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Dans la "Nation Arc-en-Ciel" de Mandela, la révolution queer s’appelle Faka

Dans la "Nation Arc-en-Ciel" de Mandela, la révolution queer s’appelle Faka

La fameuse « Rainbow Nation » sud-africaine porte-t-elle parfaitement son nom ? Pas forcément. Le duo Faka, issu de Johannesburg, souhaite porter le torse bombé l'étendard LGBT dans la pointe du continent, pour donner la pleine mesure de sa définition à la « Nation Arc-en-Ciel » voulue par Nelson Mandela. Portrait et rencontre avec deux musiciens queers, africains, et fiers de l'être.

Début des années 2000. Dans les rues de Katlehong, un township situé au sud-est de Johannesburg, un pré-ado se fait malmener par les jeunes du quartier. Il s’appelle Thato Ramaisa, mais les autres gamins le surnomment « Stabane ». Soit « tapette », en zoulou. Pourtant, comme eux, Thato est un « Born Free », du nom de cette génération de Sud-Africains noirs nés dès 1991, à la fin de l’Apartheid. Nés libres mais pas tout à fait égaux, sous le regard bienveillant d’un Nelson Mandela vieillissant. Depuis 1996, la Constitution d’Afrique du Sud garantit la non-discrimination en raison de l’orientation sexuelle, mais régulièrement les quotidiens nationaux rapportent des crimes de haine visant la communauté gay de la « Rainbow Nation ».

Biberonnés au kwaito

Thato est terrorisé par les insultes mais ses oreilles sont distraites. Partout, dans les rues, résonne le son du kwaito, une sorte de house sauce sud-africaine. « A Katlehong, il y avait beaucoup de backstreet parties, des sortes de fêtes de rue. Les DJ y jouaient les derniers hits de kwaito devant un public très populaire » se souvient-il. Mixé par les grands frères, le genre musical est inséparable du vent de liberté qui est en train de balayer quarante-trois années de ségrégation. Introduit dès 1995, soit un an après l’arrivée au pouvoir de Nelson Mandela et de son parti (le Congrès National Africain), le kwaito devient le moyen pour la jeunesse noire de célébrer toute occasion. « Le kwaito n’était pas une attaque directe contre l’Apartheid mais ça donnait une visibilité aux populations noires. Il s’agissait plutôt d’un espace d’expression libre pour la jeunesse, ce qui était déjà beaucoup » explique Thato. Reste que le kwaito sait parfois montrer les dents, comme dans le morceau d’Arthur Makufate « Don’t Call me a Kaffir » (« ne m’appelle plus sale nègre »), « kaffir » étant l’expression utilisée traditionnellement par les patrons blancs méprisant leurs employés de couleur. Le discours est tenu sur une instrumentale qui rappelle un hit de garage new-yorkais ralenti, hommage aux DJ des townships qui jouaient leurs 45 tours en 33 tours. Certifié trois fois disque de platine malgré la censure, le hit d’Arthur Makufate creuse un sillon pour l’avenir du petit Thato Ramaisa.

Adolescent, l’enfant des townships se dirige naturellement vers les clubs underground. « C’était illégal d’y aller à un si jeune âge, mais la musique prenait trop de place dans ma vie » sourit-il. En ce début de XXIe siècle, le kwaito est le style plus populaire du pays. Il est écouté au-delà des frontières des townships, y compris par les jeunes blancs. La politique libérale menée par Thabo Mbeki, le successeur de Mandela à la Présidence, a entraîné la jeunesse noire dans une quête de réussite capitaliste, tout en creusant les inégalités. Les revendications sociales sont toujours fortes mais n’ont plus leur place dans les discours kwaito. Les clips en vogue ressemblent de plus en plus à des vidéos de rap américain et les stars du moment comme Mandoza s’y exhibent recouverts de platine, conduisant des berlines de luxe dans les rues de Jo'burg. On n’y parle plus de problèmes sociaux, encore moins de « stabane ».

Le liquide bleu

Alors qu’il poursuit des études de photographie à Johannesburg, Thato se lie d’amitié avec Buyani Duma. En y repensant, les deux s’accordent : « On avait les mêmes centres d’intérêts et des parcours similaires ». Buyani étudie dans une école de mode. Lui vient d’Amandawe, une ville située à 50 kilomètres de Durban, le long de la côte. Fils de prof et d’artiste, il s’intéresse également à la dance music. Au cours des années 2000, il a vu se développer la scène alternative au kwaito emmenée par DJ Mujava à Durban. « On s’est rencontré via un ami commun, alors qu’on assistait à un concert du Africa Day (un festival de musique à Johannesburg, ndlr) en 2010. On a ensuite pris l’habitude d’aller danser ensemble » racontent-ils. La plupart du temps, ils se retrouvent la nuit au Liquid Blue, un club gay de Jo’burg. Là-bas, on ne les traite plus de « stabane ». Mais Thato comme Duma décrivent un milieu assez fermé, surtout quand, comme eux, on se reconnaît dans l’identité queer. « Les clubs gays en Afrique du Sud ne sont pas des endroits qui permettent de célébrer la diversité, regrettent-ils. Le fait de se travestir est mal vu dans ces réseaux ».

