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"I Follow Rivers" de Lykke Li : que cache vraiment le dernier grand tube pop ?

"I Follow Rivers" de Lykke Li : que cache vraiment le dernier grand tube pop ?

En 2011, « I Follow Rivers » est juste une chanson pop racontant l’instinct destructeur de l'amour. Une chanson tragique donc, qui va pourtant devenir un rituel des pistes de danse du monde entier. Depuis sa sortie tout le monde s’est approprié le morceau de Lykke Li jusqu'à en faire un tube voué à rester intemporel. Tout le monde ? La Suède, l'Europe centrale, le  cinéma d’auteur et… même un club belge de football. Récit.

Comparée à une savane de la mer Baltique, la péninsule suédoise de Närsholmen, au sud-est de l'île de Gotland, présente un paysage rêche dont l'étrange beauté est préservée. Ici l’éminent réalisateur soviétique, Andreï Tarkovski, a filmé son film-testament Le Sacrifice, méditation sur la mort, la parole et la prière. Pour accéder à cette nature inhospitalière mais préservée, il faut 5 heures de ferry au départ de Stockholm. Pour quel résultat ? Le grand nulle part, rien de moins. « Il n'y a même pas de toilettes, rien. Après, ça reste un endroit fantastique. Il y a plein de lumières. Parfois on dirait l’Afrique » s’émerveille encore le réalisateur suédois Tarik Saleh. En janvier 2011 l’homme est venu filmer à Närsholmen le nouveau clip d’une jeune chanteuse suédoise de pop un peu singulière. Nom de l’artiste : Lykke Li. Blase de la chanson : « I Follow Rivers ». « Ma voiture s'était coincée en chemin, sans réseau téléphonique, dans l'obscurité, c'était terrifiant. Un villageois m'a finalement aidé – sans dire bonjour, ils ne sont pas expansifs dans ce coin très rural – mais voilà, c'était sûrement une très mauvaise idée d'aller là-bas pour un tournage ». L'objet de ce tournage ? Le clip de « I Follow Rivers ». Synospsis de la vidéo : une course-poursuite sur la plage entre un homme et la chanteuse, brimée d'un costume de Vierge Noire. En conclusion de cette vidéo, un baiser. « Le label était furieux quand ils l'ont vu ! » replace Saleh, plusieurs années après avoir tourné la vidéo la plus vue de sa carrière. « Ils ont même voulu retoucher des plans ! » Avec réussite ? Saleh forme un drôle de sourire : « Absolument pas. Lykke a refusé sous menace de briser son contrat. Elle a beaucoup d'intégrité, une vraie dictatrice. Ma chance là-dedans, c'est que le label ne voyait pas « I Follow Rivers » comme le gros tube de l'album, donc ils ont laissé faire ».

