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24h avec Idles, les nouveaux porteurs de flambeau du rock anglais

24h avec Idles, les nouveaux porteurs de flambeau du rock anglais

C'est le groupe dont tout le monde parle en cette fin d'été. Avec dans les tuyaux un album fébrile et sincère, intime et politique, et deux concerts survoltés au Cabaret Vert et à Rock en Seine, les Anglais de Idles ont changé de statut en une petite semaine sur le territoire français. Ça tombe bien, Greenroom était embarqué avec le groupe entre les deux festivals afin de mieux cerner cette bande de trentenaires au gros vécu pour un « groupe qui monte ». 

H-3 avant le concert de Idles sur la grande scène du festival Le Cabaret Vert, juste avant les versaillais de Phoenix. « C'est genre vos plus grandes pop-stars ici, non ? » demande Lee Kiernan, guitariste du groupe, surpris de jouer sur une plus grosse scène que ses chouchous de Protomartyr, un groupe alternatif de Détroit. « C'est fou !... » Il faut dire que la hype Idles est en marche, notamment outre-Manche où les critiques élogieuses de Joy As An Act Of Resistance, leur second album, envahissent autant les blogs spécialisés que les ondes de la vénérable radio BBC. Au moment du Cabaret Vert, le disque n'est pas encore sorti, mais Idles s'apprête déjà à passer à une nouvelle dimension. « Je sais que l'album va marcher, parce que je sais qu'il est très bon, qu'on a travaillé dur et que le public est en demande » assure même le chanteur Joe Tablot, confiant. Mark Bowen, l'autre guitariste, a lui aussi tablé sur un succès : juste avant d'embarquer pour une tournée de trois mois, il s'apprête à lâcher son « vrai boulot » : dentiste. Une bonne nouvelle pour le peuple anglais, car avec sa moustache arrondie et son regard de chien fou, il ne doit pas être le dentiste le plus rassurant du monde. En attendant, il y a du matériel à installer et le seul Chris, l'ingé son du groupe, pour donner un coup de main. Pas de souci pour Adam Devonshire, bassiste de son état, qui avoue apprécier porter les caisses lui-même dans un esprit DIY. Il n'est même pas certain de vouloir se faire aider dans le futur : « On n'est pas des pop-stars, nous, puis ça me permet de garder la forme ! » Même son de cloche chez Lee, trop attaché à sa Fender Mustang rose : « Je ressens de l'affection pour ma guitare, une connexion, donc je la maltraite avec amour : plus elle a mal, mieux c'est ».

Pour Idles, le décollage est imminent. Tout avait commencé pour eux, et ce dans la plus grande confusion, il y a une dizaine d'années. La ville ? Bristol. Le club ? The Bat Cave. Adam Devonshire, dont le look évoque le croisement entre un bûcheron et un skinhead, se souvient ainsi de la motivation derrière sa résidence au Bat Cave en compagnie du chanteur Joe Talbot, soirées où se sont formés littéralement, et métaphoriquement, Idles : « C'était les années 2000, et les clubs indie ne passaient que les Fratellis et toute cette merde. On voulait autre chose. Alors on a pris les choses en main, on passait du punk engagé, puis du Digitalism et du LCD Soundsystem, et ça a forgé une certaine communauté ». Aujourd'hui, l'éclair de DFA – le label de LCD – trône encore sur l'avant-bras d'Adam. De son côté, Joe Talbot assénait lui que « la scène indé était aveuglée par la cocaïne et l'arrogance. De manière générale, une conscience sociale manquait cruellement à la culture populaire ». Une conscience sociale que l'on retrouve de manière directe dans Joy As An Act Of Resistance : leurs chansons se plaignent du dépeçage du système public de santé anglais, vantent les vertus de l'immigration, et parlent d'amour entre hommes. Soit un espèce de mélange crypto-philosophique entre le plus pur héritage working-class du rock anglais et l'ethos du punk américain engagé des années 80 et 90.

En plus d'en être la voix furax, Joe Talbot est le parolier d'Idles, et l'aîné de la bande. C'est peut-être pour cela que sa personnalité se démarque : quand les quatre autres dégagent tous quelque chose d'assez détendu, une constante intensité émane des yeux du cinquième, même quand il s'agit de complimenter son prochain ou de disserter sur la gastronomie française et son « horrible café ». Lors de ces 24 heures passées par Greenroom avec le groupe, le seul léger moment de tension s'est déroulé au départ de Charleville quand Joe a voulu s'atteler sans attendre à la rédaction de la liste des aliments souhaités en coulisses lors de leur prochaine tournée.

Joe : À part ta bouteille de vin, Mark, on ne va pas demander d'alcool. Et si on veut quelque chose un soir, on demandera au bar

Lee : On peut leur demander des jetons.

Joe : Non. On sera payé des milliers d'euros, on a bien le droit à un putain de verre au bar, et si jamais ils refusent, on les menacera de tout raconter sur les réseaux sociaux !

Lee : On devrait les prévenir.

