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Le rêve Chinois existe, et ces musiciens français l'ont vécu

Le rêve Chinois existe, et ces musiciens français l'ont vécu

Avant de se relocaliser en Chine, Dantès, Djang San et Keint ont chacun connu la galère ordinaire du musicien français ayant du mal à percer dans l'Hexagone. Et maintenant ? Ils ont adopté les codes de la mandopop, du rock underground pekinois et de la deep house shangaïenne avec un certain succès. Que s'est-il passé entre leur départ la queue entre les jambes et la gloire de l'autre côté du Globe ? Et pourquoi la Chine, d'ailleurs ?

Nous sommes en 2000, année du Dragon de métal, lorsque Christophe Hisquin et Jean-Sébastien Héry embarquent chacun à bord d’un avion, direction la Chine. Le premier rejoint Shanghai, l’autre Pékin. Ces deux musiciens ont 20 ans et un premier point commun : personne ne les connaît. Le deuxième point commun ? Ils ont choisi l’Empire du Milieu pour tenter leur chance dans la musique. Si Christophe et Jean-Sébastien ont déménagé leurs espoirs de carrière à près de 8.000 kilomètres, c'est plus par attrait pour la culture chinoise que par crainte de ne pas percer en France. A 11 ans, Christophe est déjà fasciné par la Chine – inhabituel pour un habitant de Saint-Collomban des Villards, le village savoyard de 173 habitants dont le garçon est originaire. S'il pratique l'orgue depuis l'âge de 8 ans et la guitare depuis l'adolescence, Christophe est tombé dans le wok à l’âge où d’autres préfèrent le foot ou les jeux vidéo. D'ailleurs, quand il est question au collège de se choisir une LV1, il n'hésite pas et opte pour... le mandarin. Dix ans plus tard, le voilà donc prêt à s’installer en Chine. Non, sans susciter un peu de perplexité au sein de son entourage. « Mes parents me disaient : “Pourquoi tu fais ça ?” Lorsqu’on leur demandait ce que leur fils faisait dans la vie, ils répondaient un peu perplexes : “Le fils ? Bah il chante en chinois…” Ça paraissait invraisemblable. »

Beijing Underground

Invraisemblable sans doute, mais le décalage avec sa culture française va lui permettre de ne pas trop perdre de temps pour se fondre dans son pays de cœur. Une fois installé, il ne lui suffira que de trois semaines pour être invité sur la scène d’une émission télévisée shanghaienne – « un Champs Elysées chinois » – sur laquelle il entonne son premier morceau, « Je suis venu en Chine en l’an 2000 », traduit en mandarin. Le public, stupéfait de voir un Occidental chanter en chinois, voit alors naître Dantès – prononcé « Dai Liang » dans la langue locale – aujourd’hui pionnier d'un style depuis baptisé « French Mandopop ». « J’étais en échange universitaire pour ma maîtrise de langues étrangères appliquées. Le matin, j’allais en cours, et l’après-midi je chantais dans ces émissions. Mon job étudiant, quoi. »

Jean-Sébastien, lui, prendra une trajectoire plus underground. Rien d’étonnant lorsqu’il raconte ses années lycées, à base de rock indé et de punk. « Mon premier groupe s’appelait S.O.D.A, en rapport avec la bande dessinée. Un de mes amis avait trouvé une batterie dans le grenier de l'école, on a installé l’instrument dans la chapelle du lycée et je gueulais dans un micro entre midi et deux, tous les jours. Le directeur du lycée, ne trouvant pas ça très “catholique”, nous a finalement aménagé une salle pour qu'on fasse autant de bruit que l'on voulait, du moment que ça restait en dehors du regard de Dieu. » Arrivé en Chine, Jean-Sébastien ne tarde pas à trouver son QG. Son nom : le River Bar, installé dans le quartier branché de Sanlitun, où la scène alternative pékinoise a marqué son territoire et dit « merde » à une Chine encore fermée culturellement. Impossible pour le Français d’oublier son premier concert là-bas, devant les Wild Children, héritiers de Cui Jian surnommé le “parrain du rock chinois”. “Les voir avec leur formation d'origine, c’est-à-dire Zhang Quan et Xiao Suo au chant, Xiao Peng aux percussions, et Zhang Wei Wei à l'accordéon, ça a été une révélation pour moi, se rappelle-t-il. C'était aussi la découverte d'une scène musicale totalement ignorée à l'époque en Occident. »

