas envie de pleurer. Moi c’était exactement ça : un mec qui se marre, parce qu’au fond c’est pas très gai.

En parlant de choses tristes, on a revu récemment une émission de 1982, présentée par Alain Maneval : un reportage sur Carte de Séjour. À part la banlieue qui n’a pas vraiment changé, j’ai eu l’impression qu’on avait hyper régressé. Vu ce que vous racontiez, ça avait l’air beaucoup plus sympathique et ouvert, la société de 1982, les reubeus qui jouent du punk. Tout a empiré concernant la place des Arabes en France, non ?

Je suis d’accord. Ça a régressé tout simplement parce que les politiques ne nous ont pas écoutés. On leur a dit : « Attention, nous les gamins, on est la deuxième génération, on a notre carte de résident et on essaie de s’en sortir en travaillant. On ne trouve pas de boulot, de logement. Faites quelque chose, comprenez qu’on essaye de s’en sortir. » Et les mecs qu’est-ce qu’ils ont fait ? Rien du tout. Ma famille et moi, on a habité chez l’Abbé Pierre, parce qu’on n’avait pas de HLM. Il fallait attendre cinq ou six ans. Ça n’a pas changé, c’est même pire, parce que les gamins maintenant, ils sont Français. Alors ils se disent : « Je suis Français, mais j’ai pas les mêmes droits que les autres ? » Chercher un boulot : t’en trouves pas, parce que dès que tu t’appelles Untel, c’est cramé. C’est scandaleux. Puis y a un truc en France, quoi qu’on en dise, qui reste en travers de la gorge de tout le monde, Arabes ou pas : c’est l’Algérie. J’ai revu « La Bataille d’Alger ». Mick Jones et moi, on aime bien les documentaires sur les guerres. Jones aime beaucoup ce film. Il devrait passer à 20h30 ! Au lieu de ça, il passe à une heure du mat’ ! Sur Arte ! On en est encore là. Quand tu vois les gens qui votent FN, les trois-quarts sont des Pieds-Noirs. Lâchez-nous la grappe ! Ça suffit, putain de merde !

Au bal pour draguer 

C’est quoi ta première image, quand tu arrives en France ?

La neige. Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace. Le même bled que Rodolphe Burger. Y’avait du boulot. Les immigrés vont là où il y a du boulot. Dans mon enfance, je ne me souviens pas du conservatisme. Je me souviens de la diversité des langues. Ils parlaient alsacien. La religion n’était pas du tout la même : ce sont des protestants. Ça changeait tout. Parce que les prêtres protestants, déjà, ils se marient. C’est déjà plus proche de la sociabilité propre à ma culture. Donc ma première image quand j’arrive en France, c’est la neige. Ça et les charcuteries. L’odeur était très forte.

Après tu pars pour Lyon ?

Oui, en 1977, l’année du festival punk à Mont-de-Marsan. C’est symbolique, ça ! J’avais même pas 20 ans.

C’est à cette époque que tu découvres le punk ?

Oui, j’étais un vrai punk, avec l’état d’esprit des mecs, tout ça… Le punk, ça débarque dans ma vie grâce à des amis que je rencontre via la musique. On était très keupon, très Suicide. Ça et le Velvet. Un peu après, j’ai trouvé un boulot de roadie. Je faisais le café, je déchargeais le matériel des groupes… L’homme à tout faire ! J’ai rencontré Johnny Thunders, Mick Taylor des Rolling Stones, Ten Years After, Deep Purple, Black Sabbath. J’adore ça. Un groupe que j’adore aussi, c’est Motörhead. Mon rêve c’est de faire un duo avec Lemmy.

Tes goûts musicaux, à cette époque ?

Ils ne sont pas très précis. J’écoutais autant les Beatles que Mike Brant, j’allais au bal. Quand t’habitais à la campagne, t’allais au bal le samedi. T’as toujours des groupes du village qui te chantent tout, c’est comme un juke-box. Parfois, t’as un invité. Un jour j’ai vu Mike Brant. J’ai vu C. Jérôme aussi (Il fredonne un air de feu C. Jérôme). C’étaient des rockers les mecs, en fait. Mike Brant, il faisait du rock’n’roll avant, de la soul. J’ai pas d’image précise de la musique à cette époque. Pour moi, ça a été avant tout des rencontres.

Les bals, c’était pour draguer.