Elle ne faisait que marmonner

Aujourd'hui Saleh écarquille toujours les yeux quand on lui parle de ce tube dont il a réalisé le clip. Il lui arrive même de verser dans l'art de la post-rationalisation qui vaut ce qu'elle vaut : « Un jour, j'étais en bagnole en Égypte quand « I Follow Rivers » est passé à la radio. Quand ça cartonne comme ça dans le Tiers-Monde (sic) tu te rends compte qu'une chanson est devenue un vrai tube. Il y a « La Macarena », et il y a « I Follow Rivers » ». Björn Yttling, quant à lui, avait anticipé le potentiel réel de la chanson. Peut-être parce qu’il s'y connaît en ritournelles accrocheuses. Pour dire vrai, le Bjorn en question a été révélé au sein du groupe pop Peter, Bjorn & John à qui l’on doit, principalement, le tube « Young Folks » et son gimmick accrocheur en forme de sifflement. En 2006 il fait connaissance avec Timotej Zachrisson, alias Lykke Li, via l’ancêtre de Facebook, MySpace. A cette époque la jeune femme n’est pas cette étrange diva autant attirée par la soul, l’électro et la pop que par les vertus de la méditation transcendantale. Aspirante au trône pop de Scandinavie laissé vacant par des The Cardigans en pré-retraite, la jeune femme s’apprête à sortir son premier E.P, Little Bit. Grace à ce disque elle va vite accéder au rang de « promesse indie à suivre absolument » pour les sites prescripteurs que sont Pitchfork et Stereogum. Pour le premier album, elle s’adjoint donc les services de Björn Yttling à qui elle délègue une grande partie de sa production. Rebelote sur le second album Wounded Rhymes (2011). Yttling se souvient avoir repéré le potentiel de « I Follow Rivers » comme un futur single, se concentrant alors à « le faire sonner gros, avec du tambourin, des cloches distordues et plein d'autres trucs qui traînaient dans la salle ». En termes de composition, il décrit malgré tout un processus compliqué. Pas mal d’hésitations et une bonne quantité d’obstacles personnels : « Lykke est une bonne parolière, mais au début elle ne faisait que marmonner, on jammait juste autour de ces deux notes de piano qui allaient devenir le refrain de « I Follow ». Björn marque la pause : « Et c'est là qu'elle a vécu une séparation amoureuse et écrit ces mots qui parlent, je crois, de suivre quelque chose de sombre sans s'en soucier. Sauf qu'arrivé le moment d'aller en studio, elle est devenue nerveuse, elle ne croyait plus en ses morceaux. Il a fallu l’intervention de Rick Nowels pour relancer la machine ». Rick Nowels ? Dans l'industrie musicale, ce nom est déjà connu. Auteur-compositeur américain, ce quinquagénaire californien a écrit pas mal de tubes marquants pour des pointures comme Lana Del Rey, Céline Dion, Dido, Madonna, Sia... Appelé à la rescousse, il débarque à Stockholm et met de l'ordre dans les compositions de Lykke Li, dont celle de « I Follow Rivers ». « C'est lui qui a fait le refrain » précise Bjorn Yttling, pas du genre à se mettre en avant. Nowels, quant à lui, ne voit pas pourquoi il devrait faire profil bas. Pour le magazine Billboard, il parle de sa participation décisive à cette chanson comme de l'une de ses dix plus grosses fiertés personnelles.

Un troisième larron pourrait, lui aussi, être désigné comme le responsable du succès international de « I Follow Rivers ». Le larron en question est DJ et Belge de surcroit. Dix jours après une avant-première sur le site internet du très référentiel magazine Spin, et trois mois après la publication de « Get Some », « I Follow Rivers » fait son apparition dans une version 45 tours. Nous sommes alors le 21 janvier 2011. La face A, celle de la version originale présente sur l'album, fait alors son petit trou au sein de la blogosphère indie. Lykke Li passe même très vite du statut de quasi inconnue à celui – nettement plus aguicheur – d'artiste pop préférée des branchés qui n'écoutent pas de pop, en compagnie des Robyn et autres Charli XCX. Mais passé le froid de l'hiver, c'est bien sa face B qui fait de plus en plus de bruit. Une face B où l'on retrouve un remix signé d'un certain The Magician, troisième larron de cette histoire et vrai responsable du succès international de "I Follow Rivers". De son véritable nom Stephen Fassano, l'homme est basé à Namur et possède déjà un bon CV dans l'univers de l'electro rock branché de service. En tant que moitié du duo Aeroplane il a participé aux grandes années du label parisien Kitsuné. Suffisant pour se faire commander un remix par le label Atlantic, filiale de Warner. Au blog Newslighters il rembobine son arrivée dans l’orbite de Lykke Li avec ce qu'il faut de modestie : « J'ai reçu la proposition et forcément, j'ai adoré la voix. C'était une super opportunité pour moi, je commençais mon projet solo, c'était le bon timing. […] Lykke Li reste beaucoup plus mise en avant vu que c'est elle qui chante. Mais j'ai ajouté une petite touche de soleil dans le morceau ».

Malédiction, TF1 et FC Bruges

A mesure que le printemps et l'été 2011 passent, le remix de « I Follow Rivers » envahit les ondes et les pistes de danse, sans faire de prisonniers. Première étape de ce succès : les dancefloor du Benelux. Puis voilà que le tube s’invite sur les plages turques, l'Europe centrale et les Balkans, avant de remonter jusqu'aux campings de la côte landaise. Pas certain pourtant que tout le monde réalise ce qui est en train de se jouer : à force de voyages d’un pays à l’autre, et d’une plage à une soirée dans les campings « I Follow Rivers » se transforme bel et bien en tube de l’été. Devant ce succès inattendu, les décideurs du label Atlantic vont pourtant caler leur pied sur le frein à main. Il faut attendre l'automne pour que le remix soit officiellement réédité et repressé. Résultat : une première place des charts atteinte en Belgique, en Allemagne, en Pologne, en Italie. En Roumanie où le titre côtoie aussi les sommets du hit-parade national, le morceau demeure en tête pas moins de 14 semaines d'affilée, un record, loin devant les dix semaines du « Shut Up » des Black Eyed Peas.