https://youtu.be/lKH2GoFWqrQ

À force d'écumer les lieux, Jean-Sébastien – rebaptisé « Djang San » – finit par se lier d'amitié avec deux autres musiciens chinois, résidents du bar : Wan Xiao Li et Xiao He, et commence à jouer régulièrement avec eux. Au fil des rencontres, il multiplie les collaborations et les enregistrements jusqu’à devenir membre à part entière de la communauté underground pékinoise. « Je gère aujourd'hui le groupe Facebook sur la musique chinoise contemporaine qui compte près de 20 000 membres, j'ai aussi créé le site d’actualité “Beijing Underground” qui annonce les concerts et regroupe des interviews d’artistes locaux. » Sa dernière création : le Beijing Underground Summer Music Days, un festival d’une semaine où cinq bars emblématiques de Pékin ouvrent leurs portes pour les plus aguerris. Mais l’appel de la scène est trop fort. Jean-Sébastien se sent chez lui lorsqu’il débarque avec ses textes, un phrasé en mandarin des plus fluides et son ruan – luth ancestral chinois qu’il a lui-même électrifié. « A l’époque, le public, peu habitué à voir des étrangers sur scène, me demandait si le ruan était un instrument chinois ou étranger, rit le musicien. La mémoire de la Révolution Culturelle n’était pas si lointaine, époque où la musique avait quasiment disparu. Pour se reconstruire, il fallait oublier le passé. Or, cet instrument traditionnel rappelait aux Chinois le passé féodal du pays. » Depuis la mort du Grand Timonier Mao, le peuple chinois n’a jamais cessé de vouloir rattraper son retard. Depuis vingt ans, les voilà abreuvés de soixante ans d'histoire musicale occidentale. Et ce, grâce aux Dakous : des dizaines de milliers de CD invendus, envoyés en Chine dans les années 80 pour être recyclés. C’est finalement sous le manteau qu’ils terminent, distribués comme une denrée de contrebande.

Etre drôle, chanter en mandarin

L'histoire « d'amour » entre musique Occidentale et jeunesse chinoise a démarré fort dès le début des années 1980, avec l'arrivée à Pékin et Shanghai d'un Jean-Michel Jarre alors au sommet de sa gloire en Europe. Il donnera cinq méga-concerts devant un public chinois peu habitué aux lasers, jeux de lumières et pyrotechnies du français. « L’homme blanc a toujours a toujours eu une place particulière en Chine, car il est synonyme de modernité et de succès économique, explique Christophe. En 1980, le président Deng Xiaoping a estimé qu’il était temps pour la Chine de s’ouvrir aux étrangers, pour qu’in fine, les étrangers viennent d’eux-mêmes. » Pour cela, tous les moyens sont bons : des agents qui partent à la pêche aux étrangers dans les universités pour les présenter sur un plateau de télévision en train de chanter en chinois, des médias qui inondent d’invitations pour n’importe quelle émission. « Il y a même des écoles qui apprennent aux étrangers à divertir les Chinois : être drôle, chanter en mandarin, jouer dans des films… » Pour autant, entre la tournée historique de Jarre et l'arrivée des anonymes Christophe et Jean-Sébastien, il ne s'est presque rien passé, si bien qu'en l’an 2000, aucun musicien étranger n’a osé passer la frontière. Les deux Français sont donc les premiers à se retrouver face à une jeunesse chinoise qui a les oreilles tournées vers tout ce qui dégage un parfum d’Occident. Forcément, ils ne pouvaient que cartonner.