Un boulevard s’ouvre donc devant les deux amis : le kwaito a abandonné sa portée politique et la dance en Afrique du Sud n’est plus le refuge à minorités qu’elle était. Inspirés par la house et la scène de Durban, avec l’envie d’assumer leur identité queer, ils fondent Faka (« pénétrer » ou « occuper » en langue zouloue) au cours de l’année 2010. Désormais, Thato Ramaisa se fera appeler Fela Gucci quand Buyani Duma devient Desire Marea. « Tout est allé très vite, s’étonnent les deux artistes. En 2012, il y a eu un boom international du mouvement queer. Des artistes comme Mykki Blanco ont explosé. C’est à ce moment-là que ça a commencé à se préciser pour nous ». Plus qu’un groupe, Faka se veut un collectif. Les deux membres ayant des compétences en photographie, en théâtre, en mode et en musique, il s’agit surtout de créer un univers multimédia, à la fois sonore, visuel et poétique le tout sous l'étendard queer. Desire Marea et de Fela Gucci se présentent au public sous une allure féminine, coiffés de perruques, habillés par des couturiers sud-africains proches du mouvement queer comme Rich Mnisi. Les Faka insistent : « La mode est un élément central de notre collectif. Sous l’Apartheid, les Noirs n’avaient pas accès à la mode donc c’est un privilège que de porter des créations. La haute couture nous permet de nous imaginer nous-même et de construire cette identité féminine. »

Dans le même temps, les deux artistes mettent en place une résidence au King Kong, un club de Johannesburg. Le nom du rendez-vous ? Cunty Power (qu’on pourrait traduire sans les trahir par : « le pouvoir de la chatte »). « L’idée était de créer un espace inclusif, un refuge pour la communauté noire et queer, détaille Desire Marea. Il s’agit de célébrer l’identité féminine que nous portons et qui est rejetée dans les autres clubs gays du pays ». L’appartenance au mouvement queer de Faka se mêle à leur origine zouloue. Le duo développe le concept de féminisme Siyakaka, qu’ils définissent brièvement dans une interview accordée à Arte : « Alors qu’il existe une discrimination envers les corps féminisés, le Siyakaka c’est notre manière de nous assumer sans remords ni regrets ». Lors des soirées Cunty Power, le public, souvent travesti, danse sur le Gqom, le son des clubs de Durban, dont un certain DJ Lag est le plus célèbre représentant. Le nom de Gqom est une onomatopée inspirée du son de batterie caractéristique du genre. Le tempo ralenti du kwaito semble bien éloigné de cette électro hypnotique, propagée en Afrique du Sud par les enceintes des taxis. Preuve, s’il en est, que Faka regarde vers l’avenir.

Le premier EP du duo, Bottoms Revenge, sort en 2016. Orientées club, les trois pistes composées par Faka s’apparentent à du Gqom mâtiné de gospel et de spoken word en zoulou. Le mélange invite à la transe et créé un pont entre la techno et les cultures ancestrales de la pointe du continent. Succès international à la clé : l’identité puissante du collectif, son intérêt pour les beaux tissus séduisent Donatella Versace. La maison italienne fait défiler ses mannequins au son de « Uyang'khumbula », single du second EP de Faka. Lors de la présentation de la collection printemps été 2019 de la marque à la Méduse, Desire Marea et Fela Gucci s’affichent au premier rang. Conscients d’appartenir à un mouvement queer mondialisé, les Faka restent inscrits dans la tradition des artistes sud-africains engagés. Début juillet, alors qu’il se prépare à monter sur la scène des Eurockéennes de Belfort, Fela Gucci évoque son mentor : « Fela Kuti avait l’habitude de dire ‘la musique est une arme’. C’est particulièrement vrai en Afrique du Sud, où l’on a souvent plébiscité des artistes contestataires. Dans les années 1950, c’était le jazz qui jouait ce rôle, puis c’est devenu le rock. Dans les années 80, les artistes pop ‘bubblegum’ demandaient la libération de Madiba. Aujourd’hui, c’est dans les clubs que ça se passe ». Et si la musique est une arme, celle de Faka est un très gros calibre arc-en-ciel.