Mais que manque-t-il encore pour faire passer le succès de ce morceau dans une autre dimension ? Réponse : le cinéma. Pour le coup ce seront les auteurs français Jacques Audiard, puis Abdelatif Kechiche qui sauront s’approprier « I Follow Rivers ». Si le premier se sert du tube pour illustrer une scène de sortie en boite de nuit dans De rouille et d’Os (2012), le second réussit à réellement le magnifier dans La Vie d’Adèle (2013), son chef-d’œuvre couronné d’unePalme d’or. Pour cela juste une scène gracieuse dans laquelle la jeune Adèle Exarchopoulos danse comme en transe au milieu d’adolescents de son âge. S'il ne fait pas partie de la même ligue de cinéastes, Alexandre Laurent est un autre réalisateur français qui a choisi d'utiliser le remix dans l'une de ses œuvres. Et pas qu'un peu : lors de l'épisode 4 de sa mini-série TF1 Le Secret d'Élise (7 millions de téléspectateurs en moyenne, tout de même), une séquence totale de pendaison de crémaillère est rythmée par la seule voix de Lykke Li. « On a viré les dialogues le jour même du tournage ! » raconte aujourd'hui le metteur en scène avec un enthousiasme qui trahit une vraie nostalgie pour cette étape de sa carrière. « C'était trop bavard pour une scène de fête, et en retapant la séquence, je me suis dit que la chanson parlait d'elle-même. C'est une belle promesse d'amour moderne et impossible, un morceau narratif dont les gens comprennent le sentiment sans même capter les paroles, mais qui donne aussi envie de danser. C'est pour ça que je n'ai pas coupé, que j'ai laissé la scène durer : je voulais que les gens dansent devant leur télé ! Cette journée a d'ailleurs donné le pep's à toute l'équipe pendant huit heures, au point de devenir la chanson emblématique du tournage. Il faut dire qu'elle reste facilement en tête ! On était dans l'Hérault et lors de la fête de fin de tournage, c'est le morceau sur lequel tout le monde a dansé ».

Voilà sûrement ce qu'il y a de plus beau dans ce genre de hits tous publics, une chanson qui crée du partage et demeure liée à un moment particulier d'une vie de groupe plus que d'une vie personnelle. Mais qu'en est-il des protagonistes de « I Follow Rivers » ? Pour Tarik Saleh, le réalisateur du clip, la vidéo est ce qui reste de sa propre relation amoureuse avec la chanteuse suédoise, sa toute récente petite amie au moment d'embarquer pour cette île mystérieuse de la mer Baltique. « J'ai reçu tellement de lettres et d'emails de fans à propos du clip, dont une d'un couple turc qui débattait de sa signification, pose calmement et presque sans affect le réalisateur. C'était étrange pour moi parce que sans les dialogues, le clip fait très mystérieux alors que pour moi et Lykke, ça ne l'était pas, on racontait une vraie histoire. Pour moi, le moment était parfait pour cette vidéo : c'était Lykke, c'était moi, on était en couple et on a pu faire quelque chose d'honnête et de pur ». Moins romantique, Bjorn Yttling retient lui la fierté d'avoir composé une chanson reprise par un groupe entier de supporters de foot : « J'ai vu sur Youtube une vidéo du FC Bruges où le stade entier chantait la chanson, il n'y a pas plus cool que ça ! » Si le musicien a sans doute en partie raison, il n'en reste pas moins que les deux albums suivant Wounded Rhymes ont été loin de renouer avec le succès. « C'est devenu une malédiction pour Lykke » assure Saleh. « C'est comme Black Sabbath avec leur grand tube, tout le monde veut qu'ils la jouent sur scène ». Et si pour Lykke Li, le destin de « I Follow Rivers » pouvait se résumer aux deux mots qui titrent son dernier album : so sad, so sexy ?