Depuis, à en croire Christophe, également auteur d'une thèse en sinologie sur “L’industrie musicale en Chine au début du XXIe siècle”, « on voit désormais, tous les ans, une centaine de musiciens français qui envisagent de s’installer en Chine, dans l’espoir de réussir. On les comprend. Il y a moins de concurrence et plus d’argent qu'en France. Imaginez un peu, avec un ou deux cachets, je peux très largement vivre un mois. » Il poursuit : « En vingt-quatre ans, le nombre de salles de concerts et de festivals a explosé. Aujourd’hui, il y a presque plus de salles que d’artistes pour les remplir et une trentaine de festivals chaque année, capables d’accueillir 60.000 personnes ». Le dernier en date en fait rêver plus d’un : le YinYang Music Festival qui en l’espace de 3 jours, transforme la Grande Muraille de Chine en une immense rave party. Autre différence : les Chinois n’ont jamais eu la culture du disque – si ce n’est la valeur esthétique de l’objet. C’est donc avec le Web que les musiques actuelles ont pu se répandre à vitesse grand V auprès de la jeunesse chinoise. Les trois quarts de la distribution se font via des plateformes chinoises – reines en leur domaine puisque le gouvernement bloque l’accès à YouTube, Spotify ou Deezer – qui regroupent plus de 800 millions d’internautes. Bilan : dopée par la mode des concerts, les possibilités de l’Internet et le désir du gouvernement de profiter d’un marché en pleine croissance, la scène musicale contemporaine chinoise s’affirme enfin.

Mise en valeur du DJ

Et il faut croire qu'il reste encore de la place. Par chez nous, il s'appelle Quentin. Là-bas, on le connaît plutôt sous le nom de scène de « Keint ». Le jeune DJ a quitté à vingt ans sa région PACA, d'abord pour mixer en terre corse, à l’Acapulco et Chez Tao. Puis, il monte à Paris où il anime des soirées au Club des Saint-Pères, avant de passer par le Louis 25 sur les Champs-Élysées. Même histoire que pour Jean-Sébastien et Christophe, la sinophilie en moins : Quentin a beau s'affairer dans tous les sens, sa carrière ne décolle pas. Nous sommes en 2011, Quentin a 24 ans et un matin, il craque, allume son ordinateur et prend un aller simple pour Shanghai. Un ami rencontré en Corse l’attend à l’aéroport avec son nom sur un carton. Deux semaines lui suffisent pour tomber amoureux de la ville. C’est alors que sur place, il fait la connaissance de Greg, gérant du club Barbarossa, qui de but en blanc l’invite à mixer. « Je ne comprenais pas car j’étais personne. J’ai fait mon petit set tranquille et à la fin, Greg me lance : 'Absolument ouf ! Dingue ! C’est ok, je t’embauche !' C’était bien joli mais je n’habitais pas à Shanghai… » Quentin rentre alors à Paris, pour remplir son sac à dos et embrasser le « Manhattan shanghaien ». En onze ans, la Chine a bien changé. Shanghai abrite 150 000 expatriés dont 25 000 Français. Un milieu où la solidarité est l'une des lois fondamentales : « Dès que je suis arrivée, j’ai tout de suite emboîté le pas. Mon pote Antoine bossait au Bar Rouge. C'est lui qui a essayé de me trouver une place en tant que résident. » Un mois plus tard, le jeune Français est embauché en intendance au Bar Rouge et mixe quatre jours par semaine de 20h à 22h. Le mercredi soir, rendez-vous au Sugar, le jeudi soir au Barbarossa. Tout décolle très vite, sans qu’il s’en aperçoive. « La mise en valeur du DJ est poussée à son extrême par rapport à la France, explique-t-il. Tu vois très vite ta tête partout : dans les médias chinois, dans le Top 100 Mag, sur les réseaux sociaux ou encore sur des flyers de vingt mètres sur quarante, étendus sur des immenses gratte-ciels. On ne rigole pas avec la promo là-bas ! » L’heure de la consécration sonne lorsque Quentin est élu pour être le nouveau directeur artistique du Bar Rouge, cet « ovni posé au bord de la rivière Huangpu avec en toile de fond le skyline de Pudong, qui a su trouver l’équilibre entre la scène commerciale et la scène underground. »

Dix-huit ans ont passé. Christophe a sorti six albums, remplit régulièrement des salles de 18.000 personnes et continue d’endosser le rôle d’ambassadeur de la culture française auprès des Chinois, notamment grâce à ses deux derniers projets Alpes en Chine et Bretagne en Chine. Jean-Sébastien compte à son actif plus de quarante albums enregistrés tandis que Quentin jongle entre les sets la nuit et la chasse aux nouveaux DJ le jour. Aujourd’hui, tous sont reconnus dans le milieu, voire même dans la rue. A contrario, le manque d’intérêt français est parfois pesant pour le trio d’expats. Pour autant, Jean-Sébastien n’est même pas certain que le côté frenchy soit éternellement vendeur : « La Chine est un cycle, une sorte d’océan qui emporte et dépose de nouvelles tendances au gré des marées. »