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L'activiste colombien qui utilise la musique contre les milices armées

L'activiste colombien qui utilise la musique contre les milices armées

Alberto Vidal Mina, activiste colombien, s’est mué en prof de musique et de danse pour aider à éduquer et émanciper les jeunes les plus précaires de sa ville : Caloto, dans le sud-ouest de la Colombie. Un activisme qu’il poursuit au niveau national en tant que Défenseur des droits de l’Homme, et qui depuis a fait de lui une cible des groupes armés du pays. Rencontre.

Il brave la pluie quelques instants pour nous tirer à l’intérieur. Alberto Vidal Mina, 22 ans, est un homme pressé. Installé dans un café étroit comme Bogota sait en faire, il enchaîne sans perdre une seconde. Et pour cause, le temps lui est compté : le 14 juillet dernier les Águilas Negras (Aigles Noirs), ensemble de groupes armés colombiens, l’ont déclaré « objectif militaire ». En d’autres termes, ils ont mis un contrat sur sa tête. Depuis, les menaces de mort ont été réitérées à deux reprises. Mais l’étudiant en master d’Administration Publique est déterminé, et trace sa route, ce qui l’oblige ce jour à être loin de son Caloto natal pour une réunion avec des organisations de défense des Droits de l'Homme. Mina y a notamment évoqué le conflit armé qui a fait rage en Colombie, et qui a coûté la vie à deux membres de sa famille.

Le 8 décembre 2002, à Alto de Palo (région de Cauca) le domicile familial est assiégé par les balles des FARCS, la milice armée révolutionnaire qui secoue le pays depuis des décennies. Sa mère, Melba, est réveillée par la première rafale. La deuxième tire Alberto, six ans, et ses frères, des bras de Morphée. La troisième est fatale à un oncle et un cousin qui croisent la route des guérilleros. Quelques mois plus tard, Alberto commence la musique, et se met à la batterie. Et ce n'est pas nécessairement un hasard : les percussions sont au cœur de la musique afro-colombienne, celle d’Álvaro Llerena Martìnez ou de Julio Renteria. C'est aussi pour lui une manière de noyer les sons affreux de cette nuit-là, et qui reviennent parfois « le hanter ». Il s’initie par la suite au piano et au saxophone : « Avoir commencé la musique si jeune m’a permis de m’approprier mes racines, mon identité. En fait, avec l’art, j’ai vite compris qu’une alternative de vie me serait offerte, loin de la violence. »

À 16 ans, pour transmettre à son tour, Alberto rejoint la « Fundación de Arte y Cultura Caloto Cauca ». Il deviendra vite l'un des professeurs les plus en vue de l'association. Ce projet financé par le ministère de la Culture colombien propose l’enseignement gratuit de la musique, de la danse, et de la peinture aux enfants handicapés, victimes du conflit, ou en situation de grande précarité. Une offre artistique dédiée aux chants et danses folkloriques afro-colombiens. « Je vois notre danse comme une combinaison de danses folkloriques : le Currulao, ou le Mapale mais que nous essayons de combiner avec des danses plus contemporaines. De même pour l’approche de nos instruments tels que le Bambu, les percussions, nos bases sont la musique classique que nous travaillons selon des rythmes traditionnels. L’idée c’est de trouver la bonne synergie. » Malgré son amour pour la musique, Alberto Vidal l’assume, ces activités représentent surtout une excuse pour porter « un message politique ». Il développe : « Je me souviens de ce garçon à qui on a enseigné le violon, et qui aujourd’hui l’étudie à l’Université du Cauca, c’est beau. Mais d’une certaine manière c’est terrible, dit-il dans un soupir, parce ce que ce qu’on fait devrait déjà l’être par l’État. »

« Au minimum une réparation spirituelle »

Alberto Vidal est un lider social, comme l’étaient les 124 autres assassinés cette année selon une ONG locale début juillet. Il faut croire que ce « un message politique » dérange les factions bien décidées à déstabiliser la Colombie. Sa mère a supplié à Alberto d’abandonner l’activisme depuis les intimidations des Águilas Negras, en vain. « En effet, ces menaces ont été un vrai traumatisme pour ma famille, mais j’ai commencé une lutte à laquelle je ne peux pas mettre fin, malgré l’inquiétude de ma mère, ma décision était déjà prise. » Après étude de son cas, l’Unité Nationale de Protection lui fournit un gilet pare-balles et un téléphone portable, affirmant que le risque couru par Vidal serait « très faible ». Ce dernier renouvelle ses demandes à l’UNP pour une protection plus rapprochée, notamment du domicile familial où vivent sa mère, ses deux frères, et sa nièce. Si, en cette après-midi, il ne porte pas de gilet pare-balles, sa vie a bien changé. Il n’effectue jamais deux fois le même trajet, passe de moins en moins de temps à Caloto, limite ses sorties nocturnes. Et peste, lui qui aime partager des moments avec ses amis, notamment sur les responsables de ces assassinats. « C’est une responsabilité partagée entre trois acteurs : les Grupos armados al margen de la ley (la guérilla, ndlr), une partie de l’État qui comme dans mon cas ne garantit pas la sécurité des lideres sociales, et les Águilas Negras qui ne sont pas un groupe paramilitaire à proprement parler, mais qui ont une incidence au niveau national parce que le gouvernement les laisse opérer. »

Avec d’autres défenseurs des droits de l’homme, et aux côtés d’ONG locales, il tente de mettre en lumière aux yeux de la communauté internationale la réalité funeste des lideres sociales colombiens. Ivan Duque, Président de la Colombie depuis juin dernier, avait juré de revenir sur l’accord de paix signé entre le gouvernement et les FARCS en 2016 en cas d’élection. (Duque juge laxiste l’entrée des ex-guérilleros dans la vie politique du pays et ses institutions permises par l’accord) Alberto Vidal, qui soutenait le candidat de gauche Gustavo Petro, en frissonne encore. « C’est à nous, la société civile, de protéger cet accord et la paix qui en découle. On ne peut réparer le préjudice humain ou matériel fait aux victimes, mais au minimum on doit essayer de réparer spirituellement en conservant la paix. Une modification du texte pourrait avoir des conséquences dangereuses. »

Une carrière à la Gilberto Gil ?

La paix perpétuelle, c’est cet idéal qui guide son engagement. Celui qui le pousse à se détacher de toute rancœur au moment d’évoquer les FARCS qui ont pourtant tué deux membres sa famille. « Je ne suis pas d’accord avec leur politique, mais je préfère qu’ils viennent débattre dans le cadre de la démocratie, plutôt que dans celui de la violence, c’est aussi ça le sens du compromis, mettre l’intérêt du plus grand nombre en avant, ici c’est de l’intérêt d’un pays qu’on parle », lâche-t-il comme un vieux briscard. Avec d’autres victimes du conflit armé, il espère être élu au Congrès pour continuer à « alimenter la démocratie ». La musique semble loin, mais elle est toujours là. « Elle m’a aidé à être ce que je suis, je garde toujours un moment pour jouer ou danser. Mais je voulais faire plus, essayer de transformer la réalité, et je pense que la politique peut m’y aider ». Alberto Vidal rêve en fait d’une carrière à la Gilberto Gil inversée. Avec comme pour l’immense chanteur brésilien de bossa-nova devenu ministre sous Lula le souhait que sa charge publique future écrase une carrière musicale dont il n’a « jamais rêvé ». Une poignée de main comme un effleurement, il siffle enfin son tinto puis disparaît, englouti par la foule à la sortie de l’endroit.