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LGBT, freak et mauvais genre : voici les soirées Possession

LGBT, freak et mauvais genre : voici les soirées Possession

En 2015, après de longues années de vie nocturne, quatre vieux routards de la fête parisienne ont créé la leur. Les soirées Possession, c'est douze heures de désordre dans des hangars sombres aux quatre coins de la banlieue parisienne, le tout sur fond de techno métallique. Et l'un des rendez-vous les plus prisés de la fête parisienne.

Il est 23 heures, Anne-Claire, créatrice des soirées Possession, s'agite nerveusement. Elle donne des ordres à la poignée de jeunes lookés qui soulèvent des fûts de leurs bras maigres. Ils ont passé toute l'après-midi à tenter de donner des airs de fête à un à cette ancienne usine, qui sert de salon de Mathieu et Ania, couple de vingtenaires qui occupe les lieux depuis plusieurs semaines. Anne-Claire les a récemment appelés pour louer l'espace le temps d'une soirée. Dans leur petite chambre, les amoureux sont enlacés sur un matelas. Les basses commencent à retentir par intermittence. « Oh non, pas les balances pendant qu'on mate Rick et Morty ! », s’énerve Mathieu. Ils décident de partir avant que la fête ait commencé. Sur le chemin, ils croisent les premiers pèlerins, ces étrangers qui ont reçu l'adresse par mail il y a quatre heures à peine. Nous sommes au cœur d'une zone industrielle à côté d'un lac au Blanc-Mesnil, en banlieue parisienne. C'est dans l'ancienne usine aux murs décrépis que les clubbeurs se rassemblent pour douze heures d’effervescence – avant de laisser à nouveau place au silence.

L'ambiance se chauffe progressivement. The Hacker, sommité du milieu rave français, est arrivé aux platines. Des lumières rougeâtres éclairent faiblement la salle. Vers trois heures du matin, les filles commencent à tomber le haut, et les seins nus sautent au rythme de la techno. Les mecs s'étaient déjà mis torse nus depuis longtemps. Ça sent le poppers et la sueur. La nuit, Anne-Claire en a fait le tour. Cette (presque) quadra élégante au visage anguleux, regard noir et franc sous une frange rousse, a le plus beau curriculum vitae de fêtarde de Paris. Elle a été organisatrice des Flash Cocotte, des Jeudi OK et des Trou aux Biches, programmatrice au Gibus, au Social Club et aux Nuits Fauves. C'est le destin de celle qui est tombée dedans quand elle était petite : elle a commencé à sortir en club à 13 ans. « Je m'ennuyais », explique-t-elle en regardant ailleurs, expéditive. A côté, son épouse pouffe : « A 13 ans elle allait au Palace, à 15 ans elle prenait des taz aux Rex, et elle a eu son bac quand même ! » Naïla, tatouages d'animaux mignons aux bras et moue adolescente, est étudiante en scénario à la Femis. Et DJ résidente des soirées Possession, sous le joli nom de Parfait. « J'ai choisi au pif, c'est une référence à une réplique d'A Bout de Souffle », glisse la cinéphile en haussant les épaules.

Sortir « pour pécho »

En 2015, après des années de vie et de fête communes, Naïla et Anne-Claire décident de construire un projet ensemble : ce sera Possession, des soirées d'abord organisées au Gibus, un petit club gay à côté de la Place de la République à Paris. Le couple s'est entouré de noctambules rencontrés en boîte, de ceux qui comme elles ont la fête dans le sang. François Peyroux, 33 ans, accompagne les artistes. Le voilà qui arrive avec Hector Oaks, DJ espagnol expatrié à Berlin, habitué du mythique Berghain. François a grandi au Pays basque français et a foulé ses premiers dancefloors à 14 ans, quand des amis plus âgés l'emmenaient écouter de la techno dans des hangars en Espagne. Dans une autre vie, il est scénariste : après quelques années à écrire les épisodes de Plus Belle La Vie, il est récemment passé aux longs-métrages.