Joe : Non. Il faut qu'on ait la liste la plus simple possible, sinon ils vont tout foutre en l'air, parce qu'ils sont putain de stupides ! Donc : des noisettes, des bananes, des légumes verts, une baguette...

Une démocratie ambulante

Peut-être pour éviter tout échauffement inutile, les débats se déroulent alors de manière étrangement ordonnée et courtoise. Chacun est invité à partager ses envies à tour de rôle avant validation du groupe. La « conscience sociale » de Idles se traduit également dans la mise en place d'une démocratie en interne. Adam lève même le doigt, comme à l'école, pour indiquer à Joe qu'il souhaite prendre la parole sans devoir couper la sienne. La veille, en évoquant le partage égalitaire des profits entre les cinq membres du groupe malgré le rôle à part de Joe, Adam soulignait qu'Idles « est une démocratie ». Ensemble, les cinq britanniques semblent former un vrai collectif, soucieux du bien-être de chacun, tous motivés à l'idée de se tirer vers le haut par la force d'un groupe soudé et à l'écoute. « Dans le trajet pour Charleville, Lee a souhaité se confier » raconte ainsi Joe pour illustrer le mode de fonctionnement de la bande. « On a passé plus d'une demie-heure à discuter de ce qu'il pouvait faire pour devenir un meilleur homme ».

À plusieurs reprises, les fantômes du passé ressurgissent, à l'occasion de discussions en coulisses. Joe notamment n'hésite pas à se confier sur ses addictions et ses mauvaises manières d'une ancienne époque. Il se lance : « J'étais du genre à aller tabasser des mecs. J'étais un vrai connard. Plein de gens à Bristol devaient sûrement me détester. Puis ma mère est tombée malade il y a quelques années, mon état a encore empiré, et à un moment, j'ai réalisé que je devais changer. Je suis allé chez le psy, et ça m'a vraiment aidé à reprendre ma vie en main ». C'est en observant le parcours de santé de leur chanteur, disent-ils, que le reste du groupe s'est également engagé dans une quête similaire. « On l'a vu se mettre à chérir la vie, et on s'est dit qu'on devrait faire de même » affirme ainsi Mark Bowen. « On s'est tous amélioré en tant qu'êtres humains. Parallèlement, ça a aussi fait de nous de meilleurs musiciens ».

Vient l'heure du soundcheck. Déjà contre les barrières une heure avant le show, un jeune garçon fait signe au groupe. Il s'appelle Alex, vient tout juste de passer son bac, et arbore un « IDLES » marqué au feutre noir sur son front. « J'adore leur son post-punk et je me suis reconnu dans leur façon de penser » explique-t-il, un grand sourire aux lèvres. « Quand j'ai écouté 'Samaritans', ça m'a fait un choc ». L'un des singles issus de leur nouveau disque, « Samaritans » est ce qu'Idles a sorti de plus frontal sur l'un des thèmes dominants de Joy As An Act Of Resistance : la masculinité à l'ère de #metoo. Joe y cite en effet certains préceptes inculqués par son père (« Fais-toi pousser des couilles, deviens un homme, hausse le menton, lève les chaussettes, ne pleure pas, bois, ne te plains pas ») avant de crier haut et fort, libéré de ces contraintes culturelles, qu'il « est un vrai mec, et je pleure » avant d'admettre un « I kissed a boy and i liked it ! » à la Katy Perry. En cette époque de remodelage du genre, on pressentait qu'Idles était capable de toucher cette nouvelle génération plus au fait de ces thématiques. Après avoir remarqué son jeune fan, Mark décide de descendre de la scène, accepte un selfie et lui demande s'il sait jouer de la guitare. Alex ne le sait pas encore mais dans 90 minutes environ, il sera sur scène, à la gratte en compagnie de son nouveau groupe préféré devant plusieurs centaines de personnes.

Deux membres de Phoenix devant leurs nouvelles Idles

Dans la nuit de Charleville-Mézières, au détour d'une petite scène placée entre une flopée de stands de restauration, Lee et le reste du groupe se prennent au jeu des selfies, posant avec farce et drôlerie en compagnie de plusieurs groupes d'admirateurs - il faut dire que la barbe rousse d'Adam est particulièrement reconnaissable. Une jeune femme en particulier semble toute émue, se prenant le visage dans les mains comme si elle n'y croyait pas. Le public de Idles est encore mince, mais passionné. Si le groupe s'est aventuré ainsi parmi la foule du Cabaret Vert, c'est pour aller voir jouer Fontaines D.C., un tout jeune groupe irlandais rencontré lors d'un concert commun à la Botanique de Bruxelles – groupe excellent sur scène par ailleurs, au chanteur particulièrement inspiré par Ian Curtis. Les deux groupes se retrouveront ensuite en loges dans un concert de louanges des deux côtés. « Vous êtes si bons » assure à maintes reprises Joe, toujours aussi habité, cette fois en prenant des airs de professeur de rock'n'roll. « Tous ces groupes pour qui vous allez faire des premières parties, ce sont sûrement de bonnes personnes, mais il faut arriver, chaque soir, avec l'envie d'aller les niquer ». Les irlandais, vêtus d'un t-shirt Rimbaud acheté dans la journée dans sa maison de Charleville, acquiescent respectueusement. « Pour nous, c'est incroyable de se faire adouber comme ça par Idles » confiera plus tard leur guitariste. « Ils insufflent quelque chose de moderne dans le rock'n'roll. Et ce sont des mecs juste adorables ».

