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"Je suis juste décontracté" : la sagesse tranquille de Kurt Vile

"Je suis juste décontracté" : la sagesse tranquille de Kurt Vile

Il y a dix ans tout pile, le 19 juin 2008, sortait Wagonwheel Blues, le premier album de The War On Drugs. Depuis, ce groupe de Philadelphie est devenu la tête d'affiche des geeks de guitares grâce à un lifting léché des traditions musicales américaines. Membre fondateur du groupe, Kurt Vile avait préféré s'en écarter après la sortie de ce premier disque afin de tracer sa propre voie, celle d'un troubadour libre et anachronique à la poésie simple et malicieuse, comme une rencontre entre l'esprit slacker urbain de Pavement et l'héritage folk de l'Amérique rurale. Et si The War On Drugs vend désormais des centaines de milliers de disques chez une major, Kurt Vile connaît lui un succès à son image : tranquille et organique. Quelques jours avant la sortie de son septième album solo, Bottle It In, le Simplet du rock'n'roll partage ses leçons de vie.

Tu te définis comme un singer-songwriter ?

En partie, mais pas seulement, parce que j'associe ce terme avec la musique adulte contemporaine, pas aux artistes qui aiment se perdre dans le son des guitares, qui emmènent leur musique vers le cosmos comme moi. Je dirais plutôt que je suis un simple songwriter, un musicien, plein de choses différentes, je n'ai pas un titre simple pour me définir.

Un musicien americana ?

Oui, d'une certaine manière, mes influences sont à trouver dans les racines de la musique américaine et j'en offre ma propre version moderne, celle d'un artiste contemporain.

Pour moi, ta musique est celle d'un homme bien intentionné qui veut vivre une vie simple et honnête dans un monde qui l'empêche d'accomplir ça.

Wow, ça me va comme interprétation, je prends. Mais c'est juste la condition humaine ça, non ? Il y a plein d'éléments extérieurs qui viennent perturber notre esprit alors qu'on veut juste mener une vie bonne en compagnie des gens qu'on aime. Par exemple, là, je viens de déménager avec ma femme et mes enfants. On vit toujours à Philadelphie, mais à côté d'une forêt. On a notre propre voie de parking maintenant, il y a plus d'espace. C'est une vieille baraque des années 20, très belle et pratique pour élever des enfants. Ils peuvent courir un peu partout, enfin. Être à proximité de la nature, ça fait une différence. J'ai besoin de la ville hein, d'avoir accès aux disquaires et aux trucs comme ça, mais ça fait du bien d'être au milieu des arbres.

Tu penses quoi du regain d'intérêt pour Bruce Springsteen chez la nouvelle génération de musiciens américains ?

Qui fait du Springsteen ?

Toi, War on Drugs, The Hold Steady, Titus Andronicus, Downtown Boys...

Ils font du Springsteen maintenant, eux ?

Ils reprennent ses chansons, l'évoquent comme une influence, voire le citent ouvertement dans leurs morceaux...

Bon, je n'étais pas au courant de ce regain d'intérêt pour Springsteen, mais ça ne m'étonne pas. En vrai, tout le monde revient tout le temps vers Springsteen parce les gens aiment revisiter les classiques. Après, j'adore Bruce, il y a des éléments qu'on retrouve dans ma musique certes, mais je ne pense pas qu'il soit sans défauts (rires). Cela dit, c'est un grand songwriter, donc ses chansons vont toujours « sonner vrai ». Des chansons comme « Atlantic City » ou « Nebraska » vont toujours toucher les gens, « Independence Day » va toujours faire couler des larmes. Moi, j'adore Born in The USA, l'album, parce que malgré le son un peu trop léché à mon goût, il n'y a presque que des grandes chansons. J'ai beaucoup aimé la réédition qu'ils ont fait de Darkness On The Edge Of Town aussi : les chansons inédites sont incroyables ! Encore meilleures que celles de l'album ! Le mec, il a écrit deux disques en même temps, ça c'est un putain d'écrivain qui travaille dur. D'ailleurs, je l'ai vu en concert récemment, c'était drôle... Enfin, c'était bien hein, mais j'aurais souhaité qu'il ne ramène pas sa femme sur scène. Moi j'étais fixé sur Bruce, seulement lui. Puis elle est montée et ça m'a sorti de ma zone.

De quoi es-tu le plus fier en vingt ans de carrière musicale ?

Certaines chansons se dégagent : « Baby's Arms », « Wakin On A Pretty Day », « Goldtone », « Bottle It In »... Beaucoup de morceaux dont je peux être très fier. Je suis aussi heureux d'être enfin un bon performeur en live. Je ne suis pas un grand fan de technologie et de gadgets, alors je me contentais juste de jouer de la guitare et me perdre dans le son, mais je me suis finalement mis à mieux user des amplificateurs, des pédales, des changements de tonalité...

Tu penses que tu feras des disques toute ta vie ?

Je sais que oui. Je ne force pas la gestation d'un disque, je ne ressens pas d'obligation, je ne force pas les chansons, les chansons viennent à moi, et elles continuent de venir à moi. L'écriture est simplement plus lente qu'avant parce que je n'ai plus d'ultimatum pour les boucler. Je prends le temps de ressentir les mélodies, je vais vers mon piano jouer quelques notes... Je suis tout le temps en train de composer, tu vois ? Le seul moment où j'ai douté, c'est quand je n'avais plus de contrat avec un label et quand je tournais tellement que je n'écrivais plus grand chose. Mais maintenant, j'ai plein de trucs de côté jamais sortis, suffisamment pour sortir un CD entier... Donc je me peux me poser tranquillement : si je le souhaite, je peux me contenter de ne sortir que de vieux morceaux pendant un moment.