De son côté, Mathilda Meerschart, métisse au visage rond et à la coupe de cheveux de punkette, s'occupe de la communication. Elle est à l'entrée de la soirée et observe avec attention la file d'attente. Travailler dans ce milieu, c'était pour elle un rêve. Passionnée de musique électronique, elle passe ses années collège à écouter radio FG dans sa chambre et à baver devant The Grind, l'émission de MTV dans laquelle des foules se dandinent sur de la house autour d'une piscine. Quand elle a entamé sa vie de clubbeuse à 17 ans, c'est pour la musique mais aussi « pour pécho », se marre-t-elle. « En tant que jeune lesbienne de banlieue, c'était pas facile de rencontrer des filles. À l'époque, y'avait pas Tinder ! » En débarquant au Pulp, mythique club lesbien fermé en 2007, elle découvre beaucoup plus que des jolies filles. Un peu perdue dans ses études, elle rencontre sa bonne fée à cette période-là. « J'étais à l'entrée du Social Club, le videur refusait de me laisser passer parce que j'étais trop bourrée... Et Anne-Claire est sortie pour me dire : 'Mathilda, repose-toi un petit peu, je te ferai entrer plus tard'. J'étais trop flattée. Je ne sais même pas comment elle connaissait mon prénom ! Pour moi à l'époque c'était une idole et on est finalement devenues amies. Je l'ai observé au fil des années : à travers ses soirées, elle a révélé pleins de gens à eux mêmes. Des jeunes gays, peu confiants, qui débarquaient à Paris... Et qui au bout d'un an avaient totalement changé et pris confiance en eux. »

En territoire gay

Tous ont beaucoup fréquenté les clubs homos, et avaient un rêve en créant Possession : celui d'une fête vraiment mixte, avec autant d'homos que d'hétéros. Un mélange encore très rare à Paris il y a quelques années. « Quand j'allais aux Flash Cocotte ou aux Trou aux Biches, il n'y avait que des hommes et ça m'ennuyait qu'il n'y ait pas de mixité – que ça se cantonne à quelques nanas saupoudrées parmi les pédés. Dans ce milieu très clos, les gens tournent facilement à la caricature d'eux-mêmes, ce qui m'inhibe pas mal », se souvient François. « Et dans des clubs techno comme la Concrete, on croise surtout des groupes de jeunes hommes presque tous hétéros qui viennent surtout pour se défoncer vite et fort et ont des attitudes de prédateurs envers les nanas. Ils ne découvrent rien. » C'est en voyageant à Berlin qu'il s'est mis en tête de décloisonner la fête. « J'allais à des soirées comme Same Bitches ou l'Homopatik, fréquentées par pleins d'hétéros. Il y a une atmosphère particulière liée au fait qu'on soit en territoire gay, mais c'est ouvert à tout le monde. » 

Ce mélange, les créateurs de Possession ont réussi à le générer dès les premières soirées, en rameutant le cercle d'amis d'Anne-Claire et les fanatiques de techno parisienne séduits pas la programmation haut de gamme – des mastodontes comme le Britannique Perc ou l'Allemande Helena Hauff ont honoré le line up de leur présence. Dès la première édition en septembre 2015, la file d'attente du Gibus traversait la rue du Faubourg du Temple jusqu'à la Place de la République. Comme si les Parisiens attendaient ça depuis des années. « Je pense qu'on a eu 2 500 personnes ce soir-là, dans un lieu qui pouvait en contenir 800. Je me souviens être montée sur scène, avoir observé et pensé qu'on avait atteint notre but. Il y avait un putain de mélange, des gays, des travestis, des drag queen. Comme une cour des miracles qui dansait sur de la techno », se souvient Mathilda. La légende raconte même que Pierre Palmade est passé faire un petit coucou en fin de soirée. En deux ans au Gibus, les Possession sont devenues un rendez-vous incontournable.