Joe Talbot fait ses exercices

Plus que quelques minutes avant Idles. En vitesse, Joe repart du côté des loges : « Je chie toujours un bon coup avant les concerts, voilà mon rituel ». De retour derrière la scène, lui et ses compères démarrent leur autre activité habituelle pré-show : étirements et autres activités physiques. Sous l’œil amusé des techniciens, les voilà qui se mettent à courir en rond et sautiller comme des gamins, avant de se mettre à genoux comme dans un starting-block en attendant le feu vert du festival pour prendre la scène. « Je reste le plus détendu possible avant un concert, parce que je veux que mon entrée dans l'arène soit comme un choc pour moi » partage Joe. « C'est ce sentiment là qui me permet de rester spontané. C'est ça que je veux ». Une dizaine d'heures après avoir quitté un hôtel situé à la sortie du tunnel sous la Manche, les Idles se présentent enfin devant un public clairsemé. Au contraire de Rock en Seine le lendemain et malgré une place sur la Grande Scène, le groupe n'a pas attiré les foules du côté des Ardennes. Ils se lancent malgré tout, et sur des chapeaux de roue, dans une démonstration de punk tranchant qui ne perdra pas en intensité sur une grosse heure. Un set brutal donc, mais aussi très fun. Visuellement déjà, le contraste entre la section rythmique (le batteur trapu, le bûcheron à la basse, suant de chaque pore) et les deux guitaristes (jeans slims, guitares placés haut à la Strokes et jeu de jambes bondissant) est savoureux. En front de scène, Joe Talbot beugle comme un diable, même pour une reprise a cappella du « All I Want For Christmas Is You » de Mariah Carey. À défaut de pouvoir slammer devant une audience pas assez compacte, Mark part jouer au sein du public avant d'inviter deux jeunes hommes, dont Alex, sur scène pour prendre le relais à la guitare. D'une impressionnante précision au début, le concert se laisse aller à un joyeux bordel apte à ravir ceux qui n'avaient jamais entendu parler de Idles. Viendra ensuite un concert à Rock en Seine le lendemain, puis l'Europe entière, le Japon et les États-Unis dans quelques semaines. En attendant, Adam Devonshire est tout heureux de se rendre en direction de la cantine, son « moment préféré de la journée ». Au menu ? Du poisson, du curry ou du sanglier, Ardennes oblige. Et un concours de qui-mangera-six-Danette-le-plus-vite devant un Arnaud Rebotini perplexe.

"Tu seras un homme, un vrai"

A l'heure de la compétition de gobage de yaourts, Joe n'est déjà plus à table. C'est comme si les souris se lâchaient en l'absence du gros chat. Malgré une performance intense, le chanteur n'est pas content du concert de ce soir. En cause ? Des nouveaux bouchons d'oreille achetés tout récemment, qui l'ont empêché de bien appréhender les retours son. Surtout, il n'y a pas eu d'émotion, juge-t-il. De l'émotion, il en aura sûrement au moment de chanter « June », un extrait de l'album pas vraiment calibré pour les festivals. Dans ce morceau mélancolique – le seul du disque – Joe évoque la fausse couche de sa femme survenue l'année dernière : « Chaussures pour bébé à vendre, jamais portées » va le refrain dans un terrible aveu de tristesse. Pourtant, en juin dernier, lorsque le groupe a fait son arrivée dans un studio perdu dans la campagne galloise pour enregistrer le successeur de Brutalism, le morceau n'existait pas encore. « J'avais écris quelques mots après la fausse couche, mais je pensais les garder pour moi » raconte Joe. « Puis Lee a joué une mélodie de guitare, et je me suis dit qu'elle était faite pour coller à ces mots. C'est là que j'ai cassé l'ambiance des sessions, on va dire : après plusieurs de journées de grande rigolade, je me suis levé et j'ai récité 'June'. Je leur ai partagé une douleur que je pensais garder secrète. Ce fut un grand moment d'émotion, et on a travaillé la chanson ». Seul morceau composé lors de ces sessions, « June » est le symbole le plus clair de l'éthique Idles : tu seras un homme, un vrai, en acceptant l'idée que tu puisses souffrir, et en acceptant que les autres puissent t'aider si tu t'ouvres à eux. Dans le cas de Joe, il a trouvé en Idles une bande de meilleurs amis à son écoute. Un an après la fausse couche de sa femme, deux ans après le décès de sa mère et une remise en question de sa vie, et alors que son groupe pourrait être sur le point de reprendre le flambeau du rock anglais, il déclare ainsi, souriant mais avec cette sagesse un peu grave qui le caractérise : « Aujourd'hui, je suis un homme heureux ».