Ça peut sembler paradoxal que la musique soit ta passion, ta vie, mais qu'en même temps tes détracteurs diront que t'as l'air de t'ennuyer quand tu chantes.

Je ne sais pas... Je ne m'ennuie pas ! (rires). Tu trouves que j'ai l'air de me faire chier toi ?

Je vais préciser le sens de ma question : pourquoi tu ne chantes pas avec davantage de variété, de théâtralité ?

Théâtralité ? C'est-à-dire ? Je ne me trouve pas trop mal. Je ne suis pas un chanteur d'opéra, mais je suis capable d’exécuter pas mal de styles différents. Je sais pas... Je suis juste décontracté, c'est ma personnalité.

"J'avance un pas à la fois"

Tu envies ta position dans l'industrie musicale par rapport à celle des War On Drugs ? Tu as peut-être plus de liberté par rapport à eux ?

Je suis heureux pour eux, mais leur musique est devenue presque commerciale. C'est un peu psychédélique, mais tu sais, avec les pianos, les ballades... bref, c'est pas le genre de musique que je fais. Je pense que ma musique est plus audacieuse, plus barrée que celle des War On Drugs de maintenant. J'aimais beaucoup Slave Ambient pourtant, leur deuxième album, ça c'était barré et audacieux. Je crois que c'est Adam [Granduciel, leader des War on Drugs, ndlr] qui a décidé de nettoyer un peu tout ça. Après, moi, ça ne me dérangerait pas d'être aussi populaire qu'eux, mais je trouve que je grandis naturellement, je dis toujours que j'avance un pas à la fois. Qui sait, peut-être qu'un jour j'avancerai de deux pas, peut-être trois ? De toute manière, j'ai une fanbase solide, des gens qui croient en moi.

Tu penses que tu pourrais sortir un album comme Bottle It In sur une major ?

Je pense que oui, ce n'est pas si à la marge que ça. D'autres disques sortis sur major sont bien plus bizarres.

Il y a quand même plusieurs chansons de plus de sept minutes et qui jouent sur la répétition. C'est quoi l'idée derrière cette démarche ?

Ça a toujours été l'une de mes manières de faire, et ce n'est pas conscient au début : c'est juste qu'en explorant une composition, je suis surpris à quelle vitesse elles peuvent atteindre huit minutes ! « Bottle It In » et « Skinny-Mini » avaient le potentiel d'être des chansons pop - des chansons pop barrées on va dire – mais je sais pas, c'est dans le moment, je suis pris par la musique et je continue en me disant que je couperai plus tard. Puis je réécoute, et je garde tout, ou du moins la plupart.

"Les gens n'ont plus de mémoire"

Tu mentionnes la frénésie des avancées technologiques dans « Mutinies », sur le nouvel album. Ces chansons longues, ce n'est pas un appel justement à prendre notre temps dans un monde où tout va vite ?

Il y a de ça, tout va trop vite maintenant, j'ai l'impression que ma psyché est sous traitement par électrochoc, que mon cerveau est constamment agressé à cause de la technologie. Car j'en suis une victime aussi : comme tout le monde, j'ai le réflexe de tout le temps sortir mon téléphone. J'essaye de me déconnecter, mais ce n'est pas simple. J'ai aussi remarqué que le gens n'ont plus de mémoire désormais : même pour aller à deux rues de chez eux, ils utilisent leur téléphone. Moi j'ai grandi dans les 80's et 90's, on notait les infos pour s'en rappeler, on mémorisait des chiffres, les gens ne travaillent plus cette partie du cerveau aujourd'hui. À la place, il n'y a plus qu'une succession de pensées éparses et fragmentées.

C'est mauvais ça ?

Si c'est mauvais d'avoir un cerveau épars et fragmenté ? Ça craint ! Je ne dis pas que c'est le cas de tout le monde, mais moi j'ai cette impression. Je ne me sentais pas aussi dispersé avant que la technologie soit partout.

Dans le morceau, tu chantes : « Je pense que les choses étaient beaucoup plus simples avec un téléphone normal ». Mais on pourrait aussi dire que les smartphones facilitent la vie.

Et ils auraient également raison. Mais je parle du point de vue de l'âme : ce serait plus simple d'avoir une tête bien aérée sans toute cette technologie. Moi aussi j'ai besoin de mon téléphone dans mon travail. Je ne suis pas près de le balancer ! (rires)

Tu écris des chansons sur ton portable ?

J'avais l'habitude de prendre des notes dessus, c'est assez pratique comme outil. Mais ce que je note sur mon téléphone se noie en général dans la masse, comme un gros nuage de vide. Alors j'essaye de noter des choses à la main plutôt, à l'ancienne.

Dans « Cold Was the Wind », tu chantes : « Dans un avion, je bois du vin rouge / Comme tout le monde, j'ai peur de mourir ». C'est récent, pour toi, cette peur d'en finir ?

J'ai toujours eu peur de mourir. La phrase que tu cites, je la trouve drôle, mais c'est une réalité : j'ai longtemps bu dans l'avion pour m'enlever cette peur. Là ça fait plusieurs semaines que je n'ai pas touché à la boisson, ça change ! C'était un moment significatif pour moi quand j'ai enfin pris l'avion sobre dernièrement. Bon, j'ai quand même pris un Valium à la place (rires). C'est ma femme qui m'a dit de stopper, au moins temporairement. Je n'ai jamais été un horrible buveur, mais je comptais sur ça pour beaucoup trop de choses dans ma vie, pour calmer mon stress. Je m'améliore là. Vu que ma femme a commencé le yoga, je me suis mis à la méditation, à la respiration, et autres choses calmantes. En attendant que ça marche bien, j'ai toujours le Valium en secours.