(Un temps.) Bah évidemment, quand t’es ado, tu vas au bal pour draguer. Mais ça ne marchait pas vraiment de ce côté-là. Pourtant j’essayais, hein, je m’habillais bien pour faire bonne impression aux filles. En même temps je n’avais pas d’endroit où aller après pour ramener mes copines. Draguer c’est bien, mais après il faut que tu ramènes ta copine. Soit elle vient dormir chez toi, soit tu lui proposes d’aller faire un tour en voiture. Et moi j’habitais chez mes parents.

La musique, tu commences à en faire quand ?

Au départ, j’écrivais des poèmes, des trucs comme ça parce que les mots, ça m’a toujours attiré. Puis à l’usine, à l’époque des boat people, je rencontre des mecs qui jouaient, des frères, Mokhtar et Mohamed (Amini – ndr). On avait envie de traîner avec eux, parce qu’ils dégageaient un vrai truc, les mecs. Je leur dis un jour : « Vous faites quoi le week-end ? » Ils me disent : « On fait de la musique. » Alors moi, pour déconner : « Je suis batteur. »

T’es batteur de rien du tout, en fait !

Si, j’ai pratiqué les percus, les tambours africains, etc., mais juste comme ça... Mais je leur dis quand même que je suis batteur. On a commencé comme ça. Ce qui était drôle, c’est qu’au lieu de répéter dans une cave, on répétait dans un grenier. C’était original. Puis après, comme j’avais envie de m’en sortir, je leur ai dit : « Putain les mecs, on ne va pas rester à trimer toute notre vie à l’usine, on va s’en sortir, on va faire des chansons. » C’est là que j’ai proposé le nom Carte de Séjour parce que ça synthétisait l’esprit des immigrés nord-africains de l’époque en France. Je me souviens, j’étais roadie et ce jour-là, y avait Alan Vega. C’est seulement après qu’on est devenu potes. Mais grâce à cette rencontre, j’ai découvert Suicide. Je l’ai vu jouer. Ça m’a accompagné toute ma vie. Il a soixante-dix berges maintenant. Je suis encore allé le voir jouer à la Cigale, il n’y a pas longtemps, j’aime toujours. Donc la première fois que je le vois jouer, je me dis « Mais c’est des rythmes nord-africains ça, c’est de la musique gnawa ! »

Les percussions, tu en faisais depuis quand ?

Depuis tout petit. C’est un truc familial. Mes parents faisaient de la musique. D’ailleurs, sur un titre du nouvel album, c’est ma mère qui joue derrière. C’est un sample que j’ai pris, un jour où l'on jouait ensemble. Ma mère et ma sœur jouaient de la derbouka.

Robert Plant pleure 

Dans Carte de Séjour, tu étais de fait le meneur. À l’usine, tu étais aussi le leader ?

J’ai eu ma période de syndicaliste. Mais pas à la CGT. Aucun parti. Je suis un autonome, moi. J’étais chef de mon groupe, c’est tout. À un moment je me suis fâché, parce que quand les boat people ont débarqué, mon chef a voulu nous monter les uns contre les autres. Diviser pour régner. Il voulait les reubeus d’un côté, les boat people de l’autre. C’est normal, quand tu vis dans une société capitaliste. Mon père, ils sont venus le chercher dans les villages, avec contrat de travail et tout, comme ils l’ont fait avec les Italiens, les Polonais. Les gens oublient ça trop vite.

Tu étais chez les sœurs et tu t’es fait virer, non ?

Non, c’était avant d’être chez les sœurs. Viré pour ma grande gueule. En fait, j'ai eu le parcours-type de la grande gueule. Quand la prof disait mon nom, je n’aimais pas sa prononciation. Elle prononçait comme ça : « TA-HA ! Venez sur l’estrade réciter votre leçon ! » Avec cet accent super pointu qui voulait dire « Je ne t’aime pas, toi ! » Je lui disais : « Vous pourriez faire un effort, quand même ! » Elle me répondait : « C’est quand même pas vous qui aller m’apprendre à parler la France ! » Ça a toujours été comme ça. J’étais pas mauvais élève : tous les examens que j’ai passés, je les ai eus.

 Tu as fait combien de lycées ?

Trois ! J’étais le mec qui se cachait dans l’armoire pour faire des farces à la prof. Une année, on a eu un voyage de classe : ils me l’ont interdit parce que j’avais fait trop de conneries. Une fois, j’ai mis de la colle sur la chaise d’une prof. J’ai aussi déclaré mon amour à ma prof de dactylo. Elle avait des super seins, alors bon… Ça n’a pas marché du tout. Ce n’était pas méchant. C’était osé.

Tu avais l’impression que les gens étaient racistes à cette époque ?

Non, le terme, ce n’est pas raciste. Ils étaient plutôt ignorants. Les Arabes pour eux, c’était le comble de l’exotisme, ça les faisait un peu flipper. Maintenant que les gens savent, c’est pire. Je les trouve ridicules. Parfois je rencontre des artistes, je leur parle de littérature, de cinéma et ils écarquillent les yeux comme si un rebeu cultivé, ça n’existait pas… Affligeant ! Affligeants, les musiciens français ! En général, ils ne sont pas très cultivés. C’est pour ça que j’ai toujours préféré les Anglais : ils ont une position politique. Ici, la seule position, c’est que dalle. Paul Weller il a une position, il a la classe. Jah Wobble, Johnny Rotten, Brian Eno ou Steve Hillage, ils ont une position ! Elvis Costello ou Mick Jones, pareil. Bernard Lavilliers ou Rodolphe Burger, ou Christian des Têtes Raides ont une position. Mais c’est tout.

Tu voulais exprimer un truc au-delà de la musique avec Carte de Séjour ?

Oui, un truc politique, lié à notre statut, notre carte de résidence. On avait fait Zahma de banlieue, un journal. Ensuite on a participé à la Marche des Beurs. Tu ne peux pas rester sans rien faire, ne pas avoir d’avis devant une charge de CRS.

Au début, ton engagement est très direct, maintenant tu es plus un observateur.

J’ai voyagé, j’ai regardé. Je suis devenu plus cosmopolite. Je l’étais avant et je le suis encore plus. Mais je ne supporte pas lorsqu’on sort des banalités : « Les Chinois vont dominer le monde. » Mais qu’est-ce qu’ils dominent, les pauvres ? Rien du tout ! Ils essaient de s’en sortir. Pour l’instant, ceux qui dominent, ce sont les Américains. C’est le plus grand pollueur mondial, ils se prennent pour les gendarmes du monde, ils nous envoient leur malbouffe, ils sont tout le temps en guerre, ils fabriquent des armes toujours plus dangereuses, ils nous cassent les couilles !

Tu penses pouvoir changer quelque chose à tout ça, en tant que chanteur ?

Oui, bien sûr. Quand je chante à Dallas ou dans un festival de blues, ou à Mexico avec Los Lobos. T’as des Mexicains qui apprennent l’arabe parce qu’ils aiment le raï. Ils ont une autre vision et tu y contribues. Quand tu vas à San Francisco jouer devant 10 000 personnes, tu te dis : « Putain, je les ai fait changer de position ! » L’Arabe, c’est plus la menace terroriste, c’est un type comme eux. Tu n’es plus différent à ce moment-là. L’autre jour, j’étais interviewé par une nana aux États-Unis et je lui ai dit que je suis fan de Kris Kristofferson et de Dolly Parton. Elle me dit : « What ? You know Kris Kristofferson ? » « Yes baby! I love it! » Quand je leur parle d’Elvis ou de Creedence, ils n’en r’est le plus grand. Elvis c’est un grand chanteur, la plus belle voix du monde, un ouvrier, fils de la classe moyenne et qui a transcendé la musique ! Moi je peux mettre Elvis du début jusqu’à la fin, c’est grandiose. Tous les gens que j’ai rencontrés adorent Elvis. D’Alan Vega à Joe Strummer, Mick Jones, Robert Plant. Plant, quand il parle d’Elvis, il pleure. Il me raconte : « J’ai eu la chance d’être à Las Vegas, je voulais aller voir Elvis. Je vais parler à son manager, je dis : ‘C’est possible d’aller voir Elvis dans les loges ?’ Le manager va demander : ‘Y’a un jeune qui veut vous voir, c’est un membre de Led Zeppelin.’ ‘Ah oui, le groupe de jeunes ? Faites-les entrer.’ » Quand il reparle de cette rencontre, Plant dit : « J’ai vu Dieu. »

Les premières idoles que tu rencontres en vrai, et qui t’impressionnent, c’est qui ?

Je vais être honnête avec vous : des gens qui m’impressionnent, il n’y en a pas beaucoup. J’admire, mais je ne suis pas impressionné. Le premier qui m’a fait de l’effet, c’est Mick Taylor des Stones, avec Ten Years After. À l’époque j’étais roadie et le mec, je l’observais du coin de l’œil sans oser l’aborder. Sauf qu’un jour il vient me voir, il me demande si je peux lui trouver de la beuh. Alors je lui dis : « Tu sais, je connais pas très bien. Les trucs de dope tout ça, c’est pas mon boulot… » Bon, comme je voulais quand même le dépanner, j’appelle un pote, il lui file l’argent, et le mec ne revient jamais. Evidemment Taylor faisait la gueule !

Tu devais être bien, dis donc !

J’ai retrouvé son argent et ça s’est arrangé. Sinon j’ai rencontré Futura 2000, le grapheur. C’était pendant le festival de Maneval, Nation Zulu. C’était avec le journaliste de Libé, Alain Pacadis. Toujours défoncé, crado, bizarre, le mec. On l’appelait Alain « Paquet de disques ». Il venait chercher des disques et il les vendait pour payer son loyer. Donc, il y avait ce festival, Nation Zulu, où jouait Afrika Bambaataa.

C’est là que tu découvres la musique électronique ?

J’en écoutais avant déjà. De la transe, Kraftwerk, Afrika Bambaataa, tous ces mecs.

T’arrêtais pas d’acheter des disques, alors ?

Oui, et encore maintenant. Bon, j’ai piqué des skeuds aussi. Je le dis à mon fiston : jamais il n’achète de disques. Pourtant, ça n’a aucun goût, ni aucune saveur, l’ordinateur. Est-ce que tu télécharges de la bouffe ?Pour beaucoup de monde, Carte de Séjour c’est le groupe qui cartonne dans le Top 50 en sortant une reprise de « Douce France » de Charles Trenet. Ça a dû être marrant de voir la réaction des bons Français face à ce titre : des fils d’immigrés rebeus qui reprennent le patrimoine de la chanson française…  C’est sûr que ça emmerdait un maximum de cons ! On l’a d’ailleurs fait pour ça.

Cette reprise est même devenue un symbole politique fort dans le contexte de l’époque. Le Ministre de la Culture Jack Lang a même distribué le disque dans les couloirs de l’Assemblée Nationale. Tu avais prévu cela ?

C’est nous qui lui avons demandé. Je dis à mes potes : « On va faire un bon coup. » C’était avec le patron de Virgin de l’époque, Philippe Constantin. On voulait provoquer un débat par rapport à la nationalité : droit du sol, droit du sang, ces trucs-là. Jack Lang traînait beaucoup avec Alain Maneval à l’époque, au moment de son émission « Megahertz ». Lang traînait aussi pas mal avec Charles Trenet. Et voilà ! On l’a distribué à l’Assemblée et ça a été un bon coup. Ça a créé pas mal de polémiques. C’est une chanson qui n’a jamais été diffusée à la radio. Europe 1, jamais, ni RTL. On était dans le top 50. À l’époque on était chez Barclay. En même temps que nous, il y avait « Toi mon toit » d’Élie Medeiros, le « Rock Amadour » de Gérard Blanchard. On était 37e. Ensuite on monte, 30e. La semaine d’après, on n’y est plus ! Alors que chez le label Barclay, ils avaient les chiffres : on vendait plus qu’eux. Et ils étaient dans le top mais pas nous ! On ne sait pas qui a fait retirer le titre. C’était une embrouille politique.

Même sous la gauche ?

C’est sous la gauche que l’administration est la pire. Beaucoup de Front National, beaucoup d’extrême-droite. Ce sont des taupes.

Qu’est-ce que tu penses de l’évolution de la gauche ?

Ils sont ambidextres. Ce n’est pas un problème de gauche ou de droite. Les convertis sont toujours les pires. Regarde : Manuel Valls donne des gages aux flics, il veut être le meilleur.  Ça devient comme aux États-Unis, entre Républicains et Démocrates : il n’y a pas beaucoup de différences. C’est pas eux qui tiennent le pouvoir. Hollande a moins de pouvoir que les États-Unis, il a moins de pouvoir que Merkel, qui a moins de pouvoir que les fonds de pension. Pourquoi Goldmann-Sachs n’est pas traduite en justice ? Hollande suit les fluctuations de la Bourse. Quand tu penses qu’un petit pays comme le Qatar a plus de pouvoir que la France… C’est un pays qui ne joue pas au foot, et ils organisent la Coupe du Monde de foot. Pareil pour le handball.

Les punks sont des romantiques 

Comment tu pourrais décrire le groupe Carte de Séjour sur scène à quelqu'un qui serait trop jeune pour avoir suivi cette histoire  ?

T’as jamais vu ? C’était rock’n’roll. Imagine : le guitariste, son idole c’est Keith Richards, l’autre c’est David Byrne, le bassiste, c’est Mick Jones et le batteur, c’est Christian Vander de Magma. Ça envoyait, mais c’était jamais de la violence gratuite.

Est-ce qu'on peut dire que le seul groupe qui devait ressembler à Carte de Séjour sur scène, c’est le NTM des débuts ? 

Tu sais qu’on a failli s’appeler Nique Ta Mère ? On a même chanté une chanson qui s’appelait « Nique ta mère », en hommage à Sartre, au festival Nation Zulu. Une fois on jouait en Suisse à La Chaux-de-Fonds, un concert pour les Alcooliques Anonymes. Dans les loges, ils nous apportent de la tequila. À l’époque, je ne buvais pas et, de toute façon, je ne tenais pas l’alcool. Bon donc, j’avale ma tequila et, direct, je pars en vrille à insulter le public : « Ouais, les Suisses, c’est à cause de vous si on est dans la merde, c’est vous qui cachez tous les dictateurs, les anciens Nazis ! » Bref, sur scène je me mets à poil et on me ramène sur une civière. La faute de la tequila. Les punks sont des romantiques. Ils ont la classe, ce sont des gentlemen. Ils ne sont pas loin du religieux. Ils ne sont pas dans la rupture avec le monde qui les entoure, à mon sens, mais leur musique et tout ce qu’ils expriment autour, ça tient du religieux, du mystique… Ce sont des hippies, ils veulent changer le monde. Si je me suis si bien entendu avec Steve Hillage (producteur et musicien anglais, Gong, System 7 – ndr), c’est parce qu’il n’y a pas tellement de différences entre le punk et le rock progressif : on est des hippies, des contestataires.

Quelque chose qu'on ne sait pas trop c'est que tu as participé à des fanzines.... 

(Il coupe) Zahma de banlieue dans les années 80. Ce sont les mêmes qui ont fait ensuite la Marche des Beurs. J’ai participé à des actions plutôt que des journaux. Comme en France on laissait pas entrer les reubeus dans les boîtes, j’ai monté une boîte qui s’appelait Au refoulé. Ça cartonnait. Ma femme à l’époque était mannequin et ébéniste. C’était elle qui faisait l’entrée. Le bar, c’étaient les copines du quartier qui s’en occupaient. Je faisais un peu de radio, sur Radio Belleville. Comme les maisons de disques ne voulaient pas signer Carte de Séjour, on a monté un label, Mosquito, avec Bernard Meyet. On a signé des mecs comme Don Cherry et Brion Gysin, le groupe Marie et les Garçons, Slaughter And The Dogs, Ramuntcho Matta… Une bonne bande de fous.

Et la boîte, Au Refoulé, c’était si particulier que ça ?

Déjà, la boîte au départ, c’était surtout notre local de répétition ! Sauf qu’il faisait 600 m². Je faisais mes tracts pour annoncer les soirées, j’achetais les boissons chez Auchan et je faisais le DJ. Ça coûtait 5 francs l’entrée, autant dire une misère. Parfois, je passais des films indiens, des meufs venaient faire des strip-teases, il y avait des groupes vraiment alternatifs. Bon, c’était un vrai bordel, ce truc. Complètement free ! Les mecs n’en revenaient pas de tomber sur un endroit pareil, en plein cœur de Lyon, dans le quartier de la Croix-Rousse. Alors au fur et à mesure, le bruit s’est répandu qu’une boîte de nuit vraiment chelou existait à Lyon. Les rockers de partout, les freaks se sont mis à rappliquer. Ils venaient de Paris ! Actuel nous a fait un bon papier sur ces soirées. Ça a duré une fois par mois jusque 1989. Ça me permettait de payer le loyer. Tu connais la boîte le Andy Wahloo ? C’est moi qui ai donné le nom. C’est une référence à Warhol et ça veut dire « Je n’ai rien ».

T’es doté d’une très belle fibre entrepreneuriale, en fait !

Ah non ! Je ne suis pas un entrepreneur parce que, à chaque fois que je me lance dans un truc un peu barré, je ne gagne rien. J’aurais pu faire de la pub. J’ai fait de la compta parce que c’était mon seul débouché, pour faire plaisir à mes parents. J’avais mon diplôme.

Hors de la musique, alors ?

J’adore le cinéma, surtout les westerns. J’aime beaucoup le foot aussi. Tu sais que j’ai joué dans une équipe de foot de lesbiennes à Paris, l’équipe du Pulp ? Y avait Mimine (Michelle Cassaro – ndr) et tous ses potes, qui ont fondé ensuite le Rosa Bonheur. C’est moi qui organisais les soirées du jeudi au Pulp. Je les ai rencontrées par hasard quand je cherchais un appart. Je sortais tous les soirs, dans les clubs vers Pigalle. Là, je rencontre Mimine et une copine à elle. On cherchait tous un appartement, on était célibataires. On s’y met ensemble et quinze jours après, on trouve une baraque, tu vas mourir de rire : ça se trouvait 2, rue de l’Égalité, en face de la rue de la Solidarité et celle de la Fraternité. Miss Kittin squattait chez nous. Un jour on traîne dans Paris et on arrive boulevard Poissonnière, du côté de l’Entracte. Elle me dit : « Viens on va boire un coup. » On rentre, et là elle craque sur la serveuse. Je lui arrange le plan. On passe pas mal de temps là-bas et puis un jour le patron nous demande : « Vous voulez pas prendre la direction de l’endroit ? » On a signé. Le premier jeudi que j’ai fait, Steve Hillage a joué, DJ Gilbert, Ariel Wizman… C’était ouvert à tout le monde et pas cher, pour rassembler hétéros et homos, Français ou Algériens. Mimine a une vraie idée politique de la fête. Pareil quand je fais une tournée à Nanterre avec Rodolphe Burger, on appelle ça le KousKous Klan et l’entrée est gratuite. Les patrons m’ont payé avec des verres de rouge !

La cause homo est importante pour toi ?

Oui, parce que c’est pareil que ce que l’on a subi avec les rebeus. On nie les réalités et les nouvelles communautés. La France ne regarde pas sa population. Regarde la pochette d’ « Olé Olé », je suis blond peroxydé, c’est une référence aux « Damnés » de Visconti. J’étais Helmut Berger.

Tu parlais du Andy Wahloo, t’es comment avec ton fric ?

Je suis panier percé, mais j’ai acheté une maison en banlieue aux Lilas. Tu peux demander autour de toi, il y a au moins 10 personnes qui ont la clé de chez moi, j’y fais de la peinture. C’est une chouette maison. Je remplis le frigo de mon fils aussi. Sa nana vient d’être élue meilleure DJette de France. Sa mère a été assistante de Pierre Boulez à l’IRCAM, puis maintenant elle travaille au GRIM, à Marseille. Pour son plaisir,  elle fait de l’opérette.Comment s’est faite la connexion avec le musicien et producteur Steve Hillage ? Je cherchais quelqu’un pour produire mon premier album. J’avais plusieurs choix. Can, avec Holger Czukay, The Clash, Eno et Ric Ocasek. Je tombe sur Steve Hillage, qui aime bien ce que je fais. Il revenait d’Australie, il a accepté.

Au milieu de ton parcours assez rock et assez anglo-saxon, il y a eu quelque chose d’étonnant : le concert et le disque « 1, 2, 3 Soleils » avec Khaled et Faudel.

J’aime bien Khaled, c’est un grand chanteur, il a signé le meilleur album de raï produit en France par Martin Meissonnier. « 1, 2, 3 Soleils », c’est Pascal Nègre. Valéry Zeitoun (ex-patron du label AZ – ndr) se l’attribue mais c’est du pipeau, il n’y est pour rien, lui. Nègre vient me voir, il savait que je travaillais sur un projet avec Steve Hillage. Il me dit : « J’ai une idée, je viens de voir Les Trois Ténors. On va faire la même chose. C’est politique, ça va nous rassembler. Qui met 2 millions de francs pour ça ? » J’appelle Hillage, on rassemble l’orchestre d’Oum Kalthoum, on appelle la rythmique de Was (Not Was), ça cartonne ! C’est la première fois que des reubeus remplissent Bercy. On a vendu 100 000 albums et on est connus dans tous les pays arabes. Alors OK, on peut dire ce qu’on veut, que Pascal Nègre est controversé mais il mouille la chemise. En plus il est homo, ça emmerde tout le monde. Il est resté intègre. Il a relevé Universal.

Toi qui as traversé toutes ces époques, que penses-tu de la Coupe du Monde de 1998 ? La victoire black-blanc-beur, c’est le vrai dernier moment de réunion populaire en France.

Je m’en bats les couilles. Pour moi le foot, c’est les jeux du cirque. Black-blanc-beur, c’est un slogan, comme SOS Racisme. Qu’est-ce que ça a donné ? Rien ! Regarde le cinéma : j’ai été voir « Intouchables », je suis sorti au bout d’un quart d’heure. C’est raciste, ignoble, la vision du bon nègre comme on ne l’a qu’en France. Les producteurs ont dit : « Y’en a marre de voir des crouilles au cinéma. »

Ça ne s’arrangera jamais ?

Non parce que c’est un fond de commerce qui est partout : politique, culture, etc. Regarde Copé : sa femme est reubeu, lui il est feuj. C’est comme les nanas qui portent la burqa : c’est que des blondes, des catholiques converties. Ces espèces de connasses qui cherchent leur côté Nine Inch Nails. J’en ai vues qui faisaient le tapin en Algérie parce qu’on ne les voit pas. Les parents algériens en France, ils ne laissent pas sortir leurs filles avec une burqa. Ils disent : « Je veux te voir, moi. » Regarde le Front National, regarde comment il a gagné du terrain ces dernières années. Je le savais : je prends le métro, je me balade dans la rue, je vais à Marseille. Ça suffit pour le deviner. Avant les élections présidentielles de 2002, j’avais dit à mes potes : « Tu vas voir, dans ce pays, le Front National va se retrouver au second tour… » Personne ne me croyait, mais moi je l’avais senti venir. Il suffit de sortir et d’entendre les conversations.

Sarkozy et Damon Albarn

Comment tu t’entends avec les musiciens plus jeunes que toi ?

Bien, mais souvent, je ne les trouve pas très ouverts d’esprit. Il y a moins de luttes à mener aussi. Des actions comme Rock against Peyrefitte avec les mecs d’Orchestre Rouge (empêcher un groupe de jazz qui avait joué pour l’ancien Ministre Alain Peyrefitte de se produire à Provins – ndr) ça n’existe plus. Et puis avant, il y avait tous les combats pour dénoncer ce décret visant à arrêter l’immigration économique dont le patronat n’avait plus autant besoin. Le texte proposait une aide au retour au pays pour les immigrés : 10 000 balles, une misère. Est-ce que c’est mieux maintenant ? Certainement pas, mais ça a l’air plus calme. On croit que les combats ont disparu. Maintenant Bob Dylan est homophobe et raciste et SOS Racisme est l’antichambre du Parti Socialiste. Déjà moi je n’ai pas la nationalité française. Sarkozy m’a contacté, il y a quelques années. Il voulait me remettre la médaille des Chevaliers des Arts et des Lettres, mais j’ai senti le piège : non, je n’en veux pas de ta décoration…

Et Damon Albarn alors ? C’est le nouveau passeur de la world music aujourd’hui…

Damon Albarn ? Mais c’est le pire de tous ! Quand il a fait sa tournée « Africa Express » avec des musiciens africains, il les traitait comme des moins que rien. Il m’a demandé de jouer pour la date parisienne et dans les loges, son manager m’a filé 120 livres pour ma participation. 120 livres ! Tu te rends compte ? Ça m’a mis dans une colère noire ! Quelle humiliation. « Fuck you ! Fuck you and your fucking 120 pounds ! » Dans les loges les musiciens n’avaient même pas de fruits, que des petites bouteilles d’eau en plastique. Les pauvres Amadou et Mariam, on les nourrissait avec de la flotte. À l’eau minérale, rien à manger dans les loges. Alors que ce mec est blindé. C’est une pince, le gars.