Une soirée a particulièrement marqué les esprits : celle qui n'a jamais eu lieu, le 13 novembre 2015. Le club est au cœur du quartier où les premiers coup de feu des commandos djihadistes ont retenti. Mathilda, François, Naïla et Anne-Claire sont en train d'assister aux balances d'AnD quand ils comprennent la gravité de la situation. Ils ont passé la soirée dans la boîte, seuls avec le staff du Gibus. Ils ont décidé d'organiser une soirée le 5 décembre, pour conjurer le mauvais sort. Une fête que Mathilda n'oubliera jamais : « Il y avait une ambiance incroyable : comme si les gens dansaient parce qu'ils pouvaient de mourir demain. Ils avaient encore peur, dans la boîte on entendait des rumeurs absurdes, comme quoi une bombe serait cachée quelque part dans la boîte... Mais ça n'était pas une fête triste, au contraire, c'était plus joyeux que jamais ». La petite équipe finit par tourner en rond et décide de quitter le Gibus début 2017. Les Possession ont depuis fait le tour de Paris, et sont aussi passées par Saint-Denis et Ivry-sur-Seine. Chaque mois cet écosystème se recrée dans un hangar différent. Ce soir, on a vu défiler un grand type svelte, les cheveux courts teints en rose, le torse nu couvert d'un harnais. Une fille aux tresses blondes serrées et aux faux ongles trop longs. Un homme obèse, rodé aux squats et aux rave techno, qui dit être sorti de taule depuis deux semaines. Une nana au cheveux ras, pantalon large et Dr. Martens. Ce joli gamin de 18 ans en caleçon, t-shirt moulant et chaussettes hautes accompagné d'une trentenaire aux muscles saillants. Même les gros bras du service de sécurité viennent danser pendant leurs pauses et envoient des textos à Naïla pour lui demander le nom des morceaux qu'elle passe. Parfois le matin il y a la visite des flics, alertés par les voisins. Mathilda raconte qu'elle a déjà empêché l'arrêt de la soirée en draguant une policière « super canon » et plutôt sensible à son charme.

Un laboratoire de compréhension de l'autre

Le soleil apparaît au milieu de la fête, alors certains sortent dans la petite cour et s'allongent les uns sur les autres à même le béton. Ils découvrent enfin avec distinction les traits des inconnus rencontrés pendant la nuit. Les rayons caressent leurs visages alors qu'à quelques mètres, derrière un rideau de fer entrouvert, d'autres dansent avec frénésie dans la pénombre. Comme le résume Christian Kimena, amoureux de la première heure des Possession, c'est « un laboratoire de compréhension de l'autre ». Et un espace où chacun est libre d'être lui-même – lui le premier, avec ses dreadlocks rose et vertes assorties à son petit short. « Ici je sais que je vais pouvoir m'exhiber, avoir un échange pimenté avec quelqu'un... Danser en slip sans qu'on vienne me déranger », philosophe-t-il. Il a passé une bonne partie de la soirée sur la terrasse, à tenir des conversations intimes ou métaphysiques avec de parfaits inconnus. Quand il en trouve un charismatique, Christian dégaine son Kodak et prends des photos qu'il postera sur Facebook, dans son album « PHILANTROPIE ». Une galerie de portraits de freaks androgynes et sexy. On pourrait croire qu'ils sont là pour fuir le monde réel. Et s'ils étaient plutôt en passe de le rendre meilleur ? Mathilda, Naïla, Anne-Claire et François estiment que c'est un moment politique. Qu'en s'ouvrant, la nuit, à la différence sur une piste de danse, on apprend à être tolérant le jour. « Avec un fort taux de personnes qui sont pas dans la norme, on opère un déplacement. Tout d'un coup les mecs hétéros n'appartiennent plus à la majorité et remettent en question leurs évidences », explique François. Il a déjà reçu des messages de clients qui racontaient s'être autorisés des aventures homosexuelles en fréquentant ses soirées. « C'est un contexte dans lequel on peut partager des choses intimes, beaucoup plus que dans la vie de tous les jours. Ça fait tomber les barrières. Je prends tout ça très au sérieux : ce n'est ni un jeu, ni une manière d'être un personnage », explique-t-il, le regard intense. Comme si toutes ces nuits étaient, finalement, un long voyage au bout de